RELIGIOLOGIQUES, 17 (printemps 1998) NOURRITURE ET SACRÉ (p. 5-8)


Présentation

Jean Duhaime[1]

 

Depuis des temps immémoriaux, la nourriture entretient des liens complexes avec le sacré. Dans plusieurs mythes, les dieux pourvoient aux besoins des humains, ou, au contraire, les frustrent de plantes donnant accès à l'immortalité. De grandes traditions religieuses ont élaboré des systèmes sacrificiels dans lesquels végétaux, animaux ou êtres humains sont consacrés aux dieux ou consommés en communion avec eux. Les rites funéraires impliquent souvent l'offrande des aliments dont les défunts se nourriront dans l'autre monde. Des croyants de tous horizons mettent encore en pratique des règles et tabous alimentaires hérités du passé. Ascètes, pénitents et mystiques recourent au jeûne pour exprimer leur repentir ou se mettre en état de contemplation. Dans les sociétés sécularisées d'aujourd'hui, le repas solennel souligne un anniversaire, marque le terme d'un projet d'envergure, souligne la présence d'un visiteur de prestige. La nourriture, trop abondante pour les uns, insuffisante pour les autres, occupe continuellement le champ des consciences et symbolise plus d'une fois l'identité sociale d'une communauté, ses valeurs et ses projets.

Le menu de ce dossier permet d'explorer, dans diverses cultures et à différentes époques, quelques-unes des innombrables variations des rapports entre la nourriture et le sacré aussi bien que leurs assises anthropologiques et sociales.

 

*

 

En entrée, une première série d'articles nous fait remonter aux civilisations du Proche-Orient ancien pour y traiter de morts, de sang et... de vampires! Dans l'antique Mésopotamie, les offrandes d'eau et de pain occupaient une place importante parmi les traditions funéraires; perçues comme indispensables aux défunts, elles assuraient la quiétude aux vivants qui s'acquittaient de ce devoir; la solidarité des vivants et des morts était en outre soulignée par des repas funéraires dont Aldina da Silva précise le déroulement et la signification.

Mary Douglas a décodé la logique des lois alimentaires et des règles de pureté corporelle préservées dans le Lévitique; mes lectures autour de son ouvrage classique Purity in Danger m'ont amené à constater que, malgré la justesse globale de son analyse, l'anthropologue britannique a révisé sa pensée sur plusieurs points et que ses travaux sont incomplets sans les correctifs majeurs que leur apporte le récent commentaire de Jacob Milgrom.

L'un des interdits bibliques, celui de consommer le sang, est légitimé par son association avec la vie dont Dieu est l'auteur et le seul maître. Les traductions anciennes ont opéré un glissement de sens, mettant plutôt le sang en rapport avec l'âme. Eve Paquette note que cette erreur est passée dans la littérature du Nouvel-Âge où elle sert à la construction du mythe vampirique en démontrant par la négative sa présumée existence dans les civilisations sémitiques d'autrefois.

 

*

 

Le deuxième service consiste en variations sur les thèmes du sacrifice et de l'anthropophagie.

Daniel Arsenault se livre à une analyse archéologique et anthropologique de résidus matériels et de documents iconographiques provenant de sites de la société préhispanique péruvienne des Moche et témoignant de la riche symbolique corporelle rattachée aux diverses étapes de l'immolation rituelle des prisonniers de guerre.

De nos jours, dans le candomblé du Brésil, le sacrifice sanglant d'animaux, accompagné de danses et de transes, est au centre du culte; Robert Motta analyse cet acte qui nourrit aussi bien les dieux que les hommes, le compare avec les fêtes de la Grèce ancienne et l'interprète comme une réponse à certains problèmes écologiques et économiques du pays. Il note en particulier le souci que l'on met à humaniser les victimes animales qui deviennent ainsi un ersatz de l'homme.

Michel Gardaz examine la nourriture des dieux hindous: en dehors de la pûjâ quotidienne, les dieux sont alimentés par la dévotion amoureuse qui peut conduire au sacrifice volontaire de soi ou à l'offrande sacrificielle d'une autre vie, comme c'est le cas dans les oblations de chair fraîche à Kali ou, parfois, dans l'immolation de la veuve sur le bûcher funéraire de son mari.

David Le Breton rappelle pour sa part que l'anthropophagie apparaît dans de nombreuses cultures comme un tabou fondateur d'humanité; mais il note qu'elle a connu des formes subtiles en Europe à travers diverses pratiques thérapeutiques dont certaines survivent encore sous de nouveaux modes; la manducation de la chair humaine s'observe aussi dans certains cas extrêmes comme la pénurie alimentaire, l'assimilant parfois au paradigme eucharistique, ou dans des contextes guerriers où elle achève la destruction de l'ennemi.

 

*

 

En guise de troisième couvert, le regard se tourne vers d'autres formes de ritualité associées à l'alimentation.

Thierry Goguel d'Allondans s'attarde aux rapports de l'alimentation à la culture et à l'éducation, en particulier à l'occasion des rites de passage. Son propos est illustré par l'étude des pratiques alimentaires associées aux trois phases (préliminaires, liminaires, postliminaires) des rites de puberté sociale.

Joseph W. Bastien estime que le phénomène récent de la malnutrition dans les Andes est dû en partie à l'abandon des modèles alimentaires traditionnels reposant sur l'échange de produits en provenance de diverses zones écologiques; ces modèles étaient renforcés par le rituel de la préparation de la table (mesa) qui, à son avis, pourrait être avantageusement restauré.

Partant du constat que «le pain et le vin constituent la base de l'alimentation» dans l'Europe occidentale du bas Moyen Âge, la médiéviste Carole Lambert expose les similarités entre le cérémonial du banquet et la symbolique eucharistique; les détails associés au service du pain et du vin, décrits principalement dans les Mémoires d'Olivier de La Marche, présentent des analogies avec la manipulation des saintes espèces dans le sacrifice de la messe, contribuant de fait à renforcer la présence du Christ et de l'Église dans le quotidien.

Monique Morval explore la ritualisation des repas d'hier et d'aujourd'hui, dont elle décrit les caractéristiques essentielles et les principales fonctions: communication, identité, cohésion, protections, socialisation, transmission intergénérationnelle et communication du sens du sacré. Elle observe le nouvel imaginaire qui se façonne autour de la nourriture.

 

*

 

Le dessert marie fruits et laitages. Georges Bertin présente la Fête du poiré, un événement socioculturel annuel créé de toutes pièces en 1980 à Mantilly, dans le terroir bas-normand, et qui doit son succès à la fois à l'intégration de savoirs collectifs véhiculés par le milieu rural et à l'évocation de l'archétype alimentaire de la déesse-mère lactifère et nourricière.

Cet archétype est analysé par Anne-Laure Bucher; celle-ci montre qu'il se double dès son origine, de la figure de la mère dévorante qui, sous des formes variées, témoigne de l'ambivalence d'une nature qui non seulement nourrit et protège, mais également ensevelit et détruit, avant de métamorphoser la mort en naissance et en survie.

Une carte aussi alléchante offre de quoi satisfaire les palais les plus fins. En complément, que dites-vous d'une conversation avec un invité de marque, Qohélet? Jean-Jacques Lavoie et Minoo Mehramooz présentent quatre manuscrits judéo-persans du Qohélet préservés à la Bibliothèque nationale de France. Si le coeur vous en dit, convives de Religiologiques, «Prenez et mangez», comme le répète quotidiennement le vieux rituel chrétien et... «Bon appétit!»

 



Sommaire du numéro 17 | Page d'accueil


 

 

 

 

[1] Jean Duhaime est professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal.