RELIGIOLOGIQUES, 19 (printemps 1999) Postmodernité et religion


Un héros postmoderne ?
Une interprétation de la figure héroïque campbellienne dans la culture des jeunes

Charles Gagné[*]

Abstract
Résumé

 

Lorsqu'un individu est devenu un modèle de vie pour les autres, on peut dire qu'il est entré dans le domaine de la mythologie.
Joseph Campbell, Puissance du mythe

 

L'hypothèse postmoderne, thème formulé par plusieurs penseurs[1], nous permet de reconnaître des transformations dans la culture contemporaine. Cette hypothèse, repérable dans différents niveaux de la culture -- dont les domaines social et politique --, nous a également semblé féconde dans l'étude du phénomène «religieux» contemporain. De manière plus précise, il nous a paru que cette hypothèse pouvait apporter un éclairage intéressant pour l'étude du vécu «religieux» des jeunes de notre époque dans un contexte de déplacement du sacré.

Les médias ou encore les rapports de recherche font état, et ce régulièrement, de données le plus souvent préoccupantes, au sujet des jeunes adolescents. Le chômage, le décrochage scolaire sont toujours des sujets d'actualité. Il y a quelques mois, le quotidien montréalais La Presse[2] présentait des chiffres inquiétants sur le taux de suicide des adolescents et des jeunes adultes au Québec. Selon ces sources, le Québec, en 1995, avait le taux le plus élevé au Canada et le troisième sur le plan international, derrière la Finlande et la Hongrie. La situation actuelle des adolescents semble inquiéter également en ce qui a trait à leurs valeurs et à la dimension proprement spirituelle de leur existence.

En 1992, Jacques Grand'Maison, publiait une étude qu'il intitulait significativement Le drame spirituel des adolescents[3], dans laquelle il démontrait -- à partir d'une sensibilité de type pastoral -- l'effondrement de l'intérêt des jeunes pour la religion au Québec, dans lequel on peut sans doute voir le signe de l'effondrement d'un «grand récit», comme a pu le décrire Jean-François Lyotard[4]. Cependant, le fait d'interpréter la situation des jeunes en tant que «drame spirituel» n'est possible que dans la perspective d'une tradition religieuse précise : cette perspective renvoie à la baisse d'influence des modèles religieux et spirituels mis de l'avant par le christianisme en général et l'Église catholique plus particulièrement. Une telle lecture est légitime. Toutefois, elle n'épuise pas toutes les interprétations possibles du phénomène et de la dimension religieuse au sens large du terme, qu'il est possible d'y déceler. Nous proposons dans cet article, une interprétation différente du phénomène religieux dans la culture des adolescents.

Nous avons en fait cherché à interroger, par une approche de type religiologique, certains modèles auxquels les jeunes se rattachent et qui semblent avoir un impact considérable sur eux. La grille de lecture religiologique, qui offre un éclairage et des outils permettant de repérer des manifestations de l'expérience du sacré dans la culture, nous permet d'entrevoir une autre signification de la culture des jeunes et de leurs systèmes de ritualisation, et possiblement aussi des formes d'une spiritualité à maints égards inédite.

 

Les modèles

On peut tout d'abord noter que plusieurs formes culturelles ont un impact sur l'identité et les valeurs des jeunes. Gérard Lutte et son équipe de chercheurs ont démontré, dans leur étude[5] sur les modèles des adolescents réalisée en 1970, que ces derniers vont être influencés principalement par des personnages populaires des domaines où leurs intérêts sont portés. Toujours selon Lutte, le modèle est le reflet des désirs et des espérances que souhaite réaliser l'individu qui s'y rattache ; cette figure est donc une projection de l'image idéale du moi. Si la famille est généralement le premier bassin de modèles, il est possible de constater qu'au cours du développement de la personnalité, les figures d'influence vont également se transformer. Nous pouvons donc penser que le jeune va être séduit par des personnages influents et populaires des domaines où ses intérêts se portent. Le monde du sport est un des nombreux milieux où il est facile de reconnaître cette relation. Pensons aux jeunes qui ont pour idoles certains athlètes professionnels -- notamment les joueurs de la Ligue Nationale de Hockey (LNH), ou encore le pilote de course automobile Jacques Villeneuve. Toutefois, l'univers artistique demeure sûrement un endroit important de cet impact. La «culture musicale pop»[6] en est un bon exemple.

Nombreux sont les exemples qui peuvent illustrer cette affirmation. Pensons à la «Beatlemania[7]» des années soixante ou encore aux phénomènes des Backstreet Boys[8] et des Spice Girls[9] qui ont fait fureur chez les plus jeunes à la fin des années quatre-vingt-dix. La relation qu'entretiennent les jeunes avec la «culture pop» qui s'y rattache est très forte. Cette culture dicte les «idéologies» et les comportements à adopter, sans oublier son influence sur les modes vestimentaires -- qui incitent à avoir le même style que tel chanteur ou tel groupe. Chaque génération a eu ses modèles -- souvent des chanteurs -- bien à elle : ils représentaient à eux seuls les aspirations des jeunes de leur époque respective, par exemple Elvis Presley dans les années cinquante. De manière plus précise, nous avons choisi de concentrer notre étude sur le phénomène caractérisé par le «no future»[10]. Cette attitude, que certains pourraient qualifier de nihiliste, nous a semblé particulièrement significative, sans bien sûr épuiser la complexe diversité de la culture actuelle. Cette caractéristique est le symbole d'un rejet flagrant d'un méta-récit, l'«American Dream» par exemple. Pensons ici à des personnages qui ont prôné et vécu, entre autre, le célèbre dicton «live fast, die young», expression de l'immédiateté de la jouissance et de l'individualisme : Sid Vicious, le bassiste du groupe punk anglais The Sex Pistols[11] -- à la fin des années soixante-dix -- et Kurt Cobain[12] dans les années quatre-vingt-dix, pour n'en citer que quelques-uns. Autour de ces figures, des mythes ont pris naissance et des rites ont été instaurés. Rappelons ici les nombreux pèlerinages au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, sur la tombe de Jim Morrisson[13] -- défunt chanteur du groupe américain The Doors --, figure marquante de la fin des années soixante.

 

Le héros comme modèle ?

Le «religieux» se déplace, plus qu'il ne disparaît, avec les cultes nouveaux nés de la sécularisation -- comme celui du Héros, celui de la Vedette [...]
Roger Bastide

 

Parmi les différents concepts des sciences de la religion, il y en a un, soit celui du héros, tel que développé par Joseph Campbell[14], qui nous a paru possiblement fécond pour comprendre ces «modèles-idoles». D'un autre côté, nous avons aussi voulu nous demander dans quelle mesure ce concept -- d'un être hors du commun qui surmonte des épreuves pour devenir le modèle de sa société -- est encore pertinent dans un contexte de postmodernité, et s'il subit des transformations.

Le mythologue américain propose une grille d'interprétation qui permet l'étude des symboles mythiques présents à l'intérieur de toute société et organisation sociale. Plus précisément, le héros campbellien est un être qui a réalisé un itinéraire «en trois étapes» et qui a apporté un message aux hommes et est ainsi devenu un modèle pour sa société. Cet itinéraire-type s'exécute sous la forme d'un rite de passage tel que bien analysé par Arnold Van Gennep[15]. Trois moments importants sont présents à l'intérieur de ce parcours initiatique, soit la séparation d'avec le monde profane, l'initiation et le retour où le héros revient métamorphosé.

On peut facilement illustrer ce concept par les actions réalisées et les épreuves surmontées par les grands héros classiques comme Ulysse, Moïse, Prométhée, Gilgamesh, Bouddha, Hermès ou encore, plus près de notre imaginaire contemporain Luke Skywalker dans la trilogie Star Wars -- où chacun des films représente bien chacune des étapes de la séquence du cycle héroïque[16].

De plus, pour Campbell, le récit mythique, qui trouve sa source dans les archétypes, relate les exploits du héros qui a réalisé l'itinéraire-type et qui a apporté quelque chose à sa société. L'ensemble de la mythologie répond à une mission bien particulière par ses quatre fonctions importantes : la fonction mystique -- qui révèle l'origine du monde --, la fonction cosmique -- qui dévoile le mystère de l'organisation de l'univers --, la fonction pédagogique -- qui indique une marche à suivre pour vivre notre vie d'être humain --, et finalement la fonction sociologique -- qui vise à soutenir l'ordre social et à fournir à une société donnée des modèles de vie adaptés à l'époque, et qui répond aussi au besoin d'identification des membres du groupe.

À la suite de cette brève définition, il peut paraître étrange d'utiliser le mythe du héros campbellien pour étudier des personnages de la culture rock contemporaine qui semblent, à première vue, avoir bien peu en commun avec le Moïse de l'Ancien Testament ou encore le héros grec Prométhée. Nous pouvons observer que ces deux héros, qui appartiennent à des sociétés de type traditionnel mais qui peuvent être compris en contexte moderne, ont apporté quelque chose à leur société respective. Le premier, les Tables de la Loi ; quant au second, il dérobe le feu aux dieux afin de le donner aux hommes. De leur côté, les hypothétiques héros de la culture actuelle des jeunes semblent avoir un rôle apparemment moins constructif que les héros traditionnels présentés. De plus, ils semblent n'avoir de signification que pour un groupe très restreint d'individus, leurs adeptes, leurs fans.

C'est à cette étape que l'hypothèse postmoderne ainsi que l'élaboration d'une grille de lecture postmoderniste de la culture nous apparaissent utiles. La période postmoderne, période de modification des attitudes et des valeurs dans les sociétés occidentales actuelles, est marquée, selon plusieurs sociologues contemporains, dont David Le Breton[17], par une crise du sens et des valeurs. Ce passage de la modernité à un nouvel état -- c'est-à-dire d'une société du travail et du progrès à une société de la consommation, du loisir et bien sûr de la pluralité[18] -- nous amène à faire l'hypothèse que le concept du héros de Joseph Campbell demeure applicable, mais que les personnages qui effectuent les trois étapes du cheminement héroïque subissent un certain nombre de transformations quant au rôle héroïque et à ses fonctions dans la «société», de même qu'à leur réception.

 

Les transformations postmodernes du héros

[...] les mythes fournissent des modèles de vie. Mais ces modèles doivent être adaptés à l'époque où nous vivons [...]
Joseph Campbell, Puissance du mythe

 

Les figures privilégiées

 

Une transformation majeure se situe au niveau du type de héros privilégié par la culture au cours de l'histoire. Si, dans la période prémoderne, il est possible de reconnaître certaines transformations substantielles dans le type de héros -- un passage du «héros fabuleux»[19] au «héros humain»[20] --, le passage du type de culture nous permet également de constater une transformation importante dans le type de héros privilégié par les cultures modernes et postmodernes.

Michel Maffesoli a suggéré que le héros grec Prométhée -- symbole de la technique, du progrès et emblème de la modernité -- a fait place à d'autres figures, dont celle de Dionysos[21]. Plusieurs incarnations du héros moderne peuvent illustrer cette figure prométhéenne : Lénine -- figure du libérateur dans l'ancienne Union Soviétique, Ernesto Che Guevara -- le célèbre médecin qui sacrifie sa vie pour la cause révolutionnaire, ou le prix Nobel de la paix 1979, Mère Teresa -- qui a donné sa vie pour les pauvres de Calcutta, pour n'en nommer que quelques-uns.

Comme le symbolise ce passage de Prométhée à Dionysos, le rôle du héros a changé. Là où nous observions jadis un héros exemplaire, constructif et positif (pour sa société) comme les héros modernes que nous avons évoqués, nous retrouvons de plus en plus un héros postmoderne hédoniste et négatif -- pour certains--, modèle d'une société du même type, de besoins immédiats, de permissivité, de loisir. Pour reprendre une idée de Joseph Campbell, les héros d'hier et d'aujourd'hui ont plusieurs visages. Tout comme ceux des mondes traditionnel et moderne, les différents héros postmodernes ne sont que des représentations tout aussi diverses de Dionysos.

 

Le rôle et le discours

 

Le héros traditionnel, comme le héros moderne, créateur ou inspirateur d'un grand récit, a eu un rôle moralisateur, accompagnateur de l'ordre établi qui, comme le mentionne Michel Maffesoli[22], fonctionne selon la logique du «devoir-être», qui repose sur l'idée du progrès, une meilleure réalisation de l'être humain. La solidarité mécanique et rationnelle[23] de la période moderne fait place à la solidarité organique[24]. Celle-ci ouvre la porte à une l'expression du «vouloir-vivre» -- le présent -- qui n'a pour fonction que d'être le lien entre les différents membres qui se rattachent aux héros postmodernes. En général leur vie est brève, «ordalique» -- pour reprendre l'idée de David Le Breton -- et intense, marquée par les excès de toutes sortes et elle prend fin de façon brutale au sommet de la gloire ; ce n'est que de cette manière que le héros postmoderne peut espérer réaliser la troisième partie de l'itinéraire-type de Campbell, son retour. De cette façon, il prouve à ses «fidèles» la validité de son discours.

Un héros postmoderne qui incarne le «no future» -- ou encore le «live fast, die young» -- doit mourir au sommet de sa gloire, c'est la condition pour passer dans le domaine mythologique. Bien sûr, les héros du sport, qui prônent un autre mode de vie et qui sont les symboles d'un tout autre type de tribu, vont passer à l'histoire d'une autre façon. Par la mort, le héros «no future» postmoderne vit ce qu'il prêche, il meurt pour ce qu'il représente.

Par exemple, le suicide de Kurt Cobain est l'événement qui va marquer la réalisation de la «mission de Kurt Cobain», le sacrifice de lui-même pour un but précis, la cause du grunge. Le mouvement grunge est opposé à la réussite sociale ainsi qu'au succès. Par son suicide, Cobain se «consacre» pour respecter ce en quoi il avait toujours cru, l'opposition à la machine culturelle commerciale. «Kurt Cobain ne s'était jamais fait au succès et ce n'était pas une coquetterie de star[25]».

La transformation majeure du concept que nous pouvons souligner se situe sur un point important. Les héros traditionnels et modernes partent en quête pour réaliser quelque chose, ils partent en mission, certains pour une quête qui expliquera notre rôle d'humains, d'autres pour instaurer un système politique. De leur côté, les héros postmodernes, du moins ceux de la sous-culture «no future», réalisent l'itinéraire sans le savoir. Ce qu'ils réalisent, ils le font malgré eux.

 

La réception

 

La transformation au niveau du discours s'accompagne d'une mutation de la réception du message du héros. Le héros des sociétés traditionnelles, par ses actions et ses réalisations, servait la quête de l'identité communautaire -- le «nous communautaire» ; en fondant la religion, les actions du héros influencent le type de société.

Tout au long de la modernité, période marquée, selon Michel Maffesoli, par un accroissement de la solidarité mécanique, l'ensemble des grands récits dominants «[...] reposent tous sur une vision positiviste, finalisée, matérielle, de l'évolution humaine[26]». Autour du héros moderne, il y a construction d'un système d'exclusion. Le message du héros est la Vérité, «hors de ce message, point de salut», pour reprendre un vieux dicton. Tout au long de l'époque moderne, l'affirmation de la cohésion sociale s'est effectuée par opposition aux autres systèmes. Les grands récits s'imposent en se comparant à une autre forme de système. Par exemple, pour reprendre notre illustration du héros moderne révolutionnaire, les actions de celui-ci étaient accomplies pour instaurer un nouveau régime, en marquant une coupure drastique avec une autre forme d'organisation sociale. Il faut se poser en s'opposant. La quête du héros moderne permet donc, dans ce cas, l'identification sociale, le «nous social».

De son côté, la figure héroïque postmoderne n'est porteuse de sens que pour un «micro-groupe» de la société, pour une «tribu»[27] d'appartenance choisie par les membres, signe d'un éclectisme social. Ces regroupements, souvent ludiques et lights -- au sens de Lipovetsky[28] --, en sous-groupes de personnes qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes intérêts, sont à l'image du héros qui les représente.

En plus d'être le ciment tribal, l'idole du groupe cristallise son esthétique. Le héros postmoderne sera l'aura esthétique du groupe, le symbole de consommation de la tribu. Le héros donnera du sens au groupe, sa présence donne du sens à l'expérience, comme dans la définition de la religion de Danièle Hervieu-Léger[29]. Il permet donc la construction du «nous tribal».

 

Des héros, des saints, des figures emblématiques peuvent exister, mais ce sont en quelque sorte des idéal-types, des «formes» vides, des matrices qui permettent à tout un chacun de se reconnaître et de communiquer avec d'autres. Dionysos, Don Giovanni, le saint chrétien ou le héros grec, on pourrait égrener à l'infini les figures mythiques, les types sociaux qui permettent une «esthétique» commune, qui servent de réceptacle à l'expression du «nous». La multiciplité dans tel ou tel emblème, favorise immanquablement l'émergence d'un fort sentiment collectif[30].

 

Même s'il n'est le plus souvent qu'un héros «local», le héros postmoderne peut quand même avoir un impact très imposant. L'influence des différents médias, par la diffusion, rend disponible le héros partout où les tribus de mêmes intérêts pourront s'en inspirer. Nous pouvons donc penser que le héros postmoderne sera planétaire. Par exemple, le mouvement grunge -- mouvement post-punk américain -- orienté autour du chanteur Kurt Cobain, a connu un impact partout grâce à la couverture médiatique du mouvement. De cette façon, les adhérants au mouvement ont pu communier, malgré les distances, au même discours, à la même sensibilité.

La technique, on le suppose, joue un rôle important dans la diffusion des héros postmodernes. L'ensemble des techniques de communication, sous diverses formes[31] donne au «héros-idole» postmoderne la possibilité d'être «reconnu» de son vivant, de connaître la construction de son mythe, d'y participer -- même malgré lui. La couverture médiatique imposante autour de la vie de la Princesse de Galles, de gardienne d'enfant à princesse, de la naissance des ses fils à sa propre mort tragique, en est un exemple frappant.

Nous pouvons donc voir la création du mythe-récit en même temps que les actions du héros postmoderne. Nous pouvons alors constater une transformation dans la réalisation du cycle héroïque et le rôle de ce dernier. Dans ce cas, les actions des héros postmodernes se déroulent dans le «présent» pour justifier la situation «présente» des membres de la tribu, contrairement aux héros modernes -- où les actions «présentes» étaient réalisées pour changer quelque chose pour l'avenir -- et les actions des héros traditionnels qui se déroulaient dans un temps primordial, un temps in illo tempore comme le soulignait Mircea Eliade[32] -- une utilisation du passé pour comprendre et justifier la réalité présente. De plus, il faut remarquer que le mythe-récit continue d'exister et prend même de l'ampleur après la mort du héros postmoderne. Nous pensons ici aux fidèles qui croient toujours qu'Elvis a simulé sa mort et qu'il vit toujours. De mêmes histoires existent sur Kurt Cobain et Lady Di.

 

Du héros tribal à la mythologie qui l'accompagne

 

Nous croyons qu'il est toujours possible de retrouver des héros, au sens du concept de Joseph Campbell, dans les différentes facettes de la culture actuelle. Cependant, dans le contexte postmoderne, il faut reconnaître quelques transformations de leurs caractéristiques. On peut retenir que, contrairement aux héros traditionnels, les héros postmodernes ne sont pas l'emblème d'un peuple comme porteur de sens d'un grand récit, mais le symbole d'un sous-groupe de la société, d'une tribu. La technologie médiatique joue un rôle très important dans la diffusion des différentes images de Dionysos et aide à la création et au développement du mythe-récit qui accompagnera la réalisation de l'itinéraire-type du héros postmoderne. On peut ajouter qu'en dépit de son caractère fugace, le héros postmoderne -- et la mythologie qui l'accompagne -- répondent toujours, à leur manière, aux fonctions de la mythologie.

Comme le souligne Joseph Campbell dans son livre Puissance du mythe[33], même s'il existe une opposition au cadre référentiel de la norme, l'initiation sociale devra être vécue par les individus, même si elle doit être réalisée ailleurs. Le déploiement de cette «mythologie contemporaine» doit être élaboré autour d'un nouveau héros tribal, significatif pour les membres de ce micro-groupe. Par exemple, le fait de ne plus croire en la mythologie américaine a pour effet d'isoler certains individus qui se sont identifiés, entre autres, au «mouvement grunge». Nous pouvons donc croire que ces derniers «reconstruiront» un nouvel univers de référence, un nouveau cadre et une nouvelle mythologie[34] en opposition au système établi. Le style vestimentaire (les chemises à carreaux, cheveux longs, etc.) qui va à l'encontre de la mode chic et preppie ; le recyclage des vieilles choses ; la valorisation d'une esthétique délabrée, etc. -- tout cela est en opposition directe avec le code vestimentaire promu par la norme. L'American Dream est rejeté par la philosophie défaitiste et pessimiste de la «génération grunge». Le héros, Kurt Cobain, redonnera cohésion à la tribu en étant l'émetteur de sens. Sa présence rendra les pratiques des membres cohérentes de significations. Nous pouvons donc expliquer la naissance et le raisonnement de la «génération grunge» et de son héros fondateur de cette façon. De plus, la quête hypothétique de Kurt Cobain doit être comparée à l'aventure du héros mythologique, l'itinéraire tripartite, afin de déterminer s'il s'agit bien de celle d'un héros. En apportant une dimension spirituelle au monde musical, les Beatles ont été des novateurs à leur époque. Pour Campbell, les artistes ont pour fonction de «sanctifier le paysage local»[35] et de mythifier l'univers. L'accomplissement est ce qui marque la transformation d'un «personnage populaire» en un modèle[36]. C'est ainsi que, dans son livre Puissance du Mythe[37], Joseph Campbell considère John Lennon[38] comme un héros. Nous pouvons donc considérer Kurt Cobain non seulement comme un musicien de son époque, mais principalement comme le symbole de la «génération grunge».

En étant le centre d'une «micro-idéologie», le héros postmoderne remplit la fonction pédagogique en indiquant la marche à suivre pour vivre et être accepté à l'intérieur de la tribu. Par l'adhésion au micro-récit légitimé par le héros, les membres de la tribu vont trouver un sens à leurs actes, justifier certains de leurs comportements. Il s'acquitte également de la fonction sociologique, en étant le ciment tribal et en répondant au besoin d'identification -- qui pourra être vécu sous la forme de la fusion mystique, de l'entière participation des membres à un même rituel, lors d'un concert par exemple.

Un dernier point important est à souligner. Selon Campbell, en dépit de la réalisation complète de l'itinéraire-type, il reste une dernière action au héros à exécuter : la mort de ce dernier, un deuxième départ. Cette disparition physique du héros lui permet de bénéficier d'une «post-existence» qui sera maintenue vivante par divers cultes héroïques accompagnés de rites. Nous croyons que ce point nous fournit des réponses pour comprendre la différence entre la vedette et le héros. Pour Kurt Cobain, la mort joue un rôle important dans l'élaboration de son mythe. C'est par cette dernière que Cobain justifie l'idéologie du grunge. Son acceptation du succès n'aurait eu que pour effet d'anéantir la vision du monde qu'il prônait et défendait. Pour Joseph Campbell, l'élément qui explique la différence entre un personnage célèbre et un héros est que le personnage célèbre vit uniquement pour lui-même tandis que le héros s'efforce de sauver sa société, de vivre pour elle en instaurant quelque chose. Les célébrations près du lieu de la mort de Cobain, les pèlerinages à Seattle et la triste vague de suicides de jeunes admirateurs peuvent donc être considérés comme étant des rites tribaux de la sous-culture grunge.

La mort permet de faire entrer le héros dans la légende, celle de ceux qui sont morts de façon tragique -- dans le domaine rock pour notre cas. Cette mort cristallise le personnage, elle le fait passer à la «mythologie du rock». Remarquons un point : ce qu'il y a de commun entre les musiciens qui sont reconnus dans cette légende, c'est qu'ils sont tous morts jeunes. De plus, leur mort n'est pas clairement expliquée. Leur suicide -- ou la mort par overdose -- a permis à ces «héros» de passer à l'histoire et ce, contrairement aux autres musiciens de leur époque qui ont également marqué la scène musicale «pop».

En conclusion, nous espérons avoir démontré, dans le même esprit d'ouverture et de compréhension que Philippe Berger[39] devant ces nouvelles formes culturelles, que ces différents héros répondent à un besoin d'identification de la part des membres de ces nouvelles formes de «groupisme». Nous croyons que le plus important n'est pas de porter un jugement de valeur face à ces héros, mais plutôt de s'en servir pour comprendre et rejoindre les jeunes qui s'y rattachent.



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[* ]Charles Gagné a terminé un mémoire de maîtrise sur le thème du héros au Département des sciences religieuses de l'Université du Québec à Montréal.

[1] Notamment Jean-François Lyotard, Gilles Lipovetsky et Michel Maffesoli.

[2] Gilles Normand, «Le suicide des moins de 30 ans au Québec : Rochon donne l'alarme», La Presse (Montréal), mardi 3 février, 1998, p. A20.

[3] Jacques Grand'Maison, Le drame spirituel des adolescents, profils sociaux et religieux, Montréal, Fides, 1992, 224 p.

[4] Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, coll. Critiques, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, 109 p.

[5] Gérard Lutte (dir.), Jeunesse européenne d'aujourd'hui, modèles de comportement et valeurs, Paris, Les Éditions Ouvrières, 1970, 246 p.

[6] Nous incluons dans le terme «culture musicale pop» l'ensemble des courants musicaux contemporains.

[7] Le phénomène qui a entouré la carrière musicale du groupe anglais The Beatles (1962-1970).

[8] Groupe de chanteurs américains qui a connu un succès commercial important à la fin des années quatre-vingt-dix.

[9] Groupe de musique pop anglais composé de chanteuses qui s'adressent en particulier aux jeunes filles.

[10] Nous considérons ici le «no future» comme étant le constat d'absence d'avenir dans ce que la société propose, concept populaire dans le mouvement punk.

[11] Le groupe The Sex Pistols fut un groupe phare du mouvement punk anglais et qui, malgré sa courte carrière (1975-1977), se fit connaître tant par ses chansons -- dont les plus connues sont sans doute Anarchy in the U.K. et God Save the Queen -- que par ses nombreux coups d'éclats.

[12] Chanteur du groupe Nirvana et figure de proue du mouvement grunge. Après avoir connu un succès important, Kurt Cobain se suicida en 1994 à l'âge de 27 ans.

[13] Depuis sa mort à Paris en 1971, de nombreux admirateurs du chanteur-poète se rendent sur sa tombe pour «lui rendre visite», faire des graffitis, chanter, écrire, se recueillir, faire l'amour, etc.

[14] Joseph Campbell, The Hero with a Thousand Faces, coll. Bollingen Series XVII, New York, Pantheon Books, 1949, 416 p.

[15] Arnold Van Gennep, Les rites de passage : étude systématique des rites, Paris, A. J. Picard, 1981 [1909], 288 p.

[16] Le premier film, Star Wars (La Guerre des Étoiles) est le cheminement du héros dans la première étape, la séparation. Le héros, Luke Skywalker, quittera son oncle, son univers profane, pour partir à l'aventure. L'initiation, la seconde étape du cheminement héroïque est très bien illustrée par le second film de la trilogie The Empire Strikes Back (L'Empire contre-attaque) où le héros effectuera son apprentissage auprès de son maître Jedi, Yoda. Comme son nom l'indique, le troisième film, The Return of the Jedi (Le Retour du Jedi), représente la phase du retour effectué par le héros Luke. La réalisation des épreuves connaît son aboutissement par la fin du cycle héroïque, la réalisation complète de l'itinéraire-type. Voir à ce sujet : Mary Henderson, Star Wars : La magie du mythe; À la source des mondes fabuleux de George Lucas, Presses de la Cité, 1998, 214 p.

[17] David Le Breton, Passions du risque, coll. Traversées, Paris, Métaillé, 1991, 185 p.

[18] Nous devons souligner que ce passage ne correspond pas à l'abandon total des idéaux véhiculés par le projet moderne, mais plutôt un essoufflement des promesses modernes causé par l'effritement des grands récits traditionnels et modernes.

[19] Ce sont les héros qui accomplissent des actions -- remplissant principalement les fonctions mystique et cosmique -- dans des temps primordiaux, aux origines du monde, notamment ceux des mythologies traditionnelles de type cosmologique.

[20] Par une humanisation de la figure héroïque les actions de ce type de héros vont remplir les fonctions sociologique et pédagogique.

[21] Il est important de préciser que la figure de Dionysos -- de l'excès -- n'est pas exclusive à la culture postmoderne.

[22] Michel Maffesoli, L'ombre de Dionysos : contribution à une sociologie de l'orgie, coll. Sociologie au quotidien, Paris, Librairie des Méridiens, 1985, 212 p.

[23] Fondée sur un «pacte social» accepté et intériorisé par les membres du groupe.

[24] Une solidarité orientée autours de l'ambiance communautaire fondée sur les affects et la sensibilité, ce que Michel Maffesoli appelle l'esthétique.

[25] Reuter, «Kurt Cobain se suicide. Le leader du groupe Nirvana était le symbole de la génération "grunge"», La Presse (Montréal), samedi 9 avril, ndeg.166, 1994, p. D10.

[26] Voir Michel Maffesoli, «De la "postmédiévalité" à la postmodernité», dans Postmodernité et sciences humaines : Une notion pour comprendre notre temps, sous la direction de Yves Boisvert, Montréal, Liber, 1998, p. 13.

[27] Voir Michel Maffesoli, Le temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens, 1988, 273 p.

[28] Gilles Lipovetsky, L'ère du vide; Essais sur l'individualisme contemporain, coll. Folio/Essais, Paris, Gallimard, 1983, 314 p.

[29] Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, coll. Sciences humaines et religions, Paris, Les Éditions du Cerf, 1993, 273 p.

[30] Michel Maffesoli, Le temps des tribus, p. 23.

[31] Pour ce qui est de la diffusion des modèles de la culture rock, nous pensons ici à l'arrivée, depuis le début des années quatre-vingt de réseaux télévisuels comme Musique Plus (au Québec) et MTV (Music Television Video) ou encore à la publication de nombreux magazines -- ou encore à la grande popularité d'Internet -- qui rendent disponible l'information presque constamment et même instantanément.

[32] Voir Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, coll. Les Essais, LXXXIV, Paris, NRF Gallimard, 1957, 310 p.

[33] Joseph Campbell, en collaboration avec Bill Moyers, Puissance du mythe, coll. New Age, Paris, J'ai lu, 1991 [1988], 374 p.

[34] Strictement sociologique, qui désigne un groupe d'appartenance.

[35] Joseph Campbell, Puissance du mythe, p.163.

[36] Le héros, dans ce sens, ne doit donc pas être considéré comme n'étant qu'un personnage populaire. Il doit apporter quelque chose -- au même type que les héros traditionnels ou modernes présentés dans les chapitres précédents --, transformer le milieu d'où il provient, devenir un symbole.

[37] Joseph Campbell, Puissance du mythe, 374 p.

[38] Membre fondateur du groupe britannique The Beatles.

[39] Philippe Berger, Bâtir sur le rock ? Les jeunes, la musique et Dieu, Paris, Desclée de Brouwer, 1997, 265 p.