RELIGIOLOGIQUES, 19 (printemps 1999) Postmodernité et religion


Présentation

Guy Ménard et Eve Paquette[*]

 

 

Le fait de proposer aux lecteurs de Religiologiques un numéro sur le thème de Postmodernité et religion n'allait certes pas sans risque, à commencer par celui d'avoir l'air de proposer un thème «à la mode», à une époque où l'adjectif «postmoderne» n'est sans doute pas tellement plus, pour bien des intellectuels et des artistes, que l'équivalent fonctionnel du «full débile» des ados québécois ou du «hyper méga géant» des teenagers français. Or, faut-il vraiment le dire, tel n'était pas précisément l'objectif de ce projet...

Force est cependant d'admettre que ce thème, que ce terme de postmodernité a souvent aujourd'hui quelque chose du mot-valise, du cliché facile et passe-partout, pour ne pas dire carrément de la tarte à la crème -- ou, pour traduire en québécois, de la poutine...

Il y a quelques années, lors de la première élection du Parti libéral de Jean Chrétien à la Chambre des Communes du Canada[1], une journaliste en vue, tout excitée, annonçait qu'avec l'hécatombe du Parti conservateur, l'arrivée au Parlement du Bloc québécois et la percée du Reform Party, on assistait à rien de moins que la première élection «postmoderne» de l'histoire canadienne.

On en conviendra donc d'entrée de jeu : la «postmodernité», ça peut aussi, parfois, être à peu près n'importe quoi...[2]

Plus sérieusement, tout de même, on sait que l'hypothèse de cette postmodernité a aussi fait l'objet de sévères critiques de la part de grands esprits de notre temps : Jürgen Habermas[3], bien sûr, et, plus près de nous, Charles Taylor[4], pour en signaler deux, auxquels on pourrait ajouter, sur un autre registre, le brûlot d'un Alan Sokal[5] -- encore que l'on puisse se demander contre quels moulins à vent, au juste, Sokal a décidé de partir en guerre, et quoique l'on puisse penser qu'au moins dans leur forme, certaines de ses interventions avaient décidément quelque chose d'assez postmoderne elles-mêmes. On aurait en tout cas assez mal imaginé Durkheim, même pour la «bonne cause», refiler un canular à la Revue de métaphysique et de morale...

Mais alors, plus positivement, pourquoi aborder ici ce thème de la postmodernité et pourquoi, plus précisément encore, l'associer à la religion dans un numéro de Religiologiques ?

On pourrait sûrement aligner un certain nombre de raisons, mais la plus simple est sans doute de citer Michel Foucault dans le deuxième tome de son Histoire de la sexualité :

[parce qu'] il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoir autrement qu'on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir.[6]

 

Nous sommes là, comme universitaires, comme intellectuels, à essayer de comprendre le temps dans lequel nous vivons, de l'expliquer -- si tant est que cela veuille dire quelque chose en sciences humaines --, éventuellement dans le but d'y intervenir, nous ou d'autres (nos étudiants, par exemple, ou nos lecteurs, à l'occasion), d'une manière que nous espérons efficace et féconde. Et, tout compte fait, ce ne serait pas la première fois qu'on en arriverait, dans l'histoire de la pensée humaine, à un moment où on aurait le sentiment que des modèles d'explication, que des théories interprétatives rendent moins bien compte du réel, notamment parce que ce réel lui-même a «bougé», si l'on ose dire -- et souvent même d'ailleurs sous la poussée de ces modèles ou de ces théories qui, aujourd'hui, paraissent un peu essouflées pour en rendre compte.

Un des exemples les plus spectaculaires, à cet égard, serait probablement celui du marxisme et des sociétés que ce dernier a historiquement marquées, et qui se sont effondrées avec lui. Un autre serait sans doute celui du rôle -- ou de l'effritement du rôle -- des «avant-gardes» intellectuelles dans la société et la culture, à l'heure où les enfants du Refus Global font leurs comptes.

 

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C'est ici, vraisemblablement, que se situe l'intérêt de l'hypothèse postmoderne. La société et la culture ont bougé, disions-nous, depuis les grandes poussées de la Modernité au Siècle des Lumières, depuis le «il faut être absolument moderne» de Rimbaud -- ou celui d'Alfred Loisy --, depuis l'exaltation des «temps modernes», ceux de Charlie Chaplin aussi bien que ceux de Jean-Paul Sartre. La société et la culture ont été poussées par la Modernité, portées par elle, on serait tenté de dire (quoique l'image s'apparenterait probablement davantage à celle qu'on se fait de la postmodernité) surfant sur elle ; et ce, au point d'en arriver à ce qu'on peut voir comme des ruptures par rapport aux grands paradigmes (ou aux grands mythes) de cette Modernité -- la Raison («triomphante»), le Progrès («inéluctable»), l'Histoire («qui nous conduit vers l'Âge d'Or de quelque avenir radieux»), le caractère «nécessairement» sotériologique de la Science et de la Technique, etc. -- comme par rapport à un ensemble de valeurs et d'idéaux (de l'éthique du travail à l'État-providence) qui ont façonné la culture occidentale depuis la Renaissance et les Lumières.

Les «ruptures» dont il est ici question ne sont bien sûr jamais absolues ou radicales, et il est bien évident qu'elles ne surviennent jamais non plus du jour au lendemain, sans crier gare. Mais ces transformations sont bel et bien des ruptures, qui s'imposent suffisamment comme telles pour qu'il vaille la peine de faire l'hypothèse d'une non négligeable altérité par rapport à cette Modernité dont nous (pro)venons ; elles offrent assez d'indices convergents pour qu'il soit justifié d'essayer de modéliser -- c'est-à-dire, au bout du compte, d'interpréter et de comprendre -- les choses autrement. Plus encore : elles font suffisamment signe pour que, si nous répugnions à le faire, nous risquerions de rater des choses importantes, de mal interpréter des réalités de la société et de la culture, de moins bien comprendre notre temps -- et, le cas échéant, d'y intervenir de manière plus ou moins appropriée.

 

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Dit de cette manière, on comprendra que l'objectif de ce numéro n'en est pas exactement un de prosélytisme missionnaire ou militant : il ne s'agit bien évidemment pas de «promouvoir» un état de la société et de la culture -- ou de la religion -- que l'on trouverait nécessairement «meilleur» et «plus enthousiasmant», et dont on souhaiterait dès lors accélérer à tout prix le déploiement.

La postmodernité, faut-il le dire, n'a pas forcément à se présenter comme un remake du dernier des «trois états» d'Auguste Comte ; il n'est pas non plus indispensable de la voir comme le happy ending romantique de quelque grand soir radieux...

De ce fait, s'il fallait ainsi accoler quelque slogan au thème de ce numéro et à l'esprit qui le porte, il ne s'agirait manifestement pas d'un appel à être «absolument postmoderne». En revanche, il s'agit bel et bien de donner une chance à un «regard postmoderniste», pour voir s'il ne nous permettrait pas de saisir certaines réalités de manière plus satisfaisante qu'à partir de modèles acquis, pour l'essentiel issus de la Modernité, et dans lesquels, il faut le reconnaître, la majorité des universitaires et des intellectuels d'aujourd'hui ont été bien -- et souvent bien solidement ! -- formés.

 

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On conviendra sans peine que si cette «hypothèse» a quelque pertinence, elle devrait en avoir aussi pour éclairer ce qui intéresse d'une manière particulière les lecteurs de Religiologiques : le phénomène religieux -- cette chose coriace qui a résisté aussi bien à l'invention des dieux qu'à leur estompement, que la Modernité avait assez cavalièrement vouée aux poubelles de l'histoire -- ou à l'éclipse définitive du «désenchantement» -- et qui, comme Galilée s'obstinait à le soutenir à propos de la Terre, continue pourtant de... tourner...

Parmi les principales «ruptures» caractéristiques de la postmodernité et susceptibles d'avoir un impact sur le vécu religieux de nos contemporains, on peut rapidement en signaler quelques-unes, dont on retrouvera la trace au fil de ces pages[7] :

- l'effritement des «grands récits», tout d'abord, selon la suggestion marquante de Jean-François Lyotard[8], au profit de «petits récits» souvent éclatés, fragmentés ;

 

- le caractère souvent éphémère et fugace de ces nouvelles cristallisations mythiques (par rapport aux formes religieuses traditionnelles qui, on le sait, ont pu se maintenir pendant des siècles[9]) ;

 

- le fait que ces nouvelles formes de religiosité sont souvent élaborées au moyen d'une sorte de bricolage -- ou de métissage -- syncrétiste de divers matériaux plus ou moins hétéroclites. Ce phénomène n'est certes pas nouveau dans l'histoire des religions[10]. Mais tout se passe comme si, dans un contexte de postmodernisation de la société et de la culture, il devenait encore plus conscient, systématique et valorisé pour lui-même[11] ;

 

- on peut également parler d'une certaine inversion du rapport classique entre le mythe et le rituel : alors que traditionnellement, en effet, le rituel venait réactualiser un mythe déjà présent dans la culture, de nos jours, on aurait assez volontiers le sentiment que ce sont souvent des pratiques diversement ritualisées qui sont à l'origine de nouveaux mythes -- personnels ou collectifs -- plus ou moins élaborés ;

 

- enfin, il faut probablement aussi souligner le caractère largement tribal de ces nouvelles formes de mythe et de rituel que la postmodernité fait éclore. Par «tribal», il s'agirait d'entendre ici, en un sens notamment suggéré par Michel Maffesoli[12], une forme d'être-ensemble mouvante et non exclusive, quelque part entre l'individualisme et la masse, davantage fondée sur les affinités affectives que sur la rationalité d'identités claires et préétablies.

 

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Dans cette perspective, ce numéro vise -- modestement -- deux objectifs :

1) d'une part, explorer critiquement, de manière à la fois théorique et méthodologique, la fécondité du concept de postmodernité appliqué à l'étude du phénomène religieux contemporain ; ou, en d'autres termes, voir dans quelle mesure ce qu'on peut appeler «l'économie contemporaine de la religion» se trouve affectée par les hypothétiques ruptures de la postmodernité ;

 

2) d'autre part, illustrer de manière plus empirique, à travers la mise en oeuvre d'une «grille d'analyse postmoderniste», pour prendre une expression de Yves Boisvert[13], un certain nombre de manifestations postmodernes du religieux dans la culture contemporaine.

 

À cet effet, les pages qui suivent regroupent les contributions d'une dizaine d'universitaires qui, à un titre ou un autre, se sont intéressés à ce thème de la postmodernité et à sa fécondité pour l'éclairage du phénomène religieux, certains avec beaucoup d'enthousiasme, d'autres avec nettement plus de réserves[14]. Cela, d'ailleurs, est sans doute déjà significatif d'une sorte de «climat postmoderne», si l'on ose dire, au sens où -- et pour le meilleur comme pour le pire -- la postmodernité semble avoir, parmi les traits qui la caractérisent, quelque chose de plus oecuménique que dogmatique, de plus métissé que pur, de plus intéressé à multiplier les éclairages et les points de vue qu'à les restreindre ou à les unifier.

 

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Au cours de la Modernité, malgré la ténacité de quelques grands récits (évoqués plus haut), c'est la religion -- entendue au sens de phénomène religieux institué, explicite -- qui semble avoir fait les frais du processus de rationalisation de la culture. Le sujet moderne se serait ainsi peu à peu retrouvé «déraciné», coupé de ses mythes. Denis Jeffrey contextualise la religiosité postmoderne sur cette base, comme étant une volonté de réintégrer, dans l'identité du sujet moderne, la dimension religieuse. La religion qui en découle peut être qualifiée de personnelle -- d'autres auteurs montrent en effet les possibilités infinies de «bricolage» religieux susceptibles d'apparaître dans un tel contexte : des nouveaux rituels funéraires hautement individualisés (Roger Lussier) au bouddhisme recyclé de l'Occident (Julie Colpron), il apparaît que les dogmes officiels ont été délaissés au profit de l'éclectisme et de la fantaisie.

Ces mutations de la religiosité sur le plan individuel ne sont pas sans avoir de résonnances dans des ensembles humains un peu plus plus larges ; on parlera alors de diverses formes d'être-ensemble. Celles-ci se manifestent en plusieurs lieux de la culture : Charles Gagné propose ainsi d'observer le parcours héroïque de certaines figures de la scène musicale rock actuelle, en tant qu'elles s'inscrivent dans une dynamique tribale. Ces figures populaires doivent bien sûr la plus grande partie de leur capacité «reliante» aux mass médias -- la postmodernité, il ne faut pas l'oublier, est également l'ère technologique par excellence. Aussi les décès, puis les funérailles de Lady Diana et de Mère Teresa à l'automne 1997, ont-ils connu une diffusion instantanée et planétaire, dont Christine Pina analyse les enjeux.

Si les façons de se relier se voient remises en question dans la postmodernité, il en va de même de la manière dont se conçoit l'autre : des transformations de cet ordre se remarquent jusque dans la littérature vampirique, qui témoigne du virage éthique de la société contemporaine (Eve Paquette). En fait, on peut se demander, avec Yves Boisvert, si l'éthique ne joue pas aujourd'hui exactement le rôle que Tocqueville assignait à la religion dans les démocraties modernes : celui d'assurer un vivre-ensemble harmonieux. Est-ce à dire que la société postmoderne ferait preuve d'une cohérence plus grande que celle qu'on lui attribue habituellement ? Robert Verreault nous permet d'en douter : les «théories du complot» se portent bien aux États-Unis, où l'on remarque une certaine méfiance face au gouvernement -- observable notamment dans les milices armées et l'imaginaire des X-Files.

Les deux dernières contributions au thème de ce numéro s'attardent davantage à l'hypothèse postmoderniste elle-même qu'à de potentielles applications. Lawrence Olivier propose d'abord une lecture de cette hypothèse en tant qu'événement dans l'ordre de la pensée, tandis que Georges Tissot, à travers l'oeuvre de Pierre Legendre, aborde les questions sous-jacentes de la fondation de la société et du sujet.

Enfin, l'article hors thème de Charles J. Sabatino met au jour des similitudes entre certaines idées maîtresses des philosophies de Martin Heidegger et de Masao Abe (penseur bouddhiste).

 

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Ce numéro, inutile de le dire, n'épuise évidemment pas le sujet qu'il aborde, ne parvenant sans doute même tout au plus qu'à l'effleurer. Il faut tout de même espérer, en évoquant librement Lévi-Strauss, qu'à défaut de fournir toutes les réponses, il puisse au moins bien poser un certain nombre de questions -- et, ainsi, nourrir le débat qu'il invite à poursuivre.



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[*] Guy Ménard est professeur au Département des sciences religieuses de l'Université du Québec à Montréal. Eve Paquette est étudiante au doctorat en sciences des religions de l'UQÀM.

[1] Je remercie en passant Robert Verreault, collaborateur de ce numéro, pour l'anecdote.

[2] Notons tout de même qu'on pourrait en dire autant des notions de «modernité» et de «tradition» qui n'ont pas manqué elles non plus, Dieu sait, d'avoir à l'occasion le dos plutôt large...

[3] Voir notamment «La modernité, un projet inachevé», Critique, 413 (octobre 1981), 950-967 ; Le discours philosophique de la modernité, coll. Bibliothèque de philosophie, Paris, Gallimard, 1988. À propos du débat entre Habermas et J.-F. Lyotard, l'un des premiers et principaux ténors de l'hypothèse postmoderne, voir notamment R. Rorty, «Habermas, Lyotard et la postmodernité», Critique, 442 (mars 1984), 181-197.

[4] Voir notamment Grandeur et misère de la modernité, coll. L'essentiel, Montréal, Bellarmin, 1992.

[5] De Alan Sokal, voir notamment le désormais célèbre article «Transgressing the Boundaries : Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity», Social Text, 46/47, (printemps/été 1996), 217-252, dont il s'explique dans «A Physicist Experiments with Cultural Studies», Lingua Franca, mai/juin 1996, 62-64. Voir également, en collaboration avec Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997.

[6] Michel Foucault, Histoire de la sexualité. II. L'usage des plaisirs, coll. Tel, Paris, Gallimard, 1984, p. 15-16.

[7] Voir également notre article «Le bricolage des dieux. Pour une lecture postmoderniste du phénomène religieux, dans Yves Boisvert (dir.), Postmodernité et sciences humaines. Une notion pour comprendre notre temps, Montréal, Liber, 1998, 89-115.

[8] Voir notamment La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979.

[9] Ce qui n'exclut évidemment pas que celles-ci puissent être elles-mêmes plus ou moins significativement affectées par les mutations de la postmodernité.

[10] Voir par exemple le numéro de Religiologiques (8, automne 1993) qui lui est consacré sous le titre Le métissage des dieux.

[11] Comme si -- pour évoquer librement Max Weber -- en convoquant délibérément un grand nombre de dieux disparates, la culture postmoderne avait plus ou moins clairement le sentiment d'échapper à la tyrannie d'un seul.

[12] Voir notamment, à ce sujet, Le temps des tribus, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988.

[13] Voir notamment Le Postmodernisme, coll. Boréal Express, Montréal, Boréal, 1995. Voir également la contribution de Y. Boisvert dans ce numéro.

[14] Une partie des textes de ce numéro ont d'abord été présentés sous forme de communications au colloque Postmodernité et religion organisé dans le cadre du 66e Congrès de l'Acfas (section des «sciences religieuses»), Québec, Université Laval, 13 mai 1997.