Présentation

 

Les stratégies sociales des groupes et des

mouvements religieux dans l’espace public

 

Martin Geoffroy et Jean-Guy Vaillancourt*

 

 

Pour les spécialistes des sciences sociales, une stratégie est " une coordination d'activités complexes qui visent l'obtention d'un résultat déterminé (1) ". C'est une série d'actions importantes, un plan opérationnel, qu'un individu ou une organisation envisage de mettre en œuvre dans le but d'atteindre des objectifs précis. C'est surtout dans le domaine militaire qu'il a été beaucoup question de stratégies jusqu'ici. Le bon stratège militaire était celui qui pouvait arriver à incarner son objectif de victoire en utilisant des stratégies gagnantes et, de façon plus concrète, des tactiques précises et bien circonscrites. Au cours du XXe siècle, le sens du mot stratégie s'est donc élargi considérablement en passant du domaine militaire, où il signifie des actions coordonnées et des manœuvres organisées en vue d'une victoire, à un ensemble d'activités dans lesquelles les individus et les groupes s'engagent dans les domaines économiques, sociaux, politiques, culturels, voire même sportifs ou religieux.

Pourquoi parler plus spécifiquement ici de stratégies des groupes et des mouvements religieux ? Parce que même si la pratique religieuse et, d'une façon plus générale, la religion ont perdu la place centrale qu'elles occupaient dans l'espace public à cause des divers grands processus de sécularisation et de laïcisation qui ont balayé l'Occident au cours des quelques derniers siècles, il n'en demeure pas moins que la place de la croyance et de l'expérience religieuse reste toujours vivace et importante dans le monde moderne. Si l'Église et l'État sont bel et bien désormais séparés dans la très grande majorité des pays occidentaux, comme le Canada et la France, il n'en demeure pas moins que plusieurs grandes religions et que certains plus petits groupes fonctionnent toujours de façon plutôt pro-active dans l'espace politique et socio-culturel. Pour les divers groupes et mouvements religieux, des actions doivent être posées, soit pour revenir à une situation privilégiée antérieure, soit pour se maintenir dans l'espace public, comme c'est le cas de l'Église catholique au Québec et en France, ou encore pour contester ou attester " l'ordre social dominant ", comme dans le cas des sectes en France ou du mouvement du nouvel âge au Québec. Ces actions, qu'elles soient politiques, sociales ou culturelles, requièrent des stratégies d'ensemble qui se doivent d'être efficaces pour garantir les positions sociales désirées par le groupe.

La stratégie se situe quelque part entre deux pôles : celui des finalités (les buts, les politiques) d'une part, et celui des tactiques (les moyens, l'exécution) d'autre part. C'est une articulation des moyens en vue d'atteindre des buts. La planification stratégique présuppose qu'on évalue plusieurs étapes à suivre à long terme, plutôt que de procéder de façon intempestive et irréfléchie avec des trucs et des tactiques qui ne visent que des succès partiels à court terme. On peut donc parler de stratégies générales et de stratégies opérationnelles selon qu'elles se rapprochent davantage du pôle des objectifs ou du pôle des tactiques. Mais on peut aussi parler de stratégies offensives ou défensives, de stratégies directes ou indirectes, de stratégies individuelles ou sociales, de stratégies de séduction ou de confrontation, etc. Les stratégies sont généralement formulées par les dirigeants du groupe et de l'organisation, souvent avec l'aide d'experts ou de conseillers d'expérience. Elles sont l'expression des intérêts et de l'idéologie des dirigeants concernant les buts et la mission du groupe ou de l'organisation, dans le contexte des possibilités et des menaces que lui offre son environnement externe et ses ressources internes. Conséquemment, les meilleures stratégies requièrent une panoplie de ressources diversifiées, un environnement propice à l'action et une certaine souplesse pour tenir compte du contexte changeant et des imprévus.

La société contemporaine est désormais constituée par toutes sortes de groupes religieux dont les stratégies sociales d'intégration et de contestation sociale sont aussi diverses que les communautés visées. Certains groupes religieux plus sectaires vivent parfois en dehors de la société, ou même dans une tension constante avec elle. D'autres groupes sont plutôt devenus des " virtuoses " de la négociation de cette " tension " entre leurs croyances et leurs pratiques et celles de la société séculière qu'ils habitent. Au cœur de cette négociation de la tension sociale se trouve la question des nouvelles stratégies sociales utilisées par ces groupes pour entrer en rapport avec la société. Les stratégies des individus et des groupes sont de plus en plus sophistiquées et peuvent varier grandement d'un groupe à l'autre ou d'une société à l'autre. Ce numéro de Religiologiques se propose de décrire et d'analyser l'impact des stratégies sociales des groupes et des mouvements religieux. Les articles proposent donc des analyses portant sur les diverses stratégies sociales élaborées par les groupes religieux au Québec, en France et ailleurs dans le monde. La plupart des textes sont issus de communications présentées lors d'un colloque thématique dans le cadre du 68e congrès de l'Association canadienne française pour l'avancement des sciences (Acfas) qui s'est déroulé à l'Université de Montréal en mai 2000.

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Dans l'optique de ce numéro, nous avons choisi d'abord et avant tous les stratégies sociales des groupes et des mouvements religieux, sans toutefois exclure d'autres types de groupes et de mouvements. C'est le cas de l'article d'Anne Robineau sur la Symphonie du Millénaire, puisque dans ce cas-ci, les artistes ne sont pas des acteurs directement religieux, mais c'est plutôt l'événement (un concert réunissant 40 000 personnes) et le lieu (l'oratoire Saint-Joseph) qui ont un caractère stratégiquement religieux. L'auteure montre bien qu'il existe au Québec des espaces socioculturels qui font référence au sacré en dehors des grandes religions traditionnelles. Cette étude de cas souligne qu'une association entre l'art et la religion peut parfois mener à des expériences collectives porteuses de sens pour la société.

Les articles de Martin Geoffroy et de Catherine Laflamme se situent plutôt dans la mouvance dite du nouvel âge dont les paramètres précis sont parfois difficiles à évaluer, mais dont la religiosité est sans équivoque. L'auteur du premier article poursuit ses recherches sur ce qu'il estime être le " mouvement du nouvel âge " et son article vise à montrer ce fait par l'analyse de trois types de stratégies sociales de diffusion du discours et des pratiques nouvel-âgistes. Geoffroy estime que le nouvel âge est un " mouvement social " au sens large du terme, qui s'est engagé depuis un certain temps dans un processus d'institutionnalisation de certaines de ses composantes. De son côté, Catherine Laflamme analyse des groupes qui relèvent d'une mouvance nouvel-âgiste, soit les groupes néo-chamanistes occidentaux. Ces derniers proposent des thérapies et des séances de guérison, ainsi que des expériences mystiques au pays des chamans, dans ce cas-ci l'Équateur.

D'autres phénomènes religieux contemporains ont des contours mieux définis. C'est le cas des groupes sectaires, qu'il s'agisse des sectes en tant que telles ou des groupes anti-sectes. Ceux-ci sont la plupart du temps plus facilement identifiables que le mouvement du nouvel âge par exemple. C'est le cas, notamment, des raëliens qui sont décrits dans l'article de Jacques Cherblanc. Il s'agit là d'un groupe religieux minoritaire, en expansion au Québec et en France, et dans lequel la figure d'autorité charismatique du gourou est clairement identifiable. L'auteur constate que la stratégie de communication des raëliens est très différente au Québec, où le groupe est perçu de façon plutôt positive comme étant constitué de personnes " un peu timbrées " mais fondamentalement inoffensives, pratiquant une certaine promiscuité sexuelle et guettant le ciel dans l'attente des ovnis, alors qu'en France, ils sont perçus d'une manière très négative et très péjorative comme formant une " secte dangereuse ". L'article montre bien que Raël a appris de ses erreurs et qu'il a ajusté ses stratégies sociales d'interaction avec la société lorsqu'il est arrivé au Québec. D'autre part, l'article de Régis Dericquebourg tente de décrire le climat de paranoïa anti-secte qui règne en ce moment en France. La France est un des rares pays du monde à s'être doté d'un ministère de la " lutte aux sectes ". On y convoque des commissions d'enquêtes dont l'objectif premier est de dresser des listes noires des " sectes dangereuses " qui évoluent dans l'Hexagone et qui menaceraient l'ordre social. Ce qui explique bien la " fuite " de Raël vers le Québec.

Les articles de Jean-Guy Vaillancourt &emdash; sur les catholiques de droite et d'extrême-droite au Québec &emdash; et de Kristoff Talin &emdash; sur les communautés religieuses catholiques en France et en Belgique &emdash; montrent bien les difficultés stratégiques d'insertion dans l'espace public de certains groupes, qui profitaient jadis de la position centrale de l'Église catholique dans la société occidentale. Il faut souligner qu'il s'agit là de groupes religieux facilement identifiables, qui peuvent s'insérer plus ou moins bien dans un ensemble plus vaste &emdash; comme l'Église catholique &emdash; et ce, même s'ils possèdent souvent leurs propres stratégies sociales. Jean-Guy Vaillancourt souligne que les stratégies sociales des groupes catholiques, qu'ils soient intégristes, conservateurs ou fondamentalistes, varient énormément selon chaque groupe concerné. Les stratégies sociales de ces groupes peuvent évoluer passablement dans le temps pour permettre à ceux-ci de s'adapter à de nouvelles situations sans toutefois changer substantiellement leurs croyances et leurs pratiques, qui sont beaucoup plus figées dans le temps. L'auteur estime que ces groupes utilisent principalement des stratégies ad intra de recrutement, d'exclusion et de contrôle, ainsi que des stratégies ad extra de retrait, d'attestation et de contestation. De son côté, l'étude comparative de Kristoff Talin sur les stratégies sociales des communautés religieuses en France et en Belgique souligne que les instituts religieux ont dû faire face à une crise d'identité et de visibilité sans précédent depuis Vatican II et qu'ils ont adapté leurs stratégies en conséquence. Ces stratégies privilégieraient désormais des actions ayant une portée médiatique plus importante qui permettraient de souligner le " signe " que la vie religieuse représente dans &emdash; et pour &emdash; " le monde ". Ceux que l'auteur qualifie de " virtuoses " du religieux sont conscients de l'importance de la dimension spirituelle en cette fin du XXe siècle et ils désirent se positionner dans le dialogue entre religion et politique. C'est pourquoi ils choisissent de jouer à fond la carte d'un certain " modernisme politique ". L'une des stratégies de ces " virtuoses " du religieux consiste à utiliser des nouvelles technologies comme l'Internet pour faire la promotion des valeurs catholiques.

Par contre, l'article de Benjamin-Hugo Leblanc, sur l'utilisation d'Internet par des groupes sectaires, montre que, dans ce cas, l'investissement des nouveaux médias semble plus profitable aux militants anti-sectes qu'aux groupes religieux minoritaires en tant que tels. L'article d'Élisabeth Campos et de Catherine Dilhaire, pour sa part, fait plutôt la démonstration que les groupes sectaires utilisent toujours les mêmes stratégies classiques de recrutement comme le porte à porte, les questionnaires et les tests, les conférences et la propagande dans la rue. Il semble donc que la plupart des groupes sectaires soient loin de pouvoir s'adapter complètement aux nouveaux médias et que le contact direct reste la voie royale pour le recrutement de nouveaux adeptes.

La sociologie en général, et la sociologie des religions en particulier, grâce à une réorientation récente vers les acteurs, les mouvements sociaux et l'action collective, sont sorties de l'ornière du structuralisme qui laissait entendre qu'un déterminisme des structures économiques, politiques et idéologiques amenait automatiquement des changements au niveau culturel et religieux, sans que l'autonomie du sujet et les stratégies et tactiques des acteurs ne comptent pour quoi que ce soit dans la balance. Heureusement, le sujet et l'acteur ont repris du service, mais il faut quand même maintenant éviter l'excès contraire du volontarisme et du subjectivisme qui, d'une part, consiste à nier toute contrainte et tout déterminisme et qui, d'autre part, ne voit qu'une autonomie et une liberté infinies chez les acteurs, ainsi qu'une importance absolue de la stratégie sociale et des tactiques dans les relations sociales et les rapports sociaux. Le réalisme critique perçoit plutôt qu'il existe des contraintes réelles, mais quand même limitées, qui prennent leur origine dans les structures sociales et l'environnement bio-physique ; mais il reconnaît aussi la part de liberté, limitée mais réelle, qui permet à l'acteur de développer des plans d'actions ainsi que des stratégies sociales et culturelles qui ont un certain impact sur les transformations socio-culturelles. Ce numéro de Religiologiques se veut donc une contribution à la nouvelle sociologie des religions qui évite à la fois le déterminisme matérialiste et le constructivisme idéaliste.

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* Martin Geoffroy est étudiant au doctorat et chargé de cours au département de sociologie de l'Université de Montréal ; Jean-Guy Vaillancourt est professeur au même département.

1. Paul FOULQUIÉ, Vocabulaire des sciences sociales, Paris, PUF, 1978, p. 339.


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