Présentation

 

 

Robert Hurley et François Nault*

 

 

    Dans un contexte où les grands récits de la sécularisation sont de plus en plus remis en cause et remplacés par les récits du « retour du religieux » — ou encore de sa « recomposition[1] » —, il importe de poser la question des lieux et des modalités d’inscription du christianisme dans la culture. C’est à cette question que ce numéro thématique voudrait apporter une contribution en proposant une perspective de recherche très ciblée[2]. Nous posons en effet l’hypothèse que la fragmentation-reconstruction (ou encore le bricolage) est une importante modalité d’inscription du christianisme dans la culture actuelle, notamment dans ses productions artistiques. Dans La pensée sauvage, Lévi-Strauss décrit le bricolage comme une « incessante reconstruction à l’aide des mêmes matériaux, […] d’anciennes fins […] appelées à jouer le rôle de moyens : les signifiés se changent en signifiants, et inversement[3] ». L’objet fini perd la fin d’origine pour devenir matériau de construction dans un autre projet. Il s’agit dès lors de se demander dans quelle mesure les bricolages des fragments chrétiens sont liés à des quêtes de sens pouvant faire apparaître de « nouveaux visages de la transcendance[4] ».

    On sait que le répertoire chrétien a survécu à la remise en cause de son support institutionnel. Une analyse rapide de la culture actuelle permet d’observer l’omniprésence de fragments issus de (ou intimement liés à) la tradition judéo-chrétienne.  Ces fragments sont l’objet de bricolages engageant un travail — parfois irrévérencieux[5] — de fragmentations-reconstructions dont il est intéressant de mesurer les effets dans diverses productions artistiques.

    Il nous apparaît possible d’établir un rapprochement entre ces bricolages et certains déplacements identifiables à l’intérieur même de la tradition chrétienne.  S’opère en effet la transformation d’une logique de « l’offre de sens » (le christianisme comme héritage) en une logique de « la demande de sens » (le christianisme comme projet ou quête), passage qui affecte directement les modalités de construction de l’identité du sujet-croyant-religieux. Ces trajectoires croyantes impliquent des bricolages dont il convient aussi d’analyser les enjeux théologiques (par exemple, concernant les concepts de révélation, de tradition, d’expérience religieuse, etc.) et épistémiques ­(par exemple, le déplacement de la question de la vérité vers la question du sens).

    Les objectifs poursuivis par les différentes études constituant le présent numéro thématique consistent plus précisément : 1. à opérer un repérage de ces différents bricolages et en étudier les modalités de construction (renversements, transformations ou approfondissement) par le truchement de certaines productions artistiques ; 2. à poser la question de la rencontre du christianisme avec la culture sous l’angle particulier de cette modalité d’inscription dans la culture ; 3. à identifier et analyser quelques enjeux théologiques sous-jacents à cette modalité du point de vue des sujets croyants.

    Un premier groupe de spécialistes s’attache au repérage et à l’analyse de quelques bricolages particuliers dans les productions de la culture populaire : au cinéma, à la télévision et dans la musique rock (voir les contributions de Michel-M. Campbell, Robert Hurley et Jean-Guy Nadeau).  Un second groupe de chercheurs étudie l’inscription du religieux dans la littérature séculière et posera la question du « bricolage du religieux » dans le contexte de la critique littéraire (voir les contributions de Danielle Henky, Mariska Koopman-Thurlings, Anne Pasquier, Jean-Sébastien Trudel, Danielle Thibault et Ria van den Brandt).  Un troisième groupe de spécialistes s’attache à poursuivre l’investigation dans le domaine de l’architecture et par l’analyse du phénomène des expositions universelles (voir les contributions de Pierre Noël et Alain Faucher).  Enfin un dernier groupe de chercheurs adopte un point de vue relevant davantage du domaine des sciences religieuses, de la philosophie et de l’épistémologie théologique, afin de « penser la bricolage » et d’évaluer sa pertinence heuristique (voir les contributions de Solange Lefebvre, Raymond Lemieux et François Nault).

    La perspective générale adoptée par l’ensemble des contributeurs de ce numéro thématique consiste à interroger l’exploitation du symbolique religieux judéo-chrétien dans un cadre social et culturel revendiquant par ailleurs son caractère séculier.  Du même coup, c’est l’idée même de sécularité qui se trouve soumise à un examen critique.

 


 



*     Robert Hurley et François Nault sont tous deux professeurs à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval.

[1]     Voir R. Lemieux, « Notes sur la recomposition du champ religieux », Studies in Religion / Sciences religieuses, 25 (1996), p. 61-86.

[2]     Les études rassemblées ici sont issues de quelques-unes des conférences qui ont été données dans le cadre du colloque « Fragmentation et reconstruction : le “ bricolage ” comme modalité d’inscription du christianisme », tenu à l’Université Laval à l’automne 2002, à l’initiative du Groupe d’étude et de recherche en esthétique et théologie (G.E.R.ET.) de la Faculté de théologie et de sciences religieuses. Un autre ensemble de textes, tiré du même colloque, paraîtra dans la prochaine livraison de la revue Laval théologique et philosophique.

[3]     Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, coll. « Pocket », Paris, Plon, 1962, p. 35.

[4]     Voir Y. Boisvert et L. Olivier (dir.), À chacun sa quête : essais sur les nouveaux visages de la transcendance, Ste-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2000.

[5]     Voir T. Beaudoin, Virtual Faith : The Irreverent Spiritual Quest of Generation X, San Francisco, Jossey-Bass, 1998.