David Le Breton (dir.), 2002, L’adolescence à risque. Corps à corps avec le monde, coll. « Mutations », Paris, Autrement, 183 p.

 

 

     Les jeunes sont-ils ados plus tard, comme le veut l’opinion générale, ou seraient-ils, au contraire, adultes plus tôt, avec un manque d’enfance ? Si elle n’est pas posée, c’est néanmoins une des questions pertinentes que peut susciter ce stimulant collectif sur les jeunes et les conduites à risque. D’un côté, l’entrée dans la société de consommation se fait de plus en plus jeune et l’adolescent fait face à des responsabilités qu’il n’est peut-être pas prêt à assumer tant aux niveaux sexuel, identitaire, économique et autres. De l’autre, les aînés refusent de vieillir, affichant leur désir de « rester jeune ». Ce « jeunisme », écrit David Le Breton, est une pathologie sociale dont les jeunes sont les premières victimes (si tout le monde est jeune, les jeunes n’ont plus leur place) puisque les aînés refusent par le fait même leur rôle d’initiateurs à la vie sociale et de pourvoyeurs d’un cadre symbolique. Si l’intégration réussit néanmoins à une majorité de jeunes, une autre partie trouvera dans les conduites à risques (esquissées par Le Breton, notamment, depuis Passions du risque, 1991) un moyen « de se construire malgré tout » (p. 6).

     Toute la pertinence des travaux de Le Breton et des auteurs du présent ouvrage est de reformuler la question des jeunes en termes plus humains et sensibles, en abordant la question du rituel et de la symbolisation comme structures anthropologiques de construction de sens (ce qui rejoint, on l’aura deviné, les préoccupations du religiologue). Et cela, parce qu’autrement, « [n]ul rituel, nulle évidence sociale ne viennent garantir au jeune, à ce moment de son histoire individuelle, que son existence a une signification et une valeur » (Le Breton, p. 17). En prenant compte de la souffrance « intolérable » qui mène à vouloir échapper à soi, on parvient à sortir des stéréotypes péjoratifs qui collent trop souvent aux jeunes, comme si une société des apparences qui entend rester « jeune à vie » avait besoin de nier sa véritable jeunesse pour maintenir l’illusion.

     Avec raison, les jeunes ici sont placés en positions de marginalité, d’exclusion et de quête. Comme l’écrivait ailleurs Éric Volant, « l’exclusion est une stratégie de sanction et de mise à mort, de meurtre sacrificiel. Pour faire régner l’ordre, il faut des coupables ou des victimes » (« Questions d’éthique en sciences des religions », Religiologiques, 13, p. 132). En ce sens, les jeunes servent souvent cette fonction d’exclus, comme si leur propre intégration sociale devait se faire par le biais de menaces ou de coercition. Il suffit de regarder la couverture médiatique réservée aux manifestations étudiantes et « anti-globalisation », par exemple, pour constater qu’un rassemblement de jeunes est de facto délégitimé et diabolisé par le seul fait d’être majoritairement composé de jeunes ¾ ou de « jeunes casseurs » au moindre graffiti. Ces mêmes jeunes qui sont, du même souffle, souvent taxés d’« apolitisme ».

     Par ce genre de manipulation symbolique et l’impression qu’ils ont d’un horizon à jamais fermé (professionnellement et économiquement, par exemple), bien des jeunes en viennent à considérer que la société a, implicitement, émis un jugement négatif à leur encontre (Le Breton encore, p. 29; voir aussi Patrick Baudry, p. 125). Tandis que l’enfance, « chosifiée » (Xavier Pommereau, p. 108), s’éloigne « à la manière d’un paradis perdu et d’un temps encore sans équivoque » (Le Breton, p. 14), le jeune, en effet, a parfois bien peu à perdre d’interroger ¾ plus ou moins symboliquement ¾ la mort pour trouver un sens à sa vie. Les conduites à risque, écrit Baudry, « vise[nt] la mort en lieu et place du trou que laisse le tiers absent de la culture » (p. 120).

     Faisant fond sur cette situation socio-spatiale du jeune en marge, les articles abordent tour à tour les questions du suicide, de la violence, de la particularité des conduites à risque chez les filles (il faut saluer la place faite aux filles dans cet ouvrage par le biais de l’éclairant article d’Hakima Aït El Cadi, p. 148-159, notamment), de l’« addiction » (un concept qui double celui de « toxicomanie » en potentialité heuristique, tel qu’exposé par Pommereau, p. 106-115), des « enfants d’Icare » (jeunes de la zone : punks, fugueurs, errants, habitués des free-parties et des « teknivals » ¾ que l’on retrouve tous dans le superbe article de François Chobeaux, p. 127-138), de la drogue, de la question du rite de passage à l’âge adulte, du sport extrême (excellent article d’Alain Loret, p. 37-46), du corps, de la recherche de sensations, et autres.

     C’est à partir de cette trame (cohérente pour un collectif, il faut le noter) que l’on peut passer à la critique. Deux contributions portent effectivement quelque peu préjudice à l’ensemble. Non pas qu’il s’agisse de revendiquer un statut de victime pour les jeunes, ni de prétendre qu’il n’y ait qu’un seul regard qui soit juste en ce qui les concerne, mais les textes de Lucienne Bui-Trong (p. 65-84) et de notre collègue Denis Jeffrey (p. 85-95) donnent plutôt l’impression de justifier le moralisme ambiant à l’égard des jeunes que de présenter de nouvelles avenues de compréhension. En présentant certaines statistiques sur les délits commis par les jeunes en territoire français et en décrivant des « émeutes et violence au quotidien », L. Bui-Trong, normalienne et philosophe aux renseignements généraux français, peut sembler vouloir légitimer une certaine ligne de conduite policière. Si ce qu’elle décrit démontre les difficultés énormes qui minent le rapport de certains jeunes face à l’institution (et vice-versa, faut-il le rappeler), le texte parle de l’escalade de la violence chez les jeunes des cités sans toutefois évoquer les intimidations et interpellations (qui, on le sait, sont tout aussi quotidiennes) dont sont l’objet nombre de ces derniers. Cela ne contribue certes pas à une logique de la conciliation.

     Les critiques du texte de Jeffrey (à qui on doit rappeler, entre autres, que la Citadelle de Québec, pourtant sa ville de résidence, n’a pas été construite par les Anglais au XVIe siècle ; que la bataille des plaines d’Abraham n’a pas eu lieu en 1756 ; et que les « trois dernières fêtes de la Saint-Jean du Xxe siècle » n’ont pas été « le théâtre de grandes émeutes », comme il le soutient) vont quelque peu dans le même sens. On s’étonne à vrai dire un peu de retrouver sous la plume de l’auteur, des observations a l’effet que les jeunes québécois d’aujourd’hui, en particulier ceux qu’il regroupe sous l’étiquette « punk », ne rêveraient plus de transformer le monde. Regrettant Mai ‘68, il écrit : « En effet, une grande partie de la jeunesse québécoise cultive la défonce, la transgression sauvage, le coma existentiel, l’errance, l’excès et l’émeute. La révolte politique, esthétique ou morale est un acte engagé. L’émeute [la seule expression dont ces jeunes seraient capables, au contraire,] est un acte gratuit, un acte qui ressemble à une passion inutile. » (p. 93) Plus loin, il soutient que « [t]out rassemblement, même le Woodstock de l’an 2000, devient une occasion de tout casser » (p. 94). Une telle généralisation, il faut le dire, est à la fois hautement abusive et erronée. Certes, l’errance urbaine constitue une fuite pour les individus les plus radicaux de nos sociétés, une fuite qui peut les perdre (voir le texte de Chobeaux), mais il faut aussi voir la poésie et la souffrance dont se tisse leur vie au quotidien. Pour avoir moi-même largement côtoyé ces jeunes punks depuis la fin des années 1980, il m’apparaît tout à fait faux de croire que ces jeunes n’ont aucune conscience politique articulée, au contraire. Ces convictions cachent certes une souffrance et un antagonisme parfois sans nuance, mais la question pourrait être retournée à savoir si le proverbial « homme de la rue » a, lui, une sensibilité politique supérieure ou moindre. Ou, pour poser le problème autrement : est-ce que le jeune punk ne serait pas, malgré son acharnement à s’en distancier, un enfant de sa société ?

     À cet égard, il est faux de croire que, tant chez les punks que pour le reste des jeunes, la violence est une jouissance tragique à laquelle on s’adonne à toute occasion (le Québec se démarque très certainement de la France en termes de violence, comme le suggère par ailleurs les ethnographies des sous-cultures rave des deux pays). Pour évoquer un exemple à la fois parlant et accessible, on peut citer le cas de Roach, ce jeune punk montréalais vedette du documentaire S.P.I.T. : Squeegee punks in traffic (Daniel Cross, 2001 : voir le site www.spit.ca), pour constater à quel point ces jeunes sont plus souvent victimes que propagateurs de violence et de harcèlement. Pour élargir ce constat à une frange plus vaste de nos jeunes, on peut citer le remarquable pacifisme d’une grande majorité au sein du mouvement « anti-globalisation » ¾ malgré ce que certains médias laissent entendre ¾ pour débouter ces prétentions. La position de Jeffrey, sous couverture de compréhension, cache une nostalgie et un moralisme qui, on le constate, sont bien mal fondés. On notera par ailleurs que cette critique trouve des appuis dans les pages mêmes de ce collectif, notamment dans celles de Christian Michel (p. 98-105) et de Patrick Baudry (leur constat, ici, vaut aussi pour le Québec).

     Si on peut concéder que plusieurs jeunes expriment un refus de l’autorité et qu’ils « interprètent les limites que leur renvoie la société comme autant de contraintes qu’ils ne peuvent accepter » (Jeffrey, p. 87), encore faut-il se demander pourquoi il en est ainsi. Comme le fait remarquer X. Pommereau, à la suite d’Alain Ehrenberg (La fatigue de soi, 1998), « l’aspiration au “ bonheur ” érigée en termes de droit et de devoir […] » renvoie « au dilemme entre le possible et l’impossible, non au conflit entre le permis et le défendu » (p. 107). C’est, du coup, toute la question du rapport à la transgression des limites dans nos sociétés qui est resituée, méritant alors d’être repensée.

     Ce livre demeure, en somme, un de ces rares collectifs portant sur la question des jeunes ¾ et, à travers eux, celles déjà mentionnées des conduites à risque dont le suicide, notamment ¾ qui puisse prétendre à autant de sensibilité dans son apport herméneutique. Pour conclure, on peut appuyer Patrick Baudry lorsqu’il plaide ainsi : « Rabattre comme on le fait encore si souvent la “ tentative de suicide ” au rang d’une demande d’amour, d’une demande de “ reconnaissance ” ¾ ou d’un “ appel ” ¾, c’est, sous couvert de “ comprendre ”, ne pas entendre le tourment qui nous concerne. Celui qui se tue ne demande pas seulement qu’on lui dise qui il est et les bonnes raisons qu’il aurait de continuer de vivre, mais qui nous sommes, en interrogeant le sens que peut prendre notre vie en commun. » (p. 126, c’est nous qui soulignons)

 

François Gauthier

Université du Québec à Montréal