Thierry Magnin, 1998, Entre science et religion. Quête de sens dans le monde présent, coll. « Transdisciplinarité » dirigée par Basarab Nicolescu, Monaco, éditions du Rocher, 265 p.

 

 

     Docteur en Théologie, docteur ès sciences, lauréat de l’Académie des Sciences en 1991, Thierry Magnin nous livre ici un des ouvrages à la fois les plus clairs et les plus synthétiques sur un sujet à la complexité infinie.

     L’ouvrage est organisé autour de la notion de complémentarité, dont l’auteur nous montre les acceptions dans le domaine des sciences dures (mécanique, physique), puis de la philosophie avant de l’appliquer à la théologie. Il y faut une certaine audace quand on sait à quel point les tenants de positions fixistes et dogmatiques occupent encore les autels d’une censure d’autant plus active qu’elle est plus souterraine dans les officines des inquisitions de tous poils...

     Merveilleux voyage auquel nous sommes conviés dans cet ouvrage que taraude la question du sens, dont l’auteur nous dit qu’elle est particulièrement criante dans nos sociétés développées, qu’elle obsède particulièrement le monde des jeunes. Si, comme le pensait Durkheim, l’éducation est le devoir de transmission des us, coutumes, et valeurs, des classes plus avancées en âge à celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale, on voit bien que cette question constitue aujourd’hui plus qu’un jeu intellectuel, qu’elle est vitale pour notre avenir collectif. Il est remarquable qu’elle obsède aujourd’hui autant le champ des sciences que celui des religions.

     Dans un monde qui s’épuise à cette quête, l’auteur voit d’ailleurs deux gages d’espoir dans la constitution des groupes de recherche inter et transdisciplinaires comme, à un autre niveau, dans le renouvellement du dialogue interreligieux, hors de toutes les exclusives et des ukases. Pourtant, les relations entre science et foi en Occident restent marquées dans notre imaginaire social par l’affaire Galilée (1633), laquelle demeure le symbole d’un long conflit entre l’Église Catholique et la Science. À sa racine sans doute le fait de n’avoir pas posé le problème dans les termes, ni au niveau où il aurait dû l’être, tant l’enfer reste pavé de pieuses intentions.

     Le fait est que, comme le développe Thierry Magnin, « quelque chose échappe à la pensée ». La science classique, d’abord, est dominée par les notions de permanence, de stabilité, de prévision, par l’idée de certitude. Laplace allant même jusqu’à rêver d’une prévisibilité parfaite dominant toutes les forces de la nature. Poincarré a, le premier, battu ce principe en brèche en énonçant que la prédiction est impossible dans des systèmes à n corps en interactions. Il est à l’origine de la notion d’imprédictibilité qui caractérise le chaos déterministe. À sa suite, les scientifiques conviendront qu’il n’existe pas de description exhaustive de la réalité.

     Aucun langage ne peut donc rendre compte de la totalité du réel, et encore, il y a de l’inexprimable au-delà du langage, de même qu’en mathématiques, il existe (Gödel) des propositions indécidables. De plus, la microphysique nous a appris que l’homme n’est pas un spectateur indépendant du réel qu’il explore, mais qu’il en est partie intégrante — « [l]’incertain paraît donc coextensif à la connaissance que nous prenons du réel [...] et [...] faire une théorie de la connaissance conduit à reconnaître que quelque chose nous échappe » (p. 23) —, ce qui remet en question la notion même de fondement.

     Entre concordisme et fidéisme, la question du sens conduit dès lors l’auteur à admettre un nouveau paradigme, celui de complémentarité, dont il énonce l’émergence et l’utilisation en mécanique quantique, entre discontinuité (phénomènes ondulatoires) et continuité (aspects corpusculaires), et dont Nils Bohr nous a appris que la solution consistait non pas à résorber les antagonismes mais bien à comprendre leur caractère complémentaire. À son secours, le principe d’incertitude d’Heisenberg nous conduit à penser que si nous ne pouvons connaître avec le même degré de précision le comportement de l’un et de l’autre nous devons connaître les deux pour en déterminer le comportement. La particule quantique est ainsi une chose qui combine les deux types d’images. La complémentarité, élément essentiel de la connaissance humaine, vise à rapprocher deux cultures différentes (p. 54).

     Nous avions eu nous mêmes une telle disputatio lors de notre soutenance d’habilitation à diriger les recherches universitaires (voir sur le site du CRISE / Université Paris 8-Vincennes, du professeur René Barbier, la retranscription, par ce collègue, de cette disputatio qui nous a notamment, sur ce point, opposé à Patrick Tacussel) en Sorbonne lorsque s’opposaient, dans la connaissance sociale, des phénomènes imaginaires comme systèmes interprétatifs l’imaginaire structurel de l’école durandienne et l’imaginaire social-historique de Cornélius Castoriadis. L’une et l’autre position étant pour nous indispensables bien qu’incompatibles dans les processus de connaissance du monde imaginal à l’œuvre dans le social.

     Il faut donc accepter les antagonismes pour les penser, et donc modifier la position du chercheur, nous dit donc l’auteur. S’appuyant sur une nouvelle logique, celle de Stéphane Lupasco, il montre que seule la logique du tiers inclus est capable de rendre compte de la réalité quand s’articulent les niveaux de réalité divers (par exemple, celui de la physique classique et celui de la physique quantique).

     Thierry Magnin repère ensuite dans l’œuvre d’Aristote une idée, l’hylémorphisme, qui lui permet d’articuler le sujet et l’objet dans une perspective complémentaire. Après avoir fait, dans la Physique et dans sa Métaphysique, le bilan de la recherche sur ce principe constitutif de notre univers (Héraclite : tout est changement ; Zénon : tout est substance), Thierry Magnin explore la question des causes chez le philosophe et en résume les positions : Matière et Forme s’opposent relativement comme non-être et être, tandis que le passage de l’une à l’autre est complexe, il constitue le devenir où la matière est vraiment sujet. Enfin, il définit l’hylémorphisme comme « l’ensemble de relations causales qui expliquent rationnellement une réalité concrète dont l’homme est le maître d’œuvre » (p. 78).

     Il rappelle que l’apport original d’Aristote, fondé sur le sentiment de l’intervention de déterminations contraires, est que cette contrariété est « la trace de la structure même du jugement ». Certes, l’hylémorphisme n’est pas la complémentarité, Aristote l’applique au devenir des individus et non à l’univers entier, alors qu’en sciences physiques, la complémentarité considère le devenir sur fonds d’indétermination, de complexité. La complémentarité dépasse donc l’hylémorphisme en énonçant (Nicolescu) deux types de complémentarité introduites à travers la notion de niveaux de réalité : le premier se passe à un seul niveau de réalité (ordre et désordre) ; le second à l’imbrication des divers niveaux de réalité (comme le passage du niveau macroscopique au microscopique). Si, pour Aristote, la Forme évolue dans l’esprit, par exemple de l’artisan, pour la complémentarité, la Forme se transforme sous celui de l’environnement. La complémentarité est ainsi adaptée pour décrire l’expérience de l’artiste qui dépasse ce qu’il avait conçu au départ.

     La complémentarité est une approche du réel qui tient compte de ses aspects antagonistes. Quelque chose, donc, nous échappe quand nous devons construire du sens sur fond de non-sens (antagonismes), problème auquel sont attelés les chercheurs en sciences humaines et sociales comme en théologie.

     Le point d’accueil nécessaire à cette démarche passe par la prise en compte d’une altérité fondamentale, de tout ce qui résiste à nos représentations « quand le réel se manifeste dans des modalités où nos modes de représentations se révèlent insuffisants » (p. 109). C’est ce qui conduit Thierry Magnin à développer ce qu’il nomme la dialectique du mystère de connaître, mystère qui, en effet, « abolit la frontière entre le moi et le devant moi ». C’est toute la question de l’implication du sujet pensant qui est ici abordée, et l’auteur de se référer à la fois à Gabriel Marcel et à Emmanuel Levinas.

     De ce fait, accepter l’altérité, c’est oser parler d’objectivité faible, c’est aussi définir le concept de neutralité du scientifique quand doivent être mis en perspective les données qui ont présidé au choix de telle théorie, les hypothèses de base. Ainsi en neurosciences, les phénomènes seront étudiés au travers d’approches actuelles diverses : machinistes, fonctionnalistes, existentialistes, spiritualistes. Nous pourrions trouver semblables clivages en sciences sociales, entre par exemple une sociologie subjectiviste ou positiviste ; entre le fonctionnalisme et le structuro fonctionnalisme ; entre positions marxistes, constructivistes et postmodernistes. Mythique ou scientifique, la représentation du monde que construit l’homme « fait toujours une large place à son imagination ».

     De là, l’auteur passe à l’examen de l’acte de foi, dans lequel il reconnaît le même manque fondamental exploré précédemment chez l’homme de science. Là, le mode de connaissance induit par le croyant est celui des signes, c’est leur reconnaissance qui va conduire à l’acte de foi. Mais le signe est lui-même double : il se réfère à la fois à l’expérience et à l’univers supérieur signifié (p. 145).

     Aussi, les méthodes d’actualisation et de potentialisation développées par Lupasco peuvent être très utiles au théologien, par exemple dans la compréhension du paradoxe Homme / Dieu du Christ, entre Église de la terre et Église du ciel. Et d’en appeler à l’utilisation de la complémentarité en théologie, pour résoudre les antagonismes de la foi, tel celui de la dialectique des deux natures du Christ.

     Sans trop sacrifier au discours surplombant, qui reviendrait à illustrer les théories de la complémentarité en puisant des justifications au trésor de la croyance, l’auteur est, dans cette dernière partie de l’ouvrage, plus lié à un univers culturel, celui de l’Église catholique, dont il est un clerc et donc, à ses implications personnelles, qui lui fournissent une méthode pour accepter les contradictions. Il les décline avec rigueur et précision, par niveaux de réalité, tendant sur ces bases à renouveler ici l’inspiration théologique, et est plutôt convaincant lorsqu’il explore, par exemple, l’expérience humaine de l’amour par niveaux de sens en la rapportant à l’expérience spirituelle.

     Pour terminer sa démonstration, Thierry Magnin, ayant souligné avec force la fin d’une conception du réel dont on puisse rendre compte par une seule représentation (p. 223), montre avec subtilité que la Théologie, pour sa part, y a toujours renoncé (l’exemple des dogmes de la Trinité ou de l’Incarnation) en principe. Mais on s’interrogerait avec profit, ce qu’il ne fait pas, sur les réalités institutionnelles de ce soi disant renoncement sans doute moins évident. Il en arrive à s’interroger sur la portée ontologique des visées scientifiques, mais marque également les limites du concept de complémentarité dans un cadre théologique, Ainsi, le franchissement des niveaux pour le croyant (discontinuité) est subordonné à la grâce de Dieu. Ce qui fait lien entre les approches théologiques et scientifiques, c’est moins un traitement analogique que des attitudes à cultiver.

     L’ouvrage s’achève sur les enjeux du dialogue qui font dès lors jour entre le scientifique et le croyant :

· la nécessité d’une éducation pensée comme décloisonnée, celle de la transdisciplinarité, pour lui la théologie n’est pas un domaine réservé, elle fait partie des  moyens de connaissance qui doivent se rendre accessibles, c’est un des moyens efficaces de lutter contre les intégrismes,

· la recherche du sens que ces nouveaux dialogues peuvent faire éclore,

· l’accent sur ce qui unit des disciplines distinctes et autonomes, lieu de reliance et garantie de liberté.

     Voilà, en tout cas, une manière de situer le dialogue qui reste d’un grand intérêt pour notre temps.

 

Georges Bertin

Institut de formation et de recherches en intervention sociale (IFoRIS), Angers