Shmuel Trigano, 2001, Qu’est-ce que la religion ? La transcendance des sociologues, Paris, Flammarion, 334 p.

 

 

     Aucune question n’est innocente. Le fait même que la question « Qu’est-ce que la religion ? » ait été posée par la pensée moderne en général et par la pensée sociologique en particulier dépend d’une extériorité qui constitue ce que Foucault nomme ses « conditions de possibilité ». Autrement dit, l’intérêt véritable pour la question « Qu’est-ce que la religion ? » se trouve moins dans les réponses que la pensée moderne ne fournit que dans une réflexion sur son apparition dans l’histoire de la pensée. Comment se fait-il que la pensée moderne, d’une part, perçoive la possibilité et, d’autre part, accepte la légitimité de se poser la question « Qu’est-ce que la religion ? ». Pourquoi la sociologie, née de la sécularisation progressive, « [...] s’est paradoxalement toute investie dans l’analyse du phénomène religieux » (p. 7) ? Voilà en une phrase l’impensé sous l’ombre duquel la pensée sociologique de la religion, représentée par Marx, Durkheim, Weber et Bourdieu, a amorcé son travail patient de dévoilement de la nature « véritable » de l’objet « religion ».

     Effectivement, selon Trigano, l’impensé qui traverse la sociologie de la religion prend la forme de nombreux paradoxes qui font qu’elle n’arrive pas à penser la religion : « [...] le champ même de la religion se trouve rabattu sur le champ de la politique de telle sorte que la sociologie de la religion se prive des moyens de penser — dans sa propre spécialité — la nature de son objet électif » (p. 256). En d’autres mots, par la manière même dont elle aborde son objet, la sociologie est forcément incapable, de manière pour ainsi dire congénitale, de penser la véritable « étrangeté irréductible » (p. 285) qu’est la transcendance — « le trait le plus fort de la religion » (p. 8). Mais comment comprendre ce manque de compréhension ? La sociologie de la religion est une pensée paradoxale, puisque se déployant comme pensée de la transcendance dans un monde sans transcendance : « toutes les théories sociologiques de la religion — qui rabattent unanimement le religieux sur le social (politique, économique, sociétalité) — partent de l’hypothèse de la disparition progressive et inéluctable de la religion » (p. 213). En effet, « il n’y a pas de sociologie de la religion sans l’hypothèse de la sécularisation, d’un désenchantement du monde » (p. 214). Or, dès ses premiers balbutiements, la sociologie est minée par une tension logique interne qui fait qu’elle cherche à saisir la religion — qui est, rappelons-nous, avant tout transcendantale selon Trigano —, « [...] dans le cadre d’une explication reposant sur le principe de l’immanence absolue de tout phénomène social » (p. 8). Le fil directeur de ce livre consiste ainsi à dévoiler le paradoxe de la pensée sociologique face à la question de la religion : les conditions de possibilité nécessaires pour que la pensée moderne pose la question « Qu’est-ce que le sacré ? » sont les mêmes qui minent fatalement la prétention sociologique de saisir la religion dans sa positivité. La totalité de la réflexion de Trigano sur la rencontre à la fois nécessaire et tragique de la pensée sociologique et l’objet « religion » se réduit à cette parodie de la fameuse thèse de Gauchet, à savoir que « la sociologie de la religion fut cependant une sortie de la religion » (p. 8). Ainsi que la raison face à l’objet « folie », la sociologie de la religion fait de son questionnement de l’objet « religion » le moment propice non pas pour faire la rencontre d’un Autre inassimilable, mais plutôt pour faire avancer son domaine de connaissance.

     Mais comment se fait-il que la sociologie de la religion soit la sortie de la religion ? Par le biais d’un parcours des pensées de Marx, Durkheim et Weber et leur éventuelle synthèse sous la plume de Bourdieu, Trigano cherche à dévoiler à quel point ces derniers n’ont pas encore pensé la religion. Qu’il s’agisse de la religion en tant qu’effet secondaire logique de l’aliénation économique et de la fausse conscience (Marx, p. 118), ou d’analyser la centralité de la religion tout en la vouant à la disparition (Weber, p. 114), ou encore l’affirmation à l’effet que la société serait la source ultime de toutes expressions de nature religieuse (Durkheim, p. 28), il s’agit pour Trigano de démontrer une seule et même hypothèse : que la sociologie de la religion ne parle pas au fond de l’objet « religion », mais en fait du politique. Autrement dit, qu’il s’agisse de la lutte des classes, du vivre-ensemble désenchanté ou encore de l’identité du social et de la religion, Trigano repère chez Marx, Weber et Durkheim « [...] la dimension implicite à la sociologie de la religion : l’omniprésence du politique » (p. 14). La sociologie de la religion n’a pas encore pensé la religion dans la mesure où, « dans le regard sociologique, la religion se réduit presque universellement à la politique ou, plus précisément, au pouvoir » (p. 253). Malgré le fait que la sociologie naît d’une critique de la modernité inachevée dont témoignent les conflits de pouvoir et la persistance de la hiérarchie, elle demeure néanmoins une pensée tout à fait moderne, car au service de la Raison d’État : « en ramenant la religion à la politique, le discours sociologique ne ferait, dans cette perspective, que mettre en forme et consacrer, dans l’absolue de la pensée et de la science, la montée de l’État au centre même de la société, en lieu et en place de l’instance religieuse » (p. 281).

     La sociologie de la religion est une pensée politique car elle est animée au fond par la tentation de proposer une théorie immanentiste de la transcendance religieuse. Une telle tentative laisse entrevoir « le fond nihiliste de la pensée sociologique qui suppose implicitement l’existence du néant sous la réalité fabriquée des sociétés et leur relativisme sans intériorité » (p. 279). Un tel nihilisme rejoint la « [...] pensée de l’autofondation et de la volonté de puissance » (p. 286). En d’autres termes, quand la pensée sociologique pose la question « Qu’est-ce que la religion ? », il faut prendre conscience du fait qu’elle pose en fait une question impossible. Pourquoi impossible ? Parce que la transcendance est réduite au niveau de l’immanence sociale et donc à la logique du Même, et « le Même ne peut concevoir ce qui l’excède » (p. 286). De plus, quand Durkheim et Weber ont recours respectivement aux mythes des fondements dans l’effervescence et à l’idée spéculative du charisme qui fait que « le fondement des valeurs, source de la rationalité, repose sur l’irrationnel le plus épais » (p. 257) afin de théoriser les origines religieuses du vivre-ensemble humain, ils témoignent du paradoxe ultime au cœur même de la sociologie de la religion. « L’impensé de l’origine est devenu le plus sûr fondement des théories sociologiques. Leur théorie rationnelle, voire rationaliste, repose sur la base d’un mystère, forcément transcendant, au-delà de toute saisie empirique, mais dont l’hypothèse théorique seule rend possible la pensée. » (p. 257-58)

     Au bout du compte, vu à travers l’optique que Trigano propose, la sociologie de la religion est mal nommée car elle est l’exercice du faire disparaître l’objet qu’elle prétend dévoiler. Drôle de méthodologie, car à force de vouloir saisir la religion vidée de son aspect transcendantal, la sociologie de la religion ne parle plus de la religion : « la religion a un rapport à la transcendance, une transcendance que la référence exclusive et immanentiste au politique n’a pas du tout élucidée » (p. 302). Pour sortir de cette impasse, selon Trigano, il faut concevoir la religion comme l’expression de la rencontre humaine avec le Tout Autre (p. 285). Une telle critique de la sociologie de la religion a pour but d’ouvrir la pensée contemporaine à la question suivante : « Pourrait-on penser la transcendance en cessant de la réduire au social ? » (p. 287) Trigano pose-t-il là à son tour une question impossible ? Autrement dit, à moins de tomber dans une reconstruction métaphysique de l’Étant, à quoi pourrait ressembler une telle invitation ? Pour nous, il n’est pas clair que la transcendance soit nécessaire à une conception de la religion. Mais ce sont des questions d’ordre secondaire lorsque nous considérons la centralité de l’énoncé « Qu’est-ce que la religion ? ». Certes, nous sommes d’accord avec Trigano lorsqu’il constate que la sociologie de la religion est avant tout une pensée politique. Mais nous voyons mal comment ne pas voir dans le fait même de poser la question « Qu’est-ce que la religion ? » une question irrémédiablement politique. Cherchons-nous par cela à réduire la religion à la seule question politique et donc commettre à notre tour le péché épistémologique qui traverse la sociologie de la religion ? Ou, inversement, serait-il possible que nous ne nous rendions pas compte à quel point la pensée politique est une pensée religieuse qui s’ignore ? Selon nous, ce genre de questionnement équivaut à un genre de chantage, comme s’il fallait trancher et choisir entre la politique et la religion. La signification véritable de la question « Qu’est-ce que la religion ? » est politique non pas parce qu’elle finit par déformer, effacer ou méconnaître son objet mais parce qu’elle le construit de toutes pièces. En ce sens, la volonté démontrée par Trigano de vouloir sauvegarder l’objet « religion », malmené par la sociologie, serait de l’ordre d’une contradiction frappante. Création des sciences humaines, l’objet « religion » est par essence un objet politique.

 

Michel Carrier

Université du Québec à Montréal