Serge CANTIN et Robert MAGER (dir.), avec la collaboration de Claude SAVARY, 2000, L’autre de la technique. Perspectives multidisciplinaires, coll. « Mercure du Nord », Québec, Presses de l’Université Laval et L’Harmattan, 339 p.


Ce collectif, regroupant les actes d’un colloque, apporte une contribution à la définition et à la compréhension du rôle joué par la technique dans les sociétés modernes. La technique y est appréhendée en référant à son « autre », c’est-à-dire à ce qui n’est pas elle, ce qui la conteste ou ce qui la complète, selon les points de vue.
Qu’elle soit définie comme l’équivalent de la Raison moderne, comme outil, comme technologie proprement dite ou encore comme idéologie, la technique n’est pourtant jamais neutre. Les auteurs s’entendent pour en débusquer les valeurs cachées et montrer en quoi cette « invention » de la société moderne a joué — et continue de jouer — un rôle décisif au sein de la culture.
Pour Raymond Lemieux (« Manifeste contre la fatalité », p. 19-57), l’impact de la technique est particulièrement retors lorsqu’on le considère sous l’angle du système ou de l’« ordre technicien » : le « faire » proposé par la technique véhicule un « croire » qui devrait être explicité ou questionné (p. 50-51). Lemieux en a moins contre les effets de la technique que contre l’aveuglement « croyant » face à ces effets. Ce « fatalisme » est partagé par Michel Beaudin (« L’empire techno-économique et son alternative. La reconstitution du nous social et la réintégration de l’exclu », p. 71-111), qui inscrit d’emblée la technique dans le complexe capitalisme / économie de marché. De par cette association, la technique possède une « force coercitive » (p. 89) : sa fausse neutralité et ses apparences d’autonomie déresponsabilisent les individus et en font les victimes d’une machine inconsciente. Lemieux et Beaudin évoquent tous deux la possibilité de recompositions sociales, de l’ordre de la lucidité et de la solidarité, qui viendraient rompre le consensus aveugle dont bénéficie la technique. Dans cette optique, l’autre de la technique, c’est l’humain.
D’autres auteurs insistent moins sur l’aspect potentiellement menaçant de la technique — qui, pourtant, continue à s’entourer d’une aura d’autonomie. Pour Guy Ménard (« L’ambivalence du silex. Réflexions sur la technique et son autre », p. 59-69), par exemple, la technique a inclus son autre lorsqu’elle a commencé à devenir un outil de réenchantement du monde. Ce que Lemieux considérait comme une « narcoculture » est plutôt défini par G. Ménard comme un apport sotériologique de la technique à la culture, laquelle nourrit constamment son « nouveau dieu » en lui incorporant de nouvelles formes technologiques. Il n’est donc pas question, ici, de s’opposer à la technique. D’une façon similaire, Claude Savary (« L’au-delà de la technique et de son autre », p. 221-257) affirme qu’à l’origine, il n’y aurait pas eu de distinction entre la technique et son autre — incarné ici dans l’« art » au sens large. En prenant pour exemple la « construction d’un monde », il met au jour le lien entre ces deux pôles, entre l’objectivité et la subjectivité, la créativité et la construction : « Faire ou refaire un monde, que cela soit dans notre relation à l’environnement physico-pragmatique — la nature comme réalité physique — ou que cela soit dans notre univers subjectif, c’est toujours une opération esthétique. » (p. 238) Selon l’auteur, l’éthique est l’instance qui pourrait réunir les deux domaines maintenant dissociés (p. 247).
Ces points de vue reflètent bien l’ensemble des contributions au collectif, qui recèle pourtant quelques morceaux plus spécifiques. On y retrouve, en l’occurrence, une vision de l’autre de la technique présentée comme la « dimension spirituelle de la personne collective » (Robert Mager, « La “ dimension spirituelle ” de la culture. À l’occasion du débat sur la religion à l'école publique québécoise », p. 177-191). En outre, Serge Cantin rappelle de quelle façon Fernand Dumont a ancré cet autre de la technique dans un humanisme et une éthique chrétiens (« L’autre de la technique chez Fernand Dumont », p. 193-219).
Il faut féliciter les directeurs du collectif d’avoir fait appel à des perspectives multidisciplinaires : le propos général n’en est que plus riche. On regrette cependant que la définition de la technique proposée par la totalité des auteurs soit unilatéralement centrée sur le « faire », le « matériel », l’« objet » ou sa manipulation, etc. Ironiquement, alors qu’il est de bon ton de reprocher aux collectifs leur manque d’homogénéité et d’unité, l’inverse s’applique dans le cas présent. Peut-être faut-il regretter l’usage du singulier dans le thème de la technique ? La définition qui est implicitement acceptée par tous les auteurs — celle de technique comme faire, manipulation ou objet — laisse très peu de marge créative pour définir l’autre de la technique. En effet, tout ce qui est de l’ordre du langage s’inscrit dans cet autre domaine — et, par le fait même, place d’emblée les auteurs (qui utilisent ce langage) en position d’altérité radicale par rapport à la technique. Bien que la qualité des articles présentés dans ce collectif ne fasse pas de doute, on y trouvera somme toute peu d’« avancées », sinon au plan du choix de vocabulaire, par rapport à la pensée de Fernand Dumont.
Un usage subversif du pluriel aurait permis d’inscrire ce thème — et son autre — dans un espace critique plus fécond : on pense, par exemple, aux « techniques de soi » de M. Foucault ou aux techniques du tantrisme et de la méditation bouddhiste, qui font appel à une définition de la technique comme procédé, comme mode d’emploi ou, encore mieux, comme consensus. Cette définition englobe celle de la technique comme « faire » ou comme manipulation d’objets ; elle a, de plus, le mérite de ne pas être déjà surdéterminée dans le monde intellectuel occidental. Et que dire des potentiels autres de ces techniques ? On espère une suite à ce collectif, qui puisse aborder l’actualité de ces questions.

Eve Paquette
Université du Québec à Montréal