Jean-Pierre Laurant, 2001, Le regard ésotérique, Paris, Bayard, 256 p.

 

 

     Spécialiste reconnu de René Guénon et, plus généralement, de l’ésotérisme chrétien français du XIXe siècle, Jean-Pierre Laurant offre ici une présentation extrêmement érudite de l’ésotérisme occidental qu’il décrit tout d’abord comme un objet hérité de notre histoire (ce qui constitue la première partie de l’ouvrage) caractérisé par des symboles et des thèmes particuliers (en deuxième partie). Ceux-ci constituent aujourd’hui une trousse à outils, un « regard » toujours d’actualité et nécessaire pour comprendre notre monde en perpétuel changement (pour clore, en troisième partie).

     Pour Laurant, l’ésotérisme n’est pas fixé dans le roc, comme le serait une science : ses points de départ et de fuite ont énormément évolué selon les époques dans lesquelles on le retrouve. Toutefois, pour Laurant, on retrouve toujours les quatre critères fondamentaux établis par Antoine Faivre pour caractériser l’ésotérisme occidental : « les correspondances entre les mondes célestes et la terre ; la nature conçue comme un être vivant ; le rôle essentiel de l’imagination et des médiations ; l’expérience de la transmutation ». À ces critères s’ajoutent des éléments secondaires — non fondamentaux pour Faivre — qui sont « la pratique de la concordance et la nature de la transmission (de maître à disciple) », cette dernière étant jugée très importante pour Laurant. L’ensemble de l’ouvrage reprend un à un ces critères et les place synchroniquement à travers l’histoire de la pensée occidentale. Le résultat est un texte très dense et il serait illusoire de penser le résumer en une ou deux pages. Nous nous contentons donc ici de présenter rapidement les grands thèmes soulevés par Laurant, tandis que le lecteur intéressé se référera à cet ouvrage qui constitue lui-même — grâce aux nombreuses références et à une bibliographie judicieusement sélective — une base fort utile pour toute recherche universitaire sur l’ésotérisme.

     Ainsi l’auteur aborde tout d’abord l’origine du regard que l’ésotérisme a porté sur le monde : de la présence de Dieu en chaque homme à la recherche expérimentale d’une correspondance des textes bibliques avec la matière, Laurant montre combien la quête de Dieu dans la nature est la base de l’idée d’unité primordiale habitant la nature. L’auteur présente donc les origines essentiellement pythagoriciennes et néo-pythagoriciennes de l’importance de la transmission sélective de la vérité (réservée aux parfaits) qui passe bien souvent par la médiation divine ou celle d’un maître. Cet ésotérisme est très rapidement intégré aux traditions chrétiennes, juives et musulmanes dans des textes hermétiques traduits et diffusés dans toute l’Europe. Cette diffusion se situe surtout aux XIIIe et XIVe siècles. Laurant explique ensuite la relation dialectique qui a uni « révolutions du savoir » et ésotérisme jusqu’au XIXe siècle, imprégnant de manière durable la relation de l’intellectuel occidental à la science.

     La deuxième partie présente trois thèmes importants de l’ésotérisme. Le premier est la nature — changeante et multiforme — du maître et de l’initiation. Du prophète au maître mythique, de Melchisédech au « Noble Voyageur », le dépositaire de tous les savoirs a emprunté des formes diverses, mais son enseignement visait toujours la compréhension des lois universelles guidant le monde. Le second thème est la symbolique du corps que l’ésotérisme voit en général comme un microcosme pouvant servir de laboratoire d’expériences pour mieux comprendre la nature du plan divin. Le troisième thème enfin aborde le genre de Dieu : est-ce un homme ou une femme ? Sur ce point, l’ésotérisme est venu palier l’imprécision qui caractérise les textes chrétiens en donnant à la figure féminine un statut d’intermédiaire entre le chercheur et la vérité.

     La troisième partie est en quelque sorte un plébiscite pour une intégration de la vision ésotérique du monde dans le regard de chacun et chacune d’entre nous. Laurant commence par montrer combien l’ésotérisme d’aujourd’hui est différent de celui qu’on a l’habitude de se représenter. Présentant l’apport de Guénon en le mettant en perspective avec la vision de Coomaraswamy de la Tradition Éternelle, l’auteur explique en quoi ces deux démarches « démontrent l’impossibilité de rompre les attaches entre l’esprit critique et l’expérience personnelle créative, sans laquelle il n’est pas de tradition vivante, et l’impossibilité de refaire par ses propres forces le chemin parcouru par les autres pendant des millénaires » (p. 184).

     Laurant présente ensuite la place prise par l’ésotérisme dans nos sociétés postindustrielles avec les nouveaux mouvements religieux. Que ce soit dans des mouvements organisés (comme les raëliens, l’Aetherius Society ou le Prieuré de Sion) ou non (comme à Rennes-le-Château ou dans le Nouvel Âge), le monde est demeuré peuplé d’esprits intermédiaires refusant la réduction du monde à une simple dualité. Selon ce schème, nous serions dans l’âge de la fin de l’ésotérisme, car ses enseignements deviendraient accessibles à tous. Mais Laurant montre combien ces mouvements, leurs idées et la vision ésotérique du monde en général, se trouvent confrontés encore aujourd’hui à l’opposition étatique et ecclésiastique et ce, même si la forme de cette opposition est différente de celle des époques précédentes. Laurant termine en expliquant que « l’ésotérisme ne se résume pas, de toute évidence, à un cas particulier de sécularisation de la pensée et de laïcisation des groupes des groupes fondés sur lui, un îlot préservé du “ désenchantement du monde ” : il constitue un type de pensée, transdisciplinaire, un mode propre d’approche, un regard » qu’il juge nécessaire de voir plus amplement diffusé aujourd’hui (p. 226).

 

Jacques Cherblanc

Université du Québec à Montréal