Eve Paquette

Entre le concept et l’expérience : La transmission du savoir en sciences des religions

 

L'anthropologie religieuse de Mircea Eliade reposait, à l'origine, sur des postulats métaphysiques concernant les hiérophanies; Rudolf Otto avertissait pour sa part le lecteur, dès le début de son classique Le sacré, que ce dernier ne pouvait pas vraiment être expliqué mais seulement « éveillé » chez l'auditeur. L'anthropologie religieuse contemporaine a, par la suite, évacué ces postulats de base lorsqu'elle a voulu rendre sa théorie conforme à certains critères intellectuels et répondre aux critiques de ses détracteurs. On constate toutefois, dans l'enseignement universitaire de ces concepts, quelques phénomènes dérangeants. Les étudiants sont-ils à même de travailler intellectuellement avec la notion de sacré s'ils n'ont jamais vécu cette expérience ? Les postulats métaphysiques agissent-ils comme du «refoulé» dans l'enseignement ? La réflexion autour de ces questions pourrait sans doute mener, à long terme, à une approche différente non seulement de l'anthropologie religieuse, mais aussi de son enseignement.

 

 

Gabriel Lefebvre

Croire que l’on sait est-ce savoir que l’on croit? Critique d’une distinction inopérante

 

Le concept de croyance est fréquemment utilisé pour caractériser le religieux, et son usage est rarement remis en question.  Les définitions courantes l'opposent au savoir, comme une certitude non rationnelle opposée à l'usage méthodique du doute rationnel. Cet article remet en question une telle distinction en montrant que les deux critères invoqués pour séparer croyance et savoir, la certitude et la démonstration, ne sont pas valides. L'usage du concept de croyance comme apte à rendre compte du religieux est ainsi critiqué. Il semble même, à l’examen de quelques cas de figure d'une opposition croyance/savoir, que celle-ci procède d’un jugement de valeur sur la différence. Si croire et savoir ne sont distingués qu’au prix d’un jugement inapproprié pour le milieu universitaire, il faut sans doute préférer un autre concept, comme celui de représentation, qui rend compte des mêmes assertions que celles auxquelles référent le terme croyance, mais sans être miné par les déficiences épistémologiques de ce terme-ci.

 

 

Mathew Kosuta

Le Bouddha, le plus grand scientifique du monde

 

Je présenterai un survol du rapport entre le savoir et le croire tel que j'ai pu en faire l'expérience au Myanmar. Dans le Sud-Est asiatique, en effet, les bouddhistes theravadas font une distinction entre le savoir et le croire. Selon eux, l'univers est fondé sur un système de règles naturelles où le karma (les actions volitionnelles) détermine le sort des êtres. Par conséquent, l'idée même de Dieu représente une croyance alors que l'enseignement du Bouddha qui dépeint ce système de règles naturelles doit être considéré, lui, comme un savoir. L'Abbidhamma, par exemple, « le haut enseignement du canon pali » décrit les plus petits composants de la matière et de l'énergie. Il explique, par ailleurs, la composition et la fonction d'une pensée : information nécessaire à l'atteinte du nibbana. Les bouddhistes theravadas accordent donc à ces textes sacrés une autorité égale et de même nature qu'à la science moderne. En fait, s'agissant plus particulièrement de la compréhension des mécanismes de l'esprit et des pensées, ces textes dépassent même en autorité ceux de la science. D'où le fait que celui qui a découvert ces faits, le Bouddha, est tenu pour le plus grand scientifique du monde.

 

 

Jacques Cherblanc

Sectes et science aujourd’hui. Pour une typologie des rapports entre science et religion

 

Les avancées scientifiques des XIXe et XXe siècles ont contribué à créer autour de la science occidentale une aura quasi sacrée tout en remettant en cause, par ailleurs, les grands récits religieux traditionnels. C'est dans ce contexte que sont apparus les premiers mouvements religieux dits « scientifiques ». Ceux-ci se développèrent rapidement auprès d'une clientèle à la fois rebutée par les différentes confessions chrétiennes et déçue par l'impuissance de la science moderne à comprendre l'homme comme un tout et à expliquer la souffrance, la mort, la vie, etc. Avec le Nouvel Âge, ces lacunes de la science sont devenues insupportables pour une partie de la jeunesse européenne et américaine. De nombreux mouvements « scientifiques » ont alors vu le jour ou ont pris leur véritable essor pour devenir des organisations à l'échelle planétaire. Parmi ceux-ci, deux cas retiennent principalement l'attention: l'Église raëlienne et l'Église de Scientologie. Le présent article présente rapidement ces deux groupes et les soumet ensuite à la grille d'analyse mythologique de Roland Barthes de manière à mieux comprendre comment science et religion peuvent s'imbriquer pour faire sens de manière cohérente. Grâce à cette étude, deux concepts fort utiles pour la compréhension d'autres groupes sont élaborés — la scientifisation, et la religiosification — concepts qui prennent en considération le temps et les motifs qui peuvent caractériser les différentes formes de mystification des sphères religieuse et scientifique.

 

 

Chris Klassen

Tailler l’imaginaire

 

La sorcellerie féministe est une religion en constant développement et en pleine mutation. À travers l’Amérique du Nord des femmes se réunissent en groupe afin de forger des nouveaux rites, croyances et pratiques qui s’insèrent dans leur vie quotidienne. Cet article explore l’importance de la fiction et de la ritualisation spéculative dans la construction de l’identité de la sorcellerie féministe. La fiction spéculative (fiction telle que la fantaisie ou l’utopie qui dépasse le réalisme strict) en tant qu’outil pour la pensée imaginaire, génère des voies possibles que la pratique peut par la suite emprunter. Je propose donc de considérer la spéculation mythologique comme une forme de pensée particulière et nécessaire pour comprendre la sorcellerie féministe.

 

 

Michel Carrier

Maffesoli: épistémologie, ontologie et postmodernité

 

Nous vivons à l'ère d'une grande transformation. L'Occident contemporain voit l'épuisement de l'épistémè moderne. Un tel épuisement équivaut à la fin des récits de la transcendance et nous renvoie à une immanence concrète. Une telle immanentisation de la pensée est une chute émancipatoire dans la mesure où la fin du projet politique au coeur de la pensée moderne donne lieu à un réenchantement du monde. Notre moment postmoderne est caractérisé avant tout par un paradoxe : la fin de la promesse émancipatoire de la modernité est la condition nécessaire pour la libération de la vitalité irrépressible qui fonde le vivre-ensemble. Autrement dit, une prise de conscience de notre concrétude existentielle – le réel tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être – débouche sur le retour de la communauté passionnelle que la modernité a voulu nier. Sans incorporer dans ses analyses la réalité de la concrétude quotidienne des rapports sociaux, les sciences humaines réussissent mal à saisir l'importance du retour de la vitalité passionnelle et l'esthétisation accrue du vivre-ensemble. C'est cette vision de l'Occident contemporain que nous proposons d'interroger en nous concentrant sur les présupposés ontologiques et épistémologiques sur lesquels Maffesoli fonde sa sociologie compréhensive du quotidien.

 

Kevin Shelton

Qu’est-ce qu’une posture de recherche?

 

Il n’y a pas de recherche sans « posture ». Mais qu’est-ce qu’une posture de recherche ? Je propose une définition élaborée à partir de trois concepts qui correspondent à autant d’aspects de la posture : le fondement (Jacques Pierre), la transvaluation (James Jakòb Liska) et finalement, les effets de pouvoir (Michel Foucault). En sciences des religions, il existe deux importants courants de pensée qui correspondent chacun à des postures distinctes. La première posture pense la société séculière comme étant distincte de la religion; la seconde prétend que la société séculière repose elle-même sur des assises religieuses.

Or, l’analyse de ces deux courants de pensée montre que les expressions « religion » et « société séculière » sont non seulement issues de nos deux postures mais qu’elles les informent et les maintiennent. Les problèmes épistémologiques et éthiques de ces deux postures sont ensuite explorés afin de démontrer que le sécularisme, matrice de la science, maintient sa propre hégémonie interprétative, aussi longtemps qu’il considère les autres systèmes de croyance comme religieux.

 

 

Jacques Pierre

scansion et mesure

 

Insoluble, désuète ou vidée de sens par la façon dont les sciences occupent peu à peu l'espace de l'intelligibilité, la question de l'origine reste pourtant indépassable. Considérée par la mythologie traditionnelle comme le moment d'irruption de l'Etre et de formation de toutes les identités, l'origine est garante de tous les étalons matériels et de toutes les normes sociales. Partant, le récit qui en relate la mémoire constitue aussi l'inventaire de ces étalons et de ces normes. Or, d'autres discours ont supplanté le récit des origines dans ce rôle — notamment la science — et privé ce faisant la question de l'origine de toute pertinence théorique. Mais la substitution des métriques formelles et abstraites de la science à une mesure issue de la mythologie des origines n'a pu s'opérer qu'au détriment de ce qu'il convient d'appeler « l'événement » et la scansion de celui-ci. Le langage religieux aurait donc en propre de scander l'événement — ce en quoi il porte l'interrogation de l'origine — et d'asseoir les conditions de possibilité de toutes mesures — ce en quoi il est irréductible au langage scientifique.

 

 

Jacques Cardinal

Le poids des choses. Tradition et modernité dans Trente arpents de Ringuet.

 

L’auteur analyse ici comment une certaine représentation de l’autre à l’œuvre dans le roman de Ringuet s’inscrit dans une déconstruction de l’idéologie clérico-nationaliste.