RELIGIOLOGIQUES, 14 (automne 1996) Religion implicite




LE GRAAL

Georges Bertin *


Le Graal est polymorphe, chacun porte en soi son Graal
tel qu'il l'imagine et le cultive.
Jean-Charles Payen, 1981


Les mythes arthuriens parlent, à qui veut bien les entendre, de façon contemporaine. Ils constituent des transversalités; interrogeant le sens des situations culturelles et sociales observables encore de nos jours, ils s'appuient réellement sur des représentations avec lesquelles ils entrent en dialogue en même temps qu'ils nous racontent les origines des cultures et groupes sociaux.

L'héritage de la pensée dualiste qui veut qu'à une proposition on en oppose une autre, aboutissant à une logique du tout ou rien, nous avait fait négliger la réalité, toujours paradoxale, et la mise en œuvre de projets s'appuyant sur une pensée dialectique. La lecture des textes anciens fondateurs de notre civilisation nous ramène, de ce point de vue, à une certaine humilité épistémologique. Elle nous enseigne que nous ne pouvons faire l'économie d'un traitement de la complexité, et comme Lancelot du Lac, figure hermétique, aux carrefours de sa propre histoire et de la Quête, nous devons simultanément et dialectiquement interroger le sens des interactions à l'œuvre là où elles sont, c'est à dire toujours en interface.

Structure à la fois historique et anhistorique, le mythe est langage, significatif de la condition humaine. Sa fonction médiatrice est encore croyance, tant il suscite adhésion, est moteur de réflexion, de désir, de volonté, possède réellement une efficacité symbolique dont témoigne la réflexion que nous proposons sur le mythe du Graal. Pour ceux qui, comme nous, tentent d’assumer cette figure mythifiée, il s'agit bien d'une expérience, non pas une perception des sujets enfermés en eux-mêmes mais sentiment d'un effort voulu, incarné dans la résistance, dans les sensations vectorisées par un effort de l'être, «saisissant globalement la constance des sujets, leur incarnation et leur liberté» (1).

Brisant l'unidimensionnalité de discours, nous avons montré que ces modèles fonctionnaient bien comme transversalités, comme projections fantastiques de la réalité activant à la révélation de l'imaginaire individuel et social prenant sens à la fois dans l'actualité du mythe et dans l'inscription dans des territoires réels, ceux qui organisent aujourd’hui le passage comme ils ont pu l'être dans d'autres espaces, dans d'autres temps.

Ainsi avons nous senti la dimension d'un avenir ancré dans l'Imaginaire social de sociétés dont rendent compte les littératures qui en sont issues rendues plus intelligibles, tant Mythe et Eschatologie ont en commun, comme l'avait bien vu Paul Ricœur, la «force du véu » (2). Car le mythe, dans son expression symbolique, n'est-il pas pétri des profondeurs de l'humain? Ne correspond-il pas «à l'émergence du désir constitutif du sujet tel qu'il peut se faire jour, travesti et déformé par le jeu des convenances, des contraintes et des interdits sociaux» (3)?

Ce faisant, nous participons peut-être un peu de la réalisation d'une sociologie du sacré, telle que la définissait le Collège de Sociologie, soit:


      - L’étude du sacré impliquant celle de l'existence sociale dans toutes ses manifestations,

      - l'établissement de points de correspondance entre les tendances obsédantes fondamentales de l'étude de la psychologie individuelle et les structures directrices qui président à l'organisation sociale et commandent ses révolutions. (4)


Étymologie

GRAAL (pluriel gréaux) est un nom masculin qu'on trouve répandu au Moyen-Âge, notamment du XIe au XVe siècle (5). À cette époque, il désigne communément une coupe, un vase (de cratalem, qui se rattache au grec kratêra)(6). Lui est donc associée l'idée de contenant, grazal (provençal); le grial (espagnol) est équivalent au calix, d'où calice; il est aussi marmite, chaudron (calderon) (7).

Le mot Graal évoque aussi les bassins, les fontaines, les entrées souterraines, les grottes... Ainsi, l'étymologie germanique permet d'en étendre le sens à la tombe (graben = creuser, Grab = tombe), également liée à l'idée de contenant.

Le crater était un vase où l'on mélangeait l'eau et le vin; c'était aussi un réceptacle à huile. En 1150, le moine Hélinand de Froidmond assimile gradalis (= graal) et scutella (écuelle) (8).

Si l’on s’en réfère à la théorie élaborée par Gilbert Durand dans les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, on comprend dès lors pourquoi de cette idée de contenant lié à l’oralité (grasal, grasale, gresel), on soit passé, dans les romans arthuriens du Moyen-Âge, au Saint Graal, vase mystique. Il semble en effet qu’il y ait attirance entre les schèmes de l’intimité de la nutrition et ceux de la mystique. Idée vérifiée par le traitement parallèle que nous avons souvent souligné dans les romans arthuriens entre les personnages sacrés et les chevaliers, dans leur rapport aux dames et au temps(9) .

Au XIIIe siècle, la Quête du Saint Graal devient la fin ultime de toute chevalerie. Celui-ci est encore décrit comme coupe d'abondance dans le Roman en Prose lorsque, le jour de la Pentecôte, les Chevaliers de la Table Ronde étant réunis, apparaît un vieillard en robe blanche tenant un jeune chevalier vêtu d'une armure couleur de feu (Galaad), qui annonce au Roi et à ses compagnons la venue du Graal, lequel se manifestant dans les airs, remplit la palais de parfums et charge les tables de mets succulents. Les Chevaliers de la Table Ronde jurent tous alors, après Gauvain, de se mettre en campagne, toute affaire cessante, pour découvrir la vérité du vase très précieux, à la fois nourricier et but d’une quête spirituelle.

Au terme de cette Quête, seuls trois chevaliers, les plus jeunes et les plus purs, Bohort, Perceval et Galaad parviendront au château du Graal, ils assisteront à une messe dite par Josephé, le fils de Joseph d'Arimathie, au cours de laquelle Jésus-Christ leur apparaît, et assisteront aux mystères du Graal et de la lance qui saigne.

Mais un seul d'entre eux, Galaad, sera admis à contempler l'intérieur du Vase; ayant considéré les choses spirituelles qui s'y trouvent, il sera ravi au ciel. «Depuis lors, il n'y a jamais eu aucun homme, si hardi fût-il, qui aie osé prétendre qu'il l'avait vu.» (10)

La mystique du vase mystique est d’ailleurs très présente à l’époque médiévale dans la pensée chrétienne, notamment grâce au culte de la Vierge Marie développé par saint Bernard. Adam de Saint-Victor, dans un hymne à la Vierge, l'interpellait ainsi:

      Salve Mater Salvatoris,
      Vas electum, vas honoris
      vas cælestis gratiæ
      ab æterno vas provisum
      vas insigne, vas excisum
      Manu sapientiæ.

      (Salut, mère du Sauveur,
      vase choisi, vase d'honneur,
      vase de la grâce céleste,
      vase préparé de toute éternité,
      vase insigne, vase creux,
      main de sagesse.)


Une autre interprétation fait ressortir la parenté entre Graal et Calx, la pierre blanche, chaux, ou pierre brûlante, épurante, liée à la pureté, ou encore au calx, le talon.

René Guénon propose aussi Gradale: livre ou graduale (graduel). C'est le sens de la Parole perdue, de la parole originelle à retrouver, d'où la nécessité d'une Queste. Graduel, c'est aussi le Grand Livre de la Nature des Alchimistes, le Liber Mundi, révélation du Monde. Dans l'Apocalypse de Jean, il s'identifie à L'Arbre de Vie. On est ici proche du symbolisme de la Croix et l'on retrouve dans certaines régions les instruments du supplice du Christ associés au Graal et à la Lance de Longin comme les symboles du Graal et de la Lance sont associés à la première parole du Coran.

Partant de la signification que lui donne Wolfram von Eschenbach (pierre d'émeraude tombée du front de Lucifer dans laquelle fut taillé le Graal), l'herméneutique rapproche les verbes latins cælere = orner et cædere = tomber, immoler. Cædes prend le sens de sang versé. En français en dérive césure (= taille de pierre). Les pierres taillées cultuelles renvoient ainsi au mythe du Grand Architecte, et il faut se rappeler que les Tables de la Loi étaient des pierres taillées.

Projection verticale de la clef de voûte céleste, la pierre d'exil (lapis exilis) ou pierre du ciel (lapis coelis) est identique au rocher d'émeraude qui forme le seuil du pays de Qâf, dans la tradition musulmane, à la fois centre du monde et son extrémité. Lieu intermédiaire entre le monde terrestre et le monde angélique, il est celui où s'incorporent les esprits et se spiritualisent les corps, celui du Principe eucharistique dont se nourrissent les élus (11).

L'as de coupe du tarot représente ainsi une coupe-Graal s'élevant en château à sept tours (12). Il symbolise les sphères célestes. Le Graal est encore château voué à l’inaccessibilité. La problématique se pose donc dans un contexte lié au ciel et à ses projections terrestres, architecturales. D'où l'importance du burin, le ciseau du graveur. Le cælator est le ciseleur et aussi l'architecte.

La Pierre-Table-Livre est aussi La Table d'Émeraude des Alchimistes, et les Hermétistes désignaient volontiers le Christ comme la véritable pierre philosophale et comme la véritable Pierre d’Angle.

En même temps, le contenant Graal est, d'une manière mystérieuse, identifié à son contenu, à la figure de l'aqua permanens, le Mercure, véritable vase caché, jardin philosophique où notre soleil naît et se lève.

La référence indo-européenne renvoie l'origine du Graal à la racine KERT- soit tordre, tresser, car l'on peut penser que les premiers objets-contenants étaient confectionnés en tresses (corbeilles). Curieusement, cette idée de claie, qui figure aussi dans la légende de la cathédrale d’osier de l’abbaye de Glastonbury, refuge supposé du Graal, est aussi celle du lien, de l'attache (cratis), et l'on voit bien en quoi le graal est le lien qui unit les chevaliers d'Arthur dans leur Quête. Elle a, en même temps, donné hort, hourt (palissade) et behort (tournoi), en espagnol bohordo (petite lance), images qui sont loin d'échapper à l'univers arthurien. C'est sans doute pour cela que les fêtes allemandes du Moyen-Âge étaient appelées des Graals.

La racine KER signifie Cœur, cette image est aussi proche de (13) la symbolique développée dans les romans arthuriens. Le graal comme contenant du sang du Christ, ou Saint Graal, signifierait aussi Sang Réel (voir l'anglais Sangrail). L'évolution du mot est ici liée au développement, à l'époque des croisades, du culte du Précieux Sang et, mutatis mutandis, du Sacré Cœur, etc.

Cette problématique du sang n'a pas manqué de provoquer grandes déraisons, et l'on se souvient de l'intérêt que les nazis portaient, en le sortant de son contexte, au Graal dont ils avaient entrepris la quête(14), mêlant là délires d'interprétation fondés sur le sang et obsessions racistes.

La thématique du graal est, on le voit, très riche, véritable carrefour sémantique que vient confirmer l'analyse historique.

Historique

Le mot Graal apparaît en 1010, dans le testament du comte Ermengaud d'Urgel, qui lègue à l'abbaye de Sainte-Foy de Conques «gradales duas de argento».

Il est employé pour la première fois en littérature française dans le Conte du Graal ou le Roman de Perceval de Chrestien de Troyes, paru vers 1170, et s'inspirant d'une source perdue.

      un graal entre ses II meins
      une damoisele tenoit...
      Li graaus qui aloit devant
      De fin or esmeré estoit,
      Pierres precïeuses avoit
      El graal de meintes menieres,
      Des plus riches et des plus chieres (v. 3173)

      li graaus ... la u li sains sans glorieux del Roi des rois fu recheus.


On y voit Perceval témoin, au château du riche roi pêcheur, d'un cortège au milieu duquel se trouve le Graal aux vertus fécondantes, mais que le silence du bachelier réduit à l'impuissance.

Un auteur allemand de la fin du XIIe siècle, Wolfram von Eschenbach, reprend avec succès ce thème dans son roman Parzival. Wagner s'en inspirera pour le livret de son Parsifal.

Chez Wolfram von Eschenbach, le Graal est taillé d'une pierre précieuse, l'émeraude tombée du front de Lucifer, lors de la chute des Anges. Elle sera emportée plus tard là où l'on situait le paradis terrestre. L'on se souvient que la pierre de la kaaba des musulmans est aussi une pierre taillée apportée du ciel par l'ange Gabriel.

      Enfin apparut la reine. Son visage rayonnait d'un tel éclat que tous crurent que le jour se levait. Son vêtement était fait de soie d'Arabie, et sur un tissu vert émeraude, elle portait la quintessence de toutes les perfections du Paradis, une chose qui était à la fois racines et branches. Cet objet s'appelait le Graal et il dépassait tout ce qu'on pouvait souhaiter sur la Terre. La Noble dame qui était seule à pouvoir porter le Graal avait nom Répanse de Schoye. La nature du Graal était telle qu'il fallait que celle qui en prenait soin fut pure et exempte de toute fausseté... Le Graal était la fleur de toute félicité, une corne d'abondance de tous les délices du monde, si bien qu'on pouvait presque le comparer aux splendeurs du Paradis. (Parzival, Livre V)

      À Munsalvaesche, de vaillants chevaliers ont leur demeure auprès du Graal. Ces Templiers livrent combat afin d'expier leurs péchés... Leur nourriture, ils la reçoivent d'une pierre qui, en son essence, est toute pureté, on l'appelle lapsit exilis. C'est par la vertu de cette pierre que le phénix se consume et devient cendres, mais il renaît de ses cendres. Il n'est point d'homme, si malade fut-il, qui, s'il voit cette pierre, ne soit assuré de ne pas mourir dans la semaine qui suit ce jour. Il ne vieillit pas non plus mais il garde l'apparence qu'il avait au moment où il a vu la pierre. Elle lui donne une telle force que le corps garde la fraîcheur de la jeunesse. Cette pierre est ainsi nommée le Graal. (Parzival, L. IX)


On trouve encore cette référence au Graal au cours des siècles suivants:

Au XIIIe siècle

À partir du XIVe siècle, on trouve des traductions des romans du Graal dans toutes les langues européennes, le mythe contaminant alors la sculpture, la peinture, l'architecture et le théâtre. Un des témoins de ce dernier genre, encore observable de nos jours, est le Teatro dei Puppi sicilien qui représente les aventures des chevaliers de la Quête.

Au XVe siècle

Sir Thomas Malory, mort en 1471, présente, dans sa Morte d'Arthur, le Sangrail à la contemplation de Galahad et de ses compagnons, reprenant le scénario du Lancelot-Graal.

On trouve encore mention du mot graal chez du Cange sous la forme Grasala, qui parle de «plats trancheurs et grazals d'étains»; il a perdu ici sa connotation sacrée pour passer dans le langage courant.

Au XVIe siècle

En 1537, lorsqu'il publie Pantagruel, Rabelais fait, semble-t-il, une référence au Graal en nommant son héros Panta/Gruel, à cause, dit-il,

      de la sécheresse qui sévissait, car «panta» en grec vault autant à dire comme tout et «gruel» en langue Hagaréne vault autant comme altéré voulant inférer que à l'heure de sa nativité le monde estoit tout altéré, et voyant en esprit de prophétie qu'il seroit quelque jour dominateur des altérez.

On pointera ici la fonction fécondante et d'abondance du graal. L'oeuvre de Rabelais est d'ailleurs organisée comme une véritable quête du Graal par les compagnons de Pantagruel partis à la recherche de la «dive bouteille», fontaine d'abondance et de sagesse.

Le thème du Graal apparaît encore


Le mot connaît ensuite une fortune considérable, du plat à barbe du Don Quichotte de Cervantès à Jean d'Auton, lequel, dans son Lacurne, publié par les Annales de Louis XII, au XVIIe siècle, cite «celuy plat qu'on appelle le saint graal».

Au XIXe siècle

Dans son célébre roman The Pickwick Club Papers, Dickens mettra en scène Mr. Pickwick et ses compagnons attelés communément à la quête des épinoches d'Hampstead. Il y aurait beaucoup à gloser sur les significations de ce roman comique plus tragique que l'on ne le pense souvent.

Au XXe siècle

T.S. Eliott s'inspirera de la terre Gaste dans son roman The Waste Land. Le thème du Graal se retrouve également dans le Roi pêcheur de Julien Gracq (1949), dans les romans de T.H. White The Once and Future king et The Sword in the Stone, et chez Boris Vian Le Chevalier de neige représenté par Jo Tréhard en 1945, à Caen et à Strasbourg, dans une version «opéra» sur un livret de Georges Delerue. Il faut encore mentionner l'ouvrage de l'académicien Pierre Benoît, Montsalvat (1957) qui reprend la thématique de l'exode du graal présente chez Wolfram jointe à des références cathares. On retrouve ici le croisement littéraire cher aux écrivains médiévaux entre la femme inaccessible et la quête du saint vase.

Tout près de nous, nous voyons ce thème refleurir dans la littérature contemporaine: Michel Rio, Merlin, Barjavel, L'Enchanteur (1984), Jean-Pierre Le Dantec, Graal-Romance (1985), Florence Trystram, La nuit du motard (1986), Lancelot (1987), Marion Zimmer Bradley, La dame du Lac et Les Brumes d'Avalon, proches du légendaire celtique, Gilles Nadin, Le retour d'Avalon (1993), tandis que se multiplient dans tous les pays les études arthuriennes dont rendent compte le bulletin bibliographique de la Société internationale arthurienne et celui de la Société de Mythologie Française.

Commentaire

L'usage du mot est lui-même, dans son évolution, témoin des appropriations culturelles les plus diverses. Certes, les spécialistes s'accordent pour souligner d'importants liens entre les romans gallois (Kulwch et Owen, les Mabinogion) dont le héros est Perceval et le cycle courtois français. Mais les progrès de la littérature et de la mythologie comparées (15) nous permettent désormais de mieux cerner le contexte d'émergence du mot et les influences qu'il vient en quelque sorte subsumer, véritable carrefour sémantique, matrice culturelle, transversalité, qui a permis, comme l'a bien montré Mike Barry (16), d'accueillir également, aux XIIe-XIIIe siècles, en les syncrétisant, les influences latines, orientales, germaniques, nordiques et occidentales, notamment courtoises et chrétiennes, sans parler des traditions ésotériques ni du folklore.

On passe en quelques décennies d'un Graal-chaudron symbolisant les cultes de fécondité de l'Europe chrétienne, via le Graal féminin, vase d'élection, dans le jeu complémentaire du principe mâle (lance) et du féminin où le graal est assimilé à la dame, lieu de toutes les aspirations courtoises, à la coupe de souveraineté, gradalis. Puis dans une mystique influencée par les croisades et leurs prédicateurs, le Graal ou graduel prend la figure de la sagesse, dont rend compte une Quête mystique sous double influence: cistercienne et trinitaire. La quête du Graal permettra le passage des chevaleries terrestres aux chevaleries célestes.

Le Graal est ici maître du temps dont il tient ensemble les liens tissés comme son ancêtre d'osier.

De nos jours les aventures du Graal connaissent à nouveau un immense succès dont témoigne une production intense notamment sur le plan cinématographique, de Richard Thorpe (1953) à Jerry Zucker (1995) en passant par Georges Bresson, Eric Rohmer, Les Monthy Pythons, Walt Disney, John Boorman, Syberberg et Steven Spielberg.

La Quête du Graal procède d'une aspiration profonde, la réflexion sur la richesse et la complexité du thème, véritable melting pot culturel, nous incite à accueillir avec prudence les tentatives type New Age qui tendraient, par projection identificatoire ou simplification abusive, à en faire un argument de consommation spectaculaire. Il fournirait alors des justifications à nombre de dérives sectaires. Le récent rapport parlementaire sur les sectes (17) nous a permis d'identifier plusieurs mouvements néo-religieux qui n'hésitent pas à convoquer ostensiblement le mythe du Graal au service d'idéologies simplistes ou régressives reproduisant, sous une forme euphémisée certes mais tout aussi perverse, l'ambition récupératrice qui fut celle des nazis. La leçon de la Quête est d'abord celle d'une libération de l'âme.

La lecture du mythe nous invite à prendre en compte le Graal dans une constellation. Il apparaît en effet toujours dans une interdépendance avec d'autres objets sacrés bien analysée par Georges Dumézil chez divers peuples indo-européens (18).

Cette interaction constante, que révèle l'analyse textuelle et dont le Graal est à la fois le pivot et la source ne peut que nous inciter à une réactualisation sans cesse renouvelée de nos connaissances, car une telle quête ne saurait revêtir qu'une figure, celle de l’inachèvement.

Bibliographie sommaire

Bertin, G. Guide des chevaliers de la Table Ronde en Normandie. Condé sur Noireau: Corlet, 1991.

Bertin, G. La Quête du Saint Graal et la Normandie. Condé sur Noireau: Corlet, 1995.

Charvet, L. Des vaus d'Avalon à la Queste du Graal. Paris: Librairie José Corti, 1967.

Dumézil, G. Mythe et Epopée. Paris: Gallimard, 1986.

Durand, G. Les structures anthropologiques de l'Imaginaire. Paris: Dunod, 1985, (10e éd.)

Durand, G. Beaux-Arts et Archétypes. Paris: PUF, 1989.

Evola, J. Le mystère du Graal. Paris: Éditions Traditionnelles, 1984.

Frappier, J. Étude sur la Mort le Roi Artu. Paris: Champion, 1936.

Frappier, J. Chrétien de Troyes et le mythe du Graal. Paris: Sedes, 1972.

Gallais, P. Perceval et l'initiation. Paris: Sirac, 1972.

Hucher, E. Perceval ou la Quête du saint Graal, d'après le manuscrit Didot. Le Mans: Monnoyer, 1878.

Hucher, E. Le Saint Graal ou Joseph d'Arimathie. Robert de Boron. Le Mans: Monnoyer, 1878.

Jung, E. et M.-L. Von Franz. La Légende du Graal. Paris: Albin Michel, 1988.

Lavenu, P. L'Ésotérisme du Graal. Corlet/Tredaniel, 1986.

Lot, F. Étude sur le Lancelot en prose. Paris: Champion, 1918.

Payen, J.-C. Littérature Française, le Moyen Age. Paris: Arthaud, 1979.

Ribard, J. Le Conte du Graal, anthologie thématique. Paris: Hatier, 1976.

Sansonetti, G. Graal et Alchimie. Paris: L'Île Verte / Berg International, 1982.

Sommer, H. O. The Vulgate Version of the Arthurian Romance. 7 vol. Washington: The Carnegie Institution, 1909-1916.

Collectifs

La Légende arthurienne et la Normandie. Dir. J.-C. Payen. Condé sur Noireau: Corlet, 1983.

Les Romans de la Table Ronde, la Normandie et au-delà. Condé sur Noireau: Corlet, 1987.

Lancelot du Lac, colloque international dirigé par Michel Pastoureau, Alençon: L'Orne en Français, 1989.

Éditions

Lancelot en prose. On se référera à l'édition intégrale d'Alexandre Micha. Genève: Droz, 1976-1987, et à son édition abrégée du Lancelot, roman du XIIIe siècle. 2 vol. Paris: UGE (10 /18), 1983-1984.

Lancelot du Lac. 2 vol. Paris: Lettres Gothiques (Livre de Poche), 1991 et 1993.

Le Conte du Graal Paris: Lettres Gothiques (Livre de Poche), 1992.

Malory, T. La morte d'Arthur. 2 vol. London: Penguin Book, 1969.

Wolfram von Eschenbach. Parzival. Paris: C. Bourgois (10/18, Bibliothéque médiévale), 1989.




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(1) Éric Volant est spécialiste en éthique et ancien professeur au Département des sciences religieuses de l'Université du |Retourner au texte|



* Georges Bertin est professeur et vice-recteur à l’Université catholique de l’Ouest (Angers), membre du Groupe de Recherches sur l’Imaginaire dans l’Ouest et de la Société internationale arthurienne. . |Retourner au texte|




(1) E. Mounier. La constance du moi. In OEuvres. Paris: Seuil, 1961. |Retourner au texte|




(2) P. Ricoeur. Le conflit des interprétations. Paris: Seuil, 1975. |Retourner au texte|




(3) J. Ardoino, Préface à Tarrab. Mythes et symboles en dynamique de groupe. Paris: Bordas, 1974, p. LXXII. |Retourner au texte|




(4) D. Hollier. Le Collège de Sociologie. Paris: Gallimard (Idées), 1979, p. 532. |Retourner au texte|




(5) Louis-Ferdinand Flutre. Table des noms propres dans les romans du Moyen-Age. Poitiers: CESCM 1962, 324 p. |Retourner au texte|




(6) R. Grandsaignes d'Hauterive. Dictionnaire d'Ancien français. Paris: Larousse, 1947. |Retourner au texte|




(7) Ph. Lavenu. L'ésotérisme du Graal. Condé sur Noireau: Corlet, 1983. |Retourner au texte|




(8) J. Markale. La femme celte. Paris: Payot, 1987, p.253. |Retourner au texte|




(9) G. Bertin. Figures de la Femme et visages du temps. Dans Le Conte du Graal de Chrétien, Colloque Perceval, Bagnoles de l'Orne, CENA, 1994. |Retourner au texte|




(10) Les Romans de la Table Ronde. J. Boulenger (éd.). Paris: Plon, 1941. |Retourner au texte|




(11) P. Ponsoye. L'Islam et le Graal. Paris, 1957, p. 68. |Retourner au texte|




(12) Lavenu, op.cit. |Retourner au texte|




(13) E. Jung. et M.-L. Von Franz. La Légende du Graal. Paris: Albin Michel, 1988. |Retourner au texte|




(14) Otto Rahn. Kreuzag Gegen Gral. Fribourg en Brisgau, 1943 (traduit en français en 1944 sous le titre Croisade contre le Graal, grandeur et chute des Albigeois). |Retourner au texte|




(15) La Légende arthurienne et la Normandie. Collectif dirigé par J.-C. Payen. Condé sur Noireau: Corlet, 1984. Lancelot du Lac, colloque de Rânes, dirigé par M. Pastoureau. L'Orne en Français, 1988. |Retourner au texte|




(16) M. Barry. La Table Ronde et les Mille et une nuits. Dans Les Romans de la Table Ronde, la Normandie et au-delà. Condé sur Noireau: Corlet, 1987. |Retourner au texte|




(17) Le Mouvement du Graal compterait 950 adeptes en France. Chiffre cité p. 30, Rapport No. 2468, Assemblée Nationale française, 10. 01. 1996. |Retourner au texte|




(18) G. Dumézil. Mythe et épopée. Paris: Gallimard, 1986. |Retourner au texte|