RELIGIOLOGIQUES, 14 (automne 1996) Religion implicite




Les États généraux de l'éducation
et la formation de la personne:
plaidoyer pour un «supplément d'âme»


Jean Gadbois et Hubert Leroux *


Il est à craindre que la société ne présente un message court et superficiel sur la vie, quand ce n'est pas une incapacité à transmettre quoi que ce soit. Une société qui transmet mal le savoir, le savoir faire, les codes et les rites sociaux, le sens des fêtes et une spiritualité est en danger de mort.

Tony Anatrella, Interminables adolescences

 

 


Simple symptôme ou cause profonde? Ministres, commissaires, décideurs publics, penseurs ont tous en commun la crainte d’ouvrir cette boîte de Pandore qui prend la forme d’une interrogation; en effet, «quel type de pédagogie de la spiritualité notre société veut-elle léguer à sa jeunesse?» Vraisemblablement, les États généraux de l’éducation n’étaient pas prêts à parler de religion et d’éthique. Ils n’avaient pas prévu non plus le débat de société qui viendra. Nos Hermès de l’éducation devaient chercher des consensus et guider. On a plutôt mésestimé la profondeur du religieux, l’attachement d’une société face à la religiosité, mésestimé sa complexité... et ses complexes. Puissance évocatrice incontournable, elle nous renvoie à nous-mêmes. Or avec le dépôt du rapport final des commissaires, en octobre dernier (1996), on doit prendre acte que cette commission fut un immense exutoire lobbyiste pour l’étalage des suffisances et des ignorances en matière de formation de la personne. On a donc repoussé à plus tard l’essentiel, c’est à dire l’épineuse question de l’enseignement moral et religieux à l’école, comment et pourquoi. «En janvier prochain (1997)», dit la ministre de l’éducation, Madame Pauline Marois.

L'actualité est pourtant éloquente et les observateurs de toute provenance le confirment: les questions éthique et religieuse prennent une ampleur symptomatique depuis quelques années. En Occident, les questions d'ordre éthique sont à la croisée des chemins: la réhabilitation progressive de la peine de mort aux États-Unis, l'avortement qui déchire encore l'opinion publique tant américaine que canadienne et les problématiques amenées par les nouvelles techniques de reproduction; questions incontournables, que l'actualité nous ramène constamment; questions qui sont plus souvent qu'autrement laissées sans réponses; questions qui font directement appel à notre héritage moral et spirituel. Et chez nous précisément, notre conscience historique québécoise s'enracine dans un héritage religieux principalement catholique, mais aussi protestant (et plus récemment juif, grec orthodoxe et musulman, etc.) qui, encore aujourd'hui, joue un rôle d'orientation et d'intégration aux niveaux familial, éducatif, culturel et personnel.

Les dimensions morale et religieuse nous sont pour ainsi dire des caractéristiques humaines inhérentes. Cette singularité, nous la partageons donc avec les autres qui nous servent ainsi de miroir. Personnes morales de par nos composantes sociales et affectives, nous n'avons de choix que d'être avec les autres hommes ou de ne pas être (nourris, protégés, guidés). Et dans une perspective éducative, nous observons chez le jeune adolescent, de façon fondamentale, l'émergence et la croissance de cette double dimension morale et religieuse. Qu'il soit croyant, agnostique et même anarchiste ou nihiliste, il doit prendre position. La réalité interculturelle et le phénomène de la mondialisation l'interpellent. Les problèmes sont nombreux: les guerres «de religions», la situation au Proche-Orient, la question de l'ordination des femmes, la conférence sur la surpopulation au Caire en 1994, le Sommet de Pékin sur la condition féminine en 1995, les positions controversées du Vatican sur la planification familiale, la montée de l'intégrisme musulman, le phénomène des sectes, la tragédie de Waco, les attentats du métro de Tokyo et celles de l'Ordre du Temple Solaire même chez nous... Autant de questions fondamentales, autant de réponses essentielles sur lui-même et les autres, autant de démonstrations de l'importance de la dimension spirituelle de l'homme, autant de miroirs reflétant tous une part de son humanité.

Depuis la conquête britannique, la prise en compte de la religion est un aspect traditionnel de la socio-culture québécoise. Garantie de survie, phénomène d'identité jusqu'à la Révolution tranquille des années soixante, la religion catholique à fait place à une conception plus éclectique et définitivement plus ouverte de la spiritualité dont on reconnaissait jusqu'à récemment l'importance au niveau individuel et communautaire. Or, depuis quelques mois, nos décideurs lyriques, cette cohorte de gérants improvisés qui s'échinent à rebâtir le monde à partir de rien, sont plus que jamais aux prises avec ce fleuron socio-culturel québécois fondamental qu'ils n'ont pas encore réussi à faire disparaître: la spiritualité elle-même. Ainsi est-il question depuis quelques mois dans nos quotidiens du retrait pur et simple de la religion à l'école proposé par certains administrateurs scolaires (La Presse, 11.9.1995), qui s'inquiètent de la présence d'un crucifix dans l'architecture d'une école qui pourrait choquer les allophones (Le Devoir, 21.12.1995), de la création de commissions scolaires linguistiques en ajout aux commissions scolaires confessionnelles actuelles proposées par Monsieur Michel Palascio, président de la Commission des écoles catholiques des Montréal (Le Devoir, 27.12.1995) et d'amender la Constitution canadienne afin d'établir clairement la préséance de la langue comme critère unique de restructuration des Commissions scolaires québécoise avec accommodations «à la carte» en matière de religion et de spiritualité tel que proposé il y a quelques mois par l'actuelle ministre de l'éducation Madame Marois. Un projet retiré depuis alors qu'il était unanimement dénoncé par tous; notre ministre nous renvoie aux États généraux! Entre la solution, la dissolution ou l'évitement pur et simple nos âmes balancent!

Problème combien délicat que cette question de la spiritualité dans nos institutions! Et les restrictions budgétaires couplées à la toute nouvelle désaffectation de l'État providence ajoutent évidemment à sa virulence.

On voit bien que la «Priest Ridden Province» n'a pas encore réussi à régler ses comptes avec son difficile passé religieux dans ce Québec fonctionnaliste postmoderne où la mondialisation des marchés et les impératifs économiques sont devenus le principal diapason. Même si nos lyriques ont relégué au rang de folklore notre patrimoine spirituel et moral au profit des libertés individuelles, on le sent bien, nos «baby boomers» québécois entretiennent un secret malaise avec le domaine de l'enseignement de la spiritualité et de l'éthique. Nous pouvons lire ce malaise tout au long du document ministériel Exposé de la situation (ce rapport d'étape des États généraux sur l'éducation publié au printemps 1996). En effet, une contradiction importante réside dans la grande place qu'on accorde au domaine des valeurs tout au long du document alors qu'il n'apparaît que de façon accessoire dans la mission éducative proposée (au point «socialiser», p. 15 du document). Ce domaine n'est pas retenu non plus dans les «six grands domaines d'apprentissage (...), qui pourraient servir de guide, voire de cible, à l'agencement et l'élaboration des programmes» (p. 46-47).

Nous nous élevons contre cette disparition dans le curriculum de l'élève. Ce domaine est un incontournable, particulièrement au secondaire croyons nous, alors que les cours obligatoires de philosophie du collégial permettent de compléter ce volet essentiel de la formation académique des adolescents. Nous lisons pourtant en p. 112 de ce même document ministériel: «Ainsi tous les participants ou presque, se sont prononcés en faveur du rôle de l'école dans l'éducation aux valeurs dans la tradition de l'héritage culturel québécois, dans la connaissance culturelle des religions (y compris le christianisme), et ont reconnu un besoin de développement spirituel des individus.» Quelle contradiction! Et alors qu'on ignore souverainement que le Québec enregistre le plus haut de taux de suicide des 15-25 ans au monde, on prétend vouloir rapprocher des individus de toute origine (ethniques, culturelles et religieuses), qui composent le tissu de notre communauté tout en assujettissant maintenant ses membres aux impératifs d'un économisme triomphant afin de favoriser la «cohésion» sociale. Tel que proposé dans les six grands domaines d'apprentissage, le confinement du domaine des valeurs à «l'univers social» (p. 47), ou à la «communication universelle» (formule creuse?), nous apparaît être une dissolution fonctionnaliste du domaine de la formation de la personne où le partage des «valeurs communes» (p. 47) masquerait inévitablement le droit à la différence au profit d'une uniformité nivelante et sans âme.

Soumis au Fond monétaire international, à la Banque mondiale et autres institutions prêteuses auxquelles leurs prédécesseurs les ont vendus, les gouvernements de l'État canado-québécois des deux dernières décennies se sont eux mêmes condamnés. Sur le plan idéologique, mise à part la question nationale que leur fournit de façon circonstancielle l'histoire depuis la chute des Empires, ils n'ont évidemment plus aucun projet mélioratif concret à proposer au peuple et encore moins aux jeunes. Sur fond de dette nationale avec leurs impératifs comptables, ces suppôts de la logique marchande jettent en ce moment les bases souveraines d'une fracture sociale dont ils choisissent d'avoir les moyens. Sur l'autel du dieu argent ils ont vendu notre âme au Diable. Car au Québec où ailleurs en Occident depuis la chute du mur de Berlin, les idéologies porteuses de sens se voient réduites par défaut aux données objectives de la logique néo-libérale de rentabilité sans aucune alternative apparente. C'est ce qu'Ignacio Ramonet du Monde Diplomatique appelle la «pensée unique» alors que tout le pouvoir se retrouve dans les mains de quelques financiers dont la seule finalité est l'accroissement des profits d'où toute considération humaniste est exclue par définition («Les nouveaux maîtres du monde», 28, novembre 1995). Et symptomatiquement chez nous à la lecture du rapport Corbo (1994), commandé par la ministre Robillard dans le cadre de la Réforme de l'éducation du précédent gouvernement libéral, nos décideurs publics réussissaient à illustrer sans équivoque leurs impératifs marchands. Nous devions prendre acte de la volonté de l'État québécois de reléguer l'enseignement moral et religieux à un choix optionnel volontaire. On nous invitait aussi à avaliser les «ajustements nécessaires» permettant de soumettre notre système d'éducation aux «besoins de compétitivité» calqués sur les exigences du marché du travail. Et dans le document ministériel Exposé de la situation (printemps 1996), on évacue carrément le domaine de la formation de la personne au profit d'une dissolution compartimentée des savoirs.

Le seul «partage des valeurs communes» ( proposé à la p. 47) évoque malheureusement le spectre de la pensée unique... Tel n'est pas, croyons nous ici, le but visé. C'est pourtant sur la reconnaissance des différences que réside notre capacité d’éduquer des personnes (c'est-à-dire celles et ceux dont le «masque est mobile» et «résonne», serlon l'étymologie du mot), plutôt que des individus rendus indivisibles parce qu'atomisés. Au lieu de placer l'école au service de la rationalité instrumentale («socialiser», «préparer à l'exercice des rôles sociaux»), nous devons éviter la répétition du même et orienter l'école vers l'importance de former des citoyens engagés, intégrés à la société mais aussi capables de la transformer.

Force nous est de constater ici l'impasse. Pourtant, les États généraux sur l'éducation qu'on nous propose auraient dû permettre un véritable débat sur la place de la religion dans l'école québécoise en soulignant l'importance de l'héritage spirituel que nous devons léguer à nos jeunes. Alors que, sur toile de fond néo-libérale, la toute nouvelle désaffectation de l'État en matière sociale fait craindre, ici comme ailleurs, l'affaiblissement de la démocratie, on l’évacue sans comprendre l'importance cruciale de cet héritage spirituel.

Un débat de fond sur la finalité des valeurs en éducation au Québec est devenu urgent. Parfois drapé sous le couvert de la droite, parfois sous le couvert de la liberté de conscience, des droits de l'homme et du progressisme tous azimuts, le débat actuel sur la question de la spiritualité dans nos institutions manque d'impartialité et s'avère biaisé. Il s'agit pourtant d'un enjeu qui dépasse largement le conflit des générations ou les comptes personnels que pourraient avoir à régler nos décideurs lyriques. Cette question ne peut être débattue sur le dos de notre jeunesse au détriment de leur quête de sens, quête qui devra s'alimenter du legs historique que nos ancêtres nous ont transmis à travers nos règles, nos récits et nos rites sociaux. En dépit de cette «grande noirceur» duplessiste, grande noirceur qui n'existe plus que dans la représentation qu'en ont nos décideurs publics issus eux-mêmes de cette éclipse, nous croyons que le gigantesque évitement du domaine de la spiritualité que nous propose maintenant cette cohorte de gérants ministériels ne peut être imposé comme modèle éthique à toute une jeunesse. Dans le domaine de l'éducation, le vécu réactionnel de cette cohorte explique sans doute cette absence totale de vision ou de renouvellement en matière d'éthique et de spiritualité depuis les trente dernières années au Québec. D'ailleurs, beaucoup de jeunes conçoivent difficilement l'acharnement réactionnel de leurs aînés contre le phénomène religieux. Comme si on devait cesser d'enseigner l'histoire parce qu'elle comporte trop d'événements malheureux! Plusieurs seraient surpris d'apprendre que nos jeunes sont non seulement ouverts mais généralement fascinés par les questions et les références auxquelles renvoient la culture religieuse et l'enseignement moral.

Nous devons donc comprendre que l'école québécoise ne peut isoler la foi, notre histoire religieuse, la formation spirituelle et le débat des questions d'ordre éthique sans avoir clairement établi leurs recoupements intimes.

Un programme d'enseignement des diverses cultures religieuses et de la morale qui leur est liée devrait faire l'objet d'un examen attentif de la part de nos décideurs publics. Il y a une véritable «voie de salut» intermédiaire, croyons nous, entre l'enseignement catéchétique, d’une part, et d’autre part la pure et simple évacuation proposée par nos émissaires aux États généraux. Contrairement à ce qu'écrivent Bisaillon et Lanctôt dans leur Exposé de la situation à propos du domaine de la spiritualité et des valeurs, si les langues, les sciences et les arts ne peuvent être enseignés sans les enjeux éthiques auxquels ils renvoient, la quête de sens (c'est-à-dire le développement de la capacité de faire des choix en fonction d'une finalité personnelle), demeure à notre avis un véhicule essentiel des différents apprentissages plutôt qu'un «complément de matière». Par exemple, ce domaine se prête d'emblée à l'écriture, à la dissertation, au développement de la pensée abstraite et de la logique intimement liée au développement affectif de la personne. Domaine intégrateur et culturellement riche s'il en est, il s'appuie sur la théologie, la philosophie, la psychologie, l'anthropologie, l'histoire comparée et l'histoire de l'art, etc.

Nous croyons que l'élément rassembleur et unitaire de l'école actuelle s'adresse au développement de la personne elle-même plutôt qu'à une socialisation nivelante et sans âme soumise à l'efficacité pragmatique justifiée par les lois de l'action. Et nous errons quand nous soumettons l'élève à un système scolaire qui place en absolu la simple obtention de résultats prévisibles où l'élève verse dans l'atomisation des savoirs en développant une conception compartimentée du réel (c'est-à-dire sans vision globale de son rapport au monde), qui le soumet beaucoup plus qu'il ne le rend libre.

Nous avons la certitude que la pluralité religieuse contemporaine, la question des valeurs spirituelles et la continuité historico-sociale québécoise ne peuvent être prises en charge par une école privée de toute référence religieuse. De nos sages ministériels, nos jeunes Québécois du Secondaire méritent au moins l'espoir d'élever leurs rites initiatiques au-dessus du «body piercing» et du totem engendré par le port de la casquette. Car depuis trente ans au Québec, les domaines de la spiritualité et de l'éthique en milieu scolaire sont perçus comme un mal nécessaire en attendant de pouvoir renvoyer à la «sphère privée» le domaine de la formation de l'être. Quel douloureux paradoxe quand on pense que ce sont les domaines de l'éthique et de la spiritualité qu'on miniaturise «à la carte» et qu'on éteint alors que nous étudions, dans ces domaines précisément, nos plus grandes questions et nos plus graves problèmes! Quel désistement! L'école québécoise ne se doit-elle pas d'offrir ici une solution de rechange?

Faire table rase de «l'aliénation» religieuse est fort louable. Mais, à notre avis, cela risque de devenir une nouvelle forme d'aliénation réactionnelle aussi grave de faire disparaître en entier dans la même foulée les domaines de l'éthique et de la spiritualité. Paradoxalement, plusieurs décideurs publics semblent ne pas voir là matière à réflexion ni à enseignement. Préférant probablement suivre les lois du marché et les impératifs sans doute nécessaires des conventions collectives, anxieux de se raccrocher aux modes du jour, certains administrateurs scolaires des vingt dernières années ont relégué cet aspect de la formation académique au rôle de «bout de tâche» et de «petite matière». Entre la miniaturisation et l'élimination complète il n'y a plus maintenant qu'un pas. En toute cohérence, nous pensons donc que la formation morale ou religieuse est irréductible, qu'elle ne peut être confinée au rôle pourtant fondateur de la famille ou de la paroisse et encore moins au hasard de l'école de la vie. Elle doit donc faire l'objet d'une politique institutionnelle rigoureuse.

De ces États généraux sur l'éducation nous sommes en droit d'attendre que nos lyriques ne fassent avec la spiritualité ce qu'ils ont fait avec les finances publiques et le tissu social dans son ensemble: l'éclatement et l'atomisation au profit d'un individualisme superficiel et sans vision. Il nous faut souligner ici plus que jamais la nécessité de lutter contre ce réflexe issu de la Révolution tranquille de vouloir faire table rase de tout héritage spirituel ou moral alors que les besoins de la société québécoise et l'actualité troublée de la dernière année témoignent plus que jamais d'un besoin criant de quête de sens et d'identité. Ne reste plus qu’à éduquer.



Sommaire du numéro 14 | Page d'accueil











* Jean Gadbois et Hubert Leroux sont professeurs (enseignement moral, enseignement moral et religieux catholique, enseignement religieux de type culturel) au Collège Mont-Saint-Louis (Montréal). |Retourner au texte|