RELIGIOLOGIQUES, 15 (printemps 1997) Orphée et Eurydice: mythes en mutation




L'ENFANT MÉDUSE DE SYLVIE GERMAIN OU EURYDICE ENTRE DEUX ÉCLIPSES

Michèle Bacholle *


Si tu ne meurs,
si tu ne descends pas aux enfers,
tu ne créeras jamais.

        Michel Serres

 

L’enfant Méduse(1) est le quatrième roman de Sylvie Germain et le premier à être centré sur un personnage féminin. Son titre le place sous le signe de la mythologie, mais ce titre est un peu trompeur. S’il est vrai que la petite Lucie a le regard aussi foudroyant que Méduse (145, 177) et qu’au début du roman une éclipse tient les enfants médusés (17), ce mythe ne mène pas le mythocritique très loin. Le mythe d’Eurydice au contraire imprègne tout le roman aussi bien dans certains termes utilisés que dans le mouvement global de l’oeuvre: L’enfant Méduse représente en fait la longue descente aux Enfers de la petite Lucie et sa lente remontée. Cette focalisation du roman sur le personnage féminin s’accorde avec les observations d’Eva Kushner selon qui «à partir du moment où l’influence de Freud pénètre en France, l’attention des écrivains se détourne d’Orphée pour se tourner de plus en plus vers Eurydice. Le mythe assume une signification de plus en plus sombre, de plus en plus "infernale"; la descente aux enfers [...] devient le thème central» (Kushner, 1961, 348). Malgré cette focalisation, la conclusion du mythe jusque ces dernières décennies restait généralement inchangée: Eurydice ne revoyait pas la lumière.

Jusqu’à récemment, on parlait du mythe d’Orphée et d’Eurydice, un mythe unique donc, où Orphée se taillait le rôle le plus important. Il semble qu’un deuxième mythe ait doucement émergé du mythe antique, s’appuyant toujours sur les mêmes bases mais prenant cette fois Eurydice comme figure de proue.(2) La différence actuelle entre les deux mythes ne repose pas tant dans la préséance de l’une des deux figures sur l’autre que dans leur opposition radicale. Alors qu’Orphée est le symbole de l’impuissance et de l’échec, Eurydice est une figure victorieuse. L’enfant Méduse occupe une place légitime dans ce que l’on appelle revisionist myth-making. Le roman suit le courant actuel des mythes révisés par les écrivains-femmes: Lucie, la nouvelle Eurydice, n’est plus une figure dépendante, un simple objet, elle agit, elle obtient le statut de sujet. Dans un premier temps, nous nous proposons de voir comment le mythe centré sur Eurydice «irradie» — pour reprendre un terme de Pierre Brunel dans le texte, avant de nous pencher sur la façon dont l’auteur le légitimise et sur ses conséquences éventuelles. En effet, non seulement Sylvie Germain ménage-t-elle à Lucie un espace discursif où celle-ci peut s’affirmer en tant que sujet, mais comme nous allons le voir, elle défend la légitimité de sa révision du mythe en le reliant au mythe ancien et établi de la Terre-mère, et par le biais d’un élément christique, elle double la naissance de son personnage de sa propre «venue à l’écriture».

Lucie-Eurydice occupe une place si importante dans le roman que le lecteur tend à perdre un peu de vue Orphée, qui est pourtant identifié dès le premier chapitre en la personne de Louis-Félix. Lou-Fé, comme l’appelle son amie, et Lucie sont en fait des Orphée et Eurydice en miniature. Lou-Fé, dont le nom fait écho à celui du héros thrace, est «né à l’heure où culminait Véga, sous l’éclat de la Lyre. Et la Lyre, semble-t-il, émit cette nuit-là un son très clair qui vibra jusque sous les paupières de l’enfant nouveau-né, et qui, depuis ce temps, n’en finit plus de monter à l’aigu dans le cœur envoûté du garçon» (19), il est fasciné par les astres et déploie un «lyrisme astrolâtre» (22) pour noter ses observations sur les corps célestes. Il a avec Orphée la lyre en partage. Il rêve «de devenir chevalier, de partir à la conquête de terres inconnues [...] Son Graal se cache tout là-haut, au plus profond du ciel, à l’autre bout du temps. Son Saint-Graal porte un drôle de nom; il s’appelle Big Bang» (26). Cette aspiration à la quête fantastique n’est pas sans rappeler la quête d’Orphée aux côtés des Argonautes. Comme pour Orphée, sa quête fantastique réussira (Lou-Fé deviendra astronome) mais sa quête de l’aimée sera problématique.

D’Eurydice, Lucie suit le parcours: comme Eurydice est poursuivie par Aristée et mordue par un serpent, Lucie est ravie à Lou-Fé et au monde pur et enjoué de l’enfance par une morsure profanatrice infligée par l’Ogre dont les premières attaques ont coïncidé avec la manifestation d’une éclipse solaire (17). Lucie amorce alors sa longue descente aux Enfers, elle continue à endurer les attaques de l’Ogre, liée à lui par le secret (103) et les liens du sang (il est son demi-frère). Elle s’enfonce de plus en plus dans les ténèbres jusqu’au jour où elle foudroie Ferdinand de son regard de Méduse. Terrassé, l’ogre blond n’est cependant pas mort, Lucie mettra six mois à parachever son œuvre et à le tuer, se condamnant par son acharnement au mal-être et à l’errance jusqu’à ce qu’enfin elle renaisse à la vie.

Malgré sa naissance sous le signe de la Lyre, Lou-Fé ne présente aucune disposition pour la musique. Le seul personnage musicien de L’enfant Méduse est la sœur d’une des autres victimes, Pauline Limbourg. Par son jeu, elle «voudrait désensorceler sa petite sœur, rompre le charme noir de la mort, faire se lever la lourde pierre qui la retient dans le froid de la terre» (61), mais Pauline ne parviendra pas à ramener sa sœur à la vie et, après quelques mois, elle posera sa flûte. Il est intéressant de remarquer que dans cette exposition du mythe, la tâche de l’ensorcellement par la musique est présente, mais qu’elle est confiée à un autre personnage que Lou-Fé. Cette déviation par rapport au mythe traditionnel est en fait nécessaire: si l’auteur veut donner une chance à son Eurydice de remonter à la lumière par ses propres moyens, Orphée doit être privé du pouvoir de la lyre et se voir refuser l’entrée du royaume des morts.(3)

L’enfant Méduse s’inscrit ainsi dans le courant de la mythologie révisionniste, il comprend les données de base du mythe orphique traditionnel mais elles sont détournées de leur but. Selon Rachel Blau du Plessis, les femmes révisent les mythes en leur donnant un point de vue féminin, elles s’attaquent à l’hégémonie culturelle masculine (Blau du Plessis, 1985, 107). Dans sa révision du mythe, Sylvie Germain met l’accent sur la vision, le regard qu’elle détourne aussi de sa fonction traditionnelle: le regard d’Orphée perdait Eurydice, dans L’enfant Méduse, le regard de Lucie terrasse l’Ogre. Réduite au silence comme Eurydice, Lucie avait elle aussi baissé les yeux, puis, «elle a appris à se frayer une seconde vue à travers la broussaille qui s’élevait autour d’elle» (126), elle fourbit «une seconde vue» (135) qui sera fatale au criminel. Ainsi le regard d’Orphée qui avait marqué la seconde perte d’Eurydice est ici transformé en un second regard, féminin cette fois, qui annihile le pouvoir masculin, qui sauve Eurydice et lui donne une chance vers la remontée.

Dans cette révision du mythe, Orphée est non seulement privé du pouvoir de sa lyre et de son regard, mais aussi de la katábasis et de l’anábasis qui sont ses attributs exclusifs dans le mythe traditionnel où Eurydice ne peut pas assurer à elle seule la remontée, et où Orphée doit descendre la chercher. Ici, Lou-Fé est impuissant à évaluer une situation qui le dépasse, il n’y répond que par les larmes, la katábasis et l’anábasis échouent donc à Lucie. Abandonnée de tous sa mère a trop peur de sonder la conscience de son fils adoré (97), son père s’est depuis longtemps retranché loin des siens —, Lucie s’enfonce dans les ténèbres. «Bâtée d’un secret trop lourd et ténébreux pour elle» (119),(4) elle perd son insouciance d’enfant. Elle se méfie de tous, surtout des adultes, elle se prive de nourriture pour perdre ses rondeurs d’enfant, elle se coupe les cheveux n’importe comment, elle observe les animaux des marais dont elle prend les attitudes hallucinées, elle fait tout en son pouvoir pour s’enlaidir, pour dégoûter et décourager l’Ogre, en vain. «À force d’abuser d’elle, de lui voler son corps d’enfant, il avait fini par lui voler sa raison avec, par consumer ses rêves, enténétrer son coeur. Il avait réussi à faire main basse sur son âme d’enfant.» (125)(5) À force de méfiance et de haine, Lucie se durcit et s’apprête à la vengeance: «La colère a pris le relais de la honte, la haine celui de la terreur. Alors la plaie a tout infecté, et l’esprit de vengeance s’est déclenché.» (188) Elle prend ainsi le contre-pied d’Eurydice, figure de la passivité et de la dépendance fatale de la femme vis-à-vis de l’homme. Elle prend en main son destin et se défait de l’emprise de l’Ogre. Profitant de ce qu’il est allongé ivre mort dans le potager, elle se perche sur le mur et le frappe de son regard: «Le regard seul est en jeu [...] Le ciel, la terre entière, la lumière de ce radieux matin d’été, tout a éclaté sous la violence de ce regard immense et fixe qui embrase et vitrifie tout ce sur quoi il se pose, et qui plus encore dévore qui le voit.» (116) Non contente de ravir l’âme de l’Ogre, elle s’acharne six mois durant sur son corps, le poursuivant de ce regard meurtrier et appliquant sur son visage des «bestioles gluantes» comme lui l’avait souillée de ses caresses et de ses baisers (192). Elle ne réalise pas que par cet acharnement irraisonné elle devient son égale dans le crime, crime qu’elle devra expier par l’ajournement de sa remontée: elle «joue la vie et l’âme de son frère. Sans se douter que la frontière entre son frère et elle s’est effacée, et que le mal est à présent dans son camp plus encore que dans celui du frère déjà vaincu. Déjà châtié» (202).

Le soulagement et la joie que Lucie croyait éprouver à la mort de l’Ogre ne surviennent pas, seule la capacité de pleurer lui est restituée (248), or les pleurs font partie du travail d’expiation. Après de nombreuses années d’errance à travers le monde où elle ne parvient pas à exorciser ses démons, ni même à donner forme au feu qui la dévore (265), elle revient au chevet de sa mère mourante. Enfin, elle pardonne,

 

mais cette paix demeure toutefois ombrageuse. Cette paix n’est pas encore pleine réconciliation; l’enfant meurtrie qu’elle fut continue à marcher dans ses pas de femme adulte, à alourdir son ombre de confuse amertume.

 

Il y a un vide en elle [...] Ce vide [...] ne l’incite plus à la colère, ne la pousse plus à s’enfuir, enfin. Ce vide est devenu neutre. Mais cela ne suffit pas pour atteindre la joie. (272)

 

Dans son étude sur la psychologie des femmes, Jean Shinoda Bolen remarque que

 

la plupart des voyages héroïques impliquent un passage à travers des ténèbres [...] L’obscurité peut représenter ces sombres sentiments réprimés (la colère, le désespoir, le ressentiment, le blâme, la vengeance, la trahison, la peur et la culpabilité) à travers lesquels on doit passer si on veut sortir de la dépression [...] Les pleurs et le pardon sont souvent la porte de sortie. Ensuite, la vitalité et la lumière reviennent.(6) (Bolen, 1984, 289)

 

Dans L’enfant Méduse, les pleurs et le pardon allègent sans doute Lucie d’un grand poids, mais son âme est si noire que le pardon n’est pas suffisant pour accéder à la lumière, au royaume des vivants.

Le salut lui vient de Lou-Fé, devenu grâce à de brillantes études maître des astres et des étoiles. La carte postale qu’il lui envoie de Florence et qui représente la lumineuse Annonciation aux bergers de Taddeo Gaddi (Ladis, 1982, 100) est accompagnée de ces mots:

 

Connais-tu cette fresque de Gaddi, L’Annonciation aux bergers? La lumière surnaturelle qui s’irradie de l’ange ne te rappelle-t-elle rien? [...] nous avons vu tous les deux quelque chose d’un peu semblable. C’était il y a très longtemps, presque trente ans! L’éclipse de soleil à laquelle nous avons assisté dans la cour de l’école. (264)

 

Par l’envoi de cette carte, Lou-Fé provoque une éclipse artificielle. Alors que la première éclipse avait annoncé l’occultation de l’enfance par la douleur et la profanation répétée, cette deuxième éclipse occulte les longues années de souffrance et restaure la joie qui manquait à Lucie en la réconciliant avec l’enfant profanée qu’elle a été:

 

Sur la table il y a la carte postale, tache blonde sur le bois sombre. Toutes les choses alentour semblent s’être retirées, s’être fondues dans l’ombre qui envahit la pièce, pour ne laisser de place qu’à cette image, la poser au cœur du visible. Lucie s’approche de la table [...] Elle se penche vers l’image. Et son enfance aussi se penche.

 

Lucie Daubigné, bientôt quadragénaire, et la petite Lucie contemplent toutes les deux la même image, et leur double regard s’éclaire à la lueur jaune paille qui sourd du flanc de la colline où les bergers reposent.

C’est une paix profonde qui monte de l’image, et console l’enfant demeurée si longtemps dans l’ombre de la femme. C’est une joie légère, [...] [qui] délivre la femme de la petite fille jusqu’alors demeurée sa pénombre et sa chaîne. (280)

 

L’alliance des regards de l’adulte et de l’enfant reçoit l’étincelle magique de la fresque de Gaddi grâce à laquelle s’achève l’anábasis. Comme l’annonce aussi la citation de l’Évangile selon saint Matthieu placée en exergue à cette dernière partie du roman, comme une touche finale au mythe eurydicien revisité: «Sur ceux qui demeuraient dans la région sombre de la mort, une lumière s’est levée» (259), cette deuxième éclipse marque la renaissance de Lucie au monde et sa victoire sur les Ténèbres.(7)

Nouvelle Eurydice ayant accompli la remontée, Lucie renaît à la vie. Cette notion de naissance rejoint des mythes nord-américains, navaho en particulier, selon lesquels, in illo tempore, les hommes vivaient dans le ventre matriciel de la Terre (Eliade, 1957, 210). Leur émergence à la surface de la terre s’est donc apparentée à une naissance tellurique. La remontée d’Eurydice, son retour au monde de la lumière peuvent aussi être interprétés comme un accouchement tellurique. Cette nouvelle version d’Eurydice dépasse ainsi son propre cadre et s’inscrit dans le long héritage mythique de la terre comme Terre-Mère, inscription qui lui permet d’asseoir sa légitimité.

Le roman s’achève donc sur une naissance (280): «une enfance nouvellement née luit dans la paille blonde. Il faut s’en occuper. Lucie lui donne asile dans son regard. Dans son regard couleur de nuit, toujours. Mais, désormais, nuit de Nativité.» (281) Cette naissance n’est pas une naissance commune, mais une naissance sainte annoncée par la citation de l’Évangile selon saint Matthieu et par la fresque de Gaddi, L’Annonciation [de la naissance de Jésus] aux bergers. La deuxième éclipse n’est pas seulement artificielle. Grâce au sujet sacré du tableau qui la cause, elle atteint la divinité. La naissance de Lucie est une naissance divine. À ce propos, Charles Segal établit un parallèle entre Jésus et Orphée, en qui il voit un précurseur du Christ (8) (Segal, 1989, 166). Dans L’enfant Méduse, c’est Eurydice, par la «Nativité» qui clôt le roman et par sa remontée du royaume des morts, et non Orphée qui est assimilée au Christ. «L’Annonciation» est celle de la naissance-Nativité d’une Lucie christique. Il faut noter que la comparaison entre le Christ et Eurydice (Lucie) est plus pertinente que celle avec Orphée (Lou-Fé) établie par Segal dans la mesure où, comme nous l’avons dit précédemment, Lucie est une figure victorieuse alors que Lou-Fé est le symbole de l’impuissance et de l’échec. Or, le Christ est également un personnage victorieux. Il s’opère donc un double mouvement révisionniste: la transformation du mythe d’Orphée et Eurydice en un mythe centré sur Eurydice qui assure elle-même l’anábasis et la mène à bien, et un écho du mythe chrétien, avec cette fois un Christ féminin. Cet écho vient renforcer la révision du mythe et sert d’indication pour le mythocritique de ne pas s’en tenir à la simple constatation de la réalisation de l’anábasis et de la naissance de Lucie, mais de sonder les effets potentiels de cette naissance qui coïncide avec l’achèvement du roman. L’accomplissement simultané des deux tâches, la remontée et la rédaction, n’est pas un hasard. Nous reviendrons sur ce point.

La katábasis et l’anábasis sont une phase du mythe orphique telle que l’a identifiée Walter Strauss (1971, 6). Cette descente puis cette remontée semblent d’autre part être une succession naturelle. En effet, selon Mircea Eliade, «génération, mort et régénération ont été comprises comme les trois moments d’un même mystère [...] entre ces moments il ne doit pas exister de coupures. On ne peut pas s’arrêter dans un de ces trois moments, on ne peut pas s’installer quelque part [...] le mouvement, la régénération se continuent toujours.» (Eliade, 1957, 303) Ainsi, contrairement à la conclusion traditionnelle apportée au mythe orphique, et comme c’était le cas dans certains textes d’avant Virgile,(9) Eurydice devrait pouvoir parachever l’anábasis, elle ne peut pas «s’installer» dans le royaume d’Hadès. En ce sens, notre interprétation des dernières pages de L’enfant Méduse rejoint les conclusions de Mircea Eliade. La conclusion du roman dépasse les limites du mythe traditionnel, elle les dépasse d’autant plus que Lucie accomplit la remontée et qu’elle l’accomplit seule.

Dans son essai sur la mythocritique, Pierre Brunel affirme que l’on peut prendre des libertés avec le mythe, effectuer des détours, mais que l’on aboutit toujours à la même conclusion, à la même limite «où vient se heurter la fantaisie de l’écrivain» (Brunel, 1992, 80). Sylvie Germain dément cette affirmation en donnant au mythe d’Eurydice une fin différente.(10)

Quelles que soient les révisions qu’il subit, le mythe orphique reste un mythe d’amour et de mort où l’art a également son rôle à jouer. Selon Maurice Blanchot, Eurydice symbolise en fait «l’extrême que l’art p[eut] atteindre, elle est [...] le point profondément obscur vers lequel l’art, le désir, la mort, la nuit semblent tendre» (Blanchot, 1955, 227). Ainsi, amour, mort et art ont partie liée dans ce mythe et dans ce roman. L’amour, même si c’est un amour d’enfant, et la mort d’Eurydice, même si elle est symbolique, sont au cœur de L’enfant Méduse. Quant à l’art, il fait à la fois partie de l’intrigue, par la fresque de Gaddi (Lucie-Eurydice renaît grâce à cette fresque), et il est hors diégèse, par l’œuvre définitive de Sylvie Germain, notre sujet d’étude. Il se produit ici un des phénomènes que Brunel a décelé dans les mythes: l’irradiation.(11) Brunel limite ce phénomène au texte, il dit que le mythe irradie dans le texte, ce qui est exact dans le cas présent. Mais ce phénomène ne se limite pas au texte, le mythe irradie au-delà, c’est pourquoi le mythocritique ne peut pas et ne doit pas se contenter de noter l’accomplissement de la remontée. Comme il a été dit précédemment, l’achèvement simultané de la révision du mythe avec la naissance de Lucie et du roman avec le mot «Nativité» n’est pas pur hasard. Lucie n’est pas la seule Eurydice, Sylvie Germain aussi est une Eurydice. Par le biais de l’art (l’art romanesque mais aussi l’art pictural puisque les différents chapitres sont classés en enluminures, sanguines, sépias, fusains et fresque), elle se met au monde en même temps que son texte. Dans L’enfant Méduse un espace discursif est ouvert. En même temps que l’«émergence» du mythe, il permet l’émergence du sujet féminin, un sujet féminin non seulement intra- mais aussi extra-diégétique.

L’enfant Méduse illustre ainsi le processus de la création littéraire. Maurice Blanchot a utilisé le mythe d’Orphée pour comprendre le processus créateur de l’artiste face au vide potentiel de la littérature (Segal, 1989, 195). Il a remarqué que l’oeuvre se défait au moment où Orphée regarde Eurydice, l’œuvre s’éclipse (Blanchot, 1955, 228) et Dorothy Baker de noter qu’«Orphée ne comprend pas que regarder l’idéal poétique, Eurydice, équivaut à détruire le processus créateur. Regarder sa femme est comme regarder fixement le soleil de midi, regarder une éclipse solaire, fixer une divinité» (Baker, 1986, 19).(12) Si cette éclipse pour Blanchot annule cet acte, l’inverse se produit dans L’enfant Méduse cet acte est justement déclenché par une éclipse (17). Sylvie Germain prend ainsi le contre-pied de Blanchot avec la transformation du mythe orphique en mythe eurydicien et les conclusions qu’elle en tire. Si pour Blanchot Orphée est l’allégorie de l’écrivain descendant dans les profondeurs de l’Être et s’oubliant dans l’oeuvre, Eurydice serait pour Sylvie Germain l’allégorie de l’écrivain remontant de ces mêmes profondeurs et portant l’oeuvre au jour.

 

 

Ouvrages cités

 

Baker, Dorothy. 1986. Mythic Mases in Self-Reflexive Posery. A Study of Pan and Orpheus. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 186 p.

Blanchot, Maurice. 1955. L’espace littéraire. Paris: Gallimard (coll. Idées), 382 p.

Blau du Plessis, Rachel. 1985. Writing beyond the Ending. Narrative Strategies of Twentieth Century Women Writers. Bloomington: Indiana University Press, 253 p.

Bolen, Jean Shinoda. 1984. Goddesses in Everywoman. A New Psychology of Women. San Francisco: Harper & Row, 334 p.

Brunel, Pierre. 1992. Mythocritique. Théorie et parcours. Paris: Presses Universitaires de France, 294 p.

Dronke, Peter. 1962. «The Return of Eurydice», Classica et Medievalia, 23, p. 198-212.

Eliade, Mircea. 1957. Mythes, rêves et mystères. Paris: Gallimard, 310 p.

Germain, Sylvie. 1991. L’enfant Méduse. Paris: Gallimard (coll. Folio), 283 p.

Kushner, Eva. 1961. Le mythe d’Orphée dans la littérature française contemporaine. Paris: Nizet, 362 p.

Ladis, Andrew. 1982. Taddeo Gaddi. Critical Reappraisal and Catalogue Raisonné. Columbia: University of Missouri Press, 276 p.

Sarde, Michèle. 1991. Histoire d’Eurydice pendant la remontée. Paris: Seuil, 331 p.

Segal, Charles. 1989. Orpheus. The Myth of the Poet. Baltimore: Johns Hopkins University Press, 233 p.

Strauss, Walter A. 1971. Descent and Return. The Orphic Theme in Modern Literature. Cambridge: Harvard University Press, 287 p.






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(*) Michèle Bacholle prépare un doctorat en lettres à l'Université du Connecticut à Storrs. |Retourner au texte|
























(1) Toutes les citations du texte sont tirées de la collection «Folio» et le numéro des pages est indiqué seul entre parenthèses. |Retourner au texte|
























(2) D’où le titre pluriel de ce numéro spécial de Religiologiques: «Orphée et Eurydice: mythes en mutation». |Retourner au texte|
























(3) L’échec de la petite Pauline pourrait aussi être interprété comme l’échec d’une Eurydice à en ramener une seconde à la lumière. |Retourner au texte|
























(4) C’est moi qui souligne. |Retourner au texte|
























(5) C’est moi qui souligne. |Retourner au texte|
























(6) Traduction personnelle, c’est moi qui souligne. |Retourner au texte|
























(7) Lumière en latin se dit lux, lucis. Lucie porte donc dans son nom les germes de sa victoire sur les Ténèbres. L’occultation de la joie dans la vie de Lucie est aussi marquée par la disparition de Melchior, le crapaud-génie du lieu. Il n’est pas reparu après la première attaque sur Lucie. Melchior ne reparaît qu’après le pardon de Lucie (270). Il indique ainsi que l’anábasis est près de s’achever. |Retourner au texte|
























(8) Il voit aussi dans El Divín Orfeo de Calderón de la Barca un conflit entre Aristée-le-Diable et Orphée-le-Christ portant sur Eurydice-l’humanité. |Retourner au texte|
























(9) Voir, par exemple, le Leontion d’Hermesianax et la Lament for Bion respectivement des IIIe et IIe siècles avant J.-C. Selon Peter Dronke («The Return of Eurydice», Classica et Medievalia, 23, 1962, p. 201), Virgile pourrait être à l’origine du «regard en arrière» qui perd Eurydice. |Retourner au texte|
























(10) C’est aussi ce qu’effectue Michèle Sarde dans son roman Histoire d’Eurydice pendant la remontée. |Retourner au texte|
























(11) Les deux autres phénomènes qu’il identifie sont l’émergence et la flexibilité. Par «émergence», il entend qu’un simple mot peut parfois mettre sur la voie du mythe, et par «flexibilité» que le mythe, s’il est modifiable et adaptable, est toujours «résistant» dans le texte, son empreinte est indélébile. Or, ce sont bien le «lyrisme astrolâtre» de Lou-Fé, sa naissance sous le signe de la Lyre, la citation de l’Évangile selon saint Matthieu qui, outre le mouvement global de l’oeuvre, permettent au mythe eurydicien d’«émerger» et qui lui donnent la préséance sur le mythe de Méduse auquel il manque d’autre part l’«irradiation». |Retourner au texte|
























(12) Traduction personnelle; c’est moi qui souligne. |Retourner au texte|