RELIGIOLOGIQUES, 15 (printemps 1997) Orphée et Eurydice: mythes en mutation




À BORD D'ORPHÉE DANS LE REGRET DE L'EURYDICE

Jeanne Hyvrard *


La pensée binaire se contente de réputer le sacré impensable, relevant du tabou, quitte à laisser dans cette obscurité s’enraciner la confusion génératrice du totalitarisme. Elle garde férocement le passage et à l’image du sphinx d’OEdipe, dévore tous ceux qui ne parviennent pas à se penser dans le temps. Et pourtant, comment à l’heure de la globalisation, inventer une pensée pour un monde nouveau sans prendre à bras-le-corps, le sacré? Comment s’en détourner à l’heure où des peuples entiers coulent dans le sablier?

L’opinion commune répute sacré tout ce qui touche à la vie et à la mort, à la famille, à la filiation et par extension ce qui relie à un groupe qui a passé, présent, avenir commun et relève de ce fait de comportements absolus. Dans l’ancien monde, l’adage la famille, c’est sacré! recueille encore le consensus et signifie que pour la défense des siens, tout est légitime. En termes culturels, cette quasi autodéfense peut nécessiter des membres du groupe leur sacrifice personnel. Cette collectivité s’exprime par un on avec lequel on fait un, et avec lequel on a la sensation, ou mieux encore le sentiment d’en être. On peut l’évoquer d’un ON-EN-UN*(1) que la voix peut au besoin moduler comme un chant, un cri, une plainte ou un appel en fonction du contexte mais reliant toujours au cri primordial...

Autrefois même contraint, le sacrifice allait de soi. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On peut le refuser sans s’exclure de la société et à l’heure de la monade libre et triomphante, les contours du groupe s’estompent quand cette notion elle-même ne disparaît pas. Quant au sacré, au sens de refus du relatif c’est ce qui ne saurait être subordonné à une valeur plus haute puisque c’est la plus haute. Il souffre de la révolution cybernétique ainsi que des tragédies du siècle écoulé qui pousserait à ériger la relativité en dogme.

Le sacré est une terra incognita dans laquelle il n’est pas bon de s’aventurer. Si on n’en connaît pas la nature, on en sait au moins la frontière. C’est l’au-delà de ce passage, la collectivité n’assure plus le retour. Le voyage dans le sacré est un aller simple. D’où en termes de sécurité individuelle, la nécessité de ne pas s’y aventurer. C’est le domaine interdit, séparé et inviolable des divinités. Des ou de la.

Le sacrifice, c’est ce qu’on leur offre pour désarmer leur courroux, se concilier leurs bonnes grâces, ou au moins assurer, maintenir ou rétablir une liaison. Si le sacrifice consiste en morceaux de viande, on offrira les parties les plus typées, foie ou cerveau, ou celles qui ont trait à la reproduction ou à l’excrétion, en tous cas, celles que la langue elle-même aura consacrées comme les parties sacrées.

L’ennemi, l’hôte, l’otage, c’est cet étranger qu’on peut recevoir et accueillir dans une perspective bienfaisante, mais c’est aussi bien celui ou celle qu’on va sacrifier pour s’en nourrir. C’est celui qu’on a fait autre pour le faire sien, au sens de nourrissement. D’où l’expression prendre en otage pour signifier être instrumentalisé.

La Pâque juive commémore la fin des sacrifices humains. D’abord avec le sauvetage d’Isaac, puis lors du départ d’Égypte. C’est en l’honneur de cette fête que Jésus se réunit avec quelques amis un certain Jeudi... L’hostie de la messe à son tour symbolise ce que le christianisme considère comme l’ultime sacrifice qui va sauver le monde... Cette figure reprend à son compte, d’une façon ou d’une autre, toutes celles qui l’ont précédée: Orphée descendu et remonté des Enfers, mais aussi le Jupiter père/mère enfantant Athéna, qui enfantera à son tour, tout en restant vierge.... Pourtant le qualificatif totalisant de judéochristianisme laisse à désirer, car il est contradictoire dans les termes. Le judaïsme est fondé sur le refus de la mort, et tout particulièrement des sacrifices humains, là où le christianisme en fait 1’apologie. Il y a là renversement et substitution.

Quant au concept de sacrifice, il est lui-même contradictoire. C’est d’un côté le regret de la chose à laquelle il a fallu renoncer. Mais pour prix de cet effort et de ce manque artificiellement créé, se rouvre un espace dans lequel quelque chose peut avoir lieu. Dans un monde saturé, obstrué même par la pléthore qui règne, ce cadeau permet que quelque chose advienne à nouveau, de nouveau. Cette perte n’est pas totale puisqu’on (r)entre en relation avec le monde divin dont on s’assure ainsi les bonnes grâces. À défaut au moins, la paix de la conscience...

Le sacrifice peut ainsi permettre la résolution des conflits sur le mode du Qui perd gagne. C’est que le reliement* au monde de la ou des divinités permet de s’abandonner de nouveau au monde fusionnel*, ou au moins à sa mémoire, alors que c’est impossible dans la vie courante qui, telle qu’elle est, commande qu’on s’en tienne à l’écart. Ce retour du et au fusionnel permet l’apaisement parce qu’il permet de renouer avec la mémoire de ce qui a été laissé de côté.

La théorie du Big Bang ne sera peut-être jamais validée par la Science, mais elle exprime symboliquement la nostalgie absolue d’une fusion primordiale de l’ensemble de la matière, vivante et inerte. Qui sait si on ne découvrira pas un jour que toute masse a inscrit d’une façon ou d’une autre en elle, ce regret! Ainsi le primordial, le principal, le premier peuvent-ils au-delà de la structuration institutionnelle se rejoindre dans une notion plus vaste. Ce n’est plus seulement l’antécédent, mais aussi bien en fin de compte et dans son essence même l’archéo, l’archi, celui qui — parce qu’il est le plus ancien — a la prédominance sur tous les autres et se trouve de ce fait définitivement au-dessus.

L’apaisement vient du fait que le reliement non seulement à la divinité, mais au-delà et à travers elle, au monde de la mère (ou de ce qui en a fait fonction), fait cesser la souffrance de la vitale séparation et remet le monde sur ses pieds. Se soumettant à l’ordre de l’antériorité, on cesse de craindre. L’univers péri maternel reprend un moment, au moins comme fiction, sa place prédominante. Pour l’enfant demeuré en nous, il s’agit alors d’un retour à l’ordre naturel et de la réorganisation des masses mentales.

La mémoire des choses et leur inscription changent de place. Au formatage* de l’ordre établi tel qu’il est et fait souffrir (comme tout ordre imposé) succède au moins provisoirement, un réformatage*, une autre organisation plus proche de l’ordre naturel et qui donne à tort ou à raison à penser qu’il sera plus favorable.

Ce changement d’ordre, ce réformatage, cette restructuration, en russe perestroïka (ce terme comprend les idées de à travers et de trois) permet la reprise en compte, la remise à sa place, le renouement avec la précédence* et son écriture au sens d’inscription. Il peut ne pas s’agir nécessairement de lettres, mais tout aussi bien de signes, de gestes, de figures, d’images et de tout ce qui constitue le bataclan de l’Art.

Cette conversion à l’ordre de la précédence, de l’essentiel, du primordial, du principal, cette adhésion au large/grand, dans ce sens-là, dans son radical grec c’est l’eurus, le renoncement à l’ordre de la séparation, de la dualité et du clivage quand ce n’est pas de la schizophrénie, le nom que prend le mensonge lorsqu’il a généré une double vie.

On pourrait craindre là, la résurgence de la menace totalitaire. Mais souvenons-nous des marins de Magellan... Il faut surmonter la terreur de la fusion pour concevoir un mode de pensée propre à la totalité. C’est une nécessité technique à l’heure de la globalisation. Comment penser l’ensemble dans une logique qui repose sur son refoulement? Ce challenge résume mon travail. Comment reprendre en compte la totalité dans un monde où invoquer les douleurs de la séparance* expose à l’excommunication scientiste?

En commençant par nommer magma* le souvenir que l’enfant adulte a conservé de son lien avec la mère, ÇA/LÀ* le lieu où il le projette et logarchie* le système qui lui permet grâce à ce défaussement* de s’inventer une individualité fictive qui repose sur la consignation d’un être-lieu* à qui la même possibilité est refusée.(2) En découvrant ensuite l’encept*, ce concept ouvert qui reprend avec lui tous les concepts voisins lui ayant donné naissance. Il échappe ainsi à la séparation et relève de l’oralité, l’image, les symboles et les signes, autant dire de l’Art total.

Il est peu probable qu’on sache jamais quelle a été 1’organisation sociale des commencements de l’Humanité. Mais nos récits légendaires nous en parlent peut-être plus que nous le croyons. Ils nous renseignent au moins sur les constructions psychiques: La Genèse biblique laisse résolument de côté le récit du meurtre originel de la Déesse-Mère mésopotamienne, et à Delphes, Gaïa vit son beau python tué par Apollon.

Ainsi s’est ouverte une nouvelle période ontologique. Elle ne raconte pas la fin de l’ère de la prédominance des femmes qui ne relève sans doute que du fantasme et ne pourra jamais historiquement être prouvée, mais exprime au moins dans le développement de l’individu, l’abolition de l’autorité maternelle et l’établissement pour l’enfant d’un nouvel ordre, assis sur ce renversement.

Ainsi au monde vague, errant et divaguant, succède grâce au skenos (le fourniment), une kataskene (installation instituée, constituée) qui est un établissement en soi et pour son compte, imposant un ordre à la terre enfin dominée et formatée. Appelons nome*, cette parcelle de territoire (qu’il soit foncier ou social) à laquelle un logarque* réussit à s’imposer pour en utiliser les ressources, et êtres-lieux, les vivants qu’il est parvenu à y assigner en leur imposant sa domination hiérarchique. Ainsi parvient-il à s’établir comme un être-en-soi* HORS le monde, obligeant ces autres auxquels il refuse le statut d’autrui à demeurer EN le monde. Les destins des êtres-en-soi et des êtres-lieux ne sont pas parallèles mais complémentaires. Appelons logonomie* cet univers mental.(3)

Il est alors possible pour le logarque psychologiquement situé HORS le monde de spéculer et d’investir autant au sens militaire que psychologique et philosophique et de se REPRÉSENTER le monde et les idées, pour ne pas dire le monde des idées dans une abstraction toujours plus grande jusqu’à l’informatisation d’un monde prétendument virtuel.

Comment s’articule alors le psychisme individuel, l’organisation socio-politique et l’histoire réelle ou fictive, on peut l’entrevoir dans: À bord de la logarchie dans le détroit des Sciences Sociales.(4)

Mais ce meurtre fondamental et conte-nature n’empêche pas (au contraire) la mémoire coupable et nostalgique. Dans ces rêves, la Grande Divinité, sa mère souveraine, sa reine, le hante et il doit néanmoins n’y plus penser pour faire face à un modèle militaire, économique et dans le meilleur des cas civique, réputé adulte qui en tous points, la nie, ELLE, puisqu’il fonctionne sur son refoulement quand ce n’est pas sur son exploitation.

Le contact n’est pas pour autant complètement perdu. Perchée sur son trépied, ceinte de lauriers et respirant les émanations de la faille qui communique encore avec le ventre de la terre/mère, la Pythie émet des oracles qu’on peut interpréter en fonction des besoins, pratiquant ainsi avec l’inconscient un dialogue qu’on peut considérer comme la forme initiale de la psychanalyse.

Dans l’Antiquité, la maladie mentale n’était pas encore une anomalie à supprimer. Le discours de la folie n’était pas frappé de l’invalidité systématique qui le caractérise aujourd’hui. La liste serait longue de tous ces médiateurs des forces de l’ombre et du sacré: les prophètes, les saints, les débiles, et les artistes quand ils parviennent au génie. La taxinomie est précaire et les statuts dépendent de l’interprétation et de la tolérance de l’environnement.

Il faut faire une mention spéciale pour les Camisards. Le Théâtre sacré des Cévennes est le recueil des paroles, plaintes, délires, discours et prophéties des Jeunes rendus malades par le double langage de leurs parents. Ceux-ci ayant été contraints à la simulation à la suite de la Révocation de l’Édit de Nantes (1685). Ces enfants fous peuvent être considérés comme des martyrs, ou comme des malades mentaux. Au tournant des Lumières, ils sont avant tout les héros (hérauts) de la liberté d’opinion face à une société totalitaire briseuse de conscience. Progéniture des résistants militairement vaincus par les dragonnades, ils sont les dissidents politiques qui ânonnent dans les affres poétiques le commencement de la Révolution.(5)

La modernité occidentale sera après ce tournant d’une intolérance croissante non seulement envers la folie, mais envers l’émotion elle-même. Aujourd’hui, il est des milieux où ne sont plus acceptés ni les rires, ni la colère, ni les cris et a fortiori les hurlements, véhicules pourtant du sacré au même titre que le silence... Les mouvements excessifs sont mal vus quand ce n’est pas tout le corps qui est refusé.

À l’Hôpital, la douleur est une faute de goût, quand elle ne signe pas le mauvais esprit. L’enfantement devient une opération chirurgicale qu’il est plus prudent d’effectuer par voies hautes (césarienne) que par voies basses (vagin)! Sacré du sacré, la fécondation elle-même ne se contente plus d’avoir lieu in vitro, il faut encore qu’en y injectant directement le spermatozoïde, on force l’ovule!...

Quant au corps féminin, l’idéal actuel est aux antipodes de la nature. Dans l’obligation sociale d’afficher une maigreur pathologique, les jeunes filles se rendent malades pour y parvenir. Là où autrefois elle était soignée comme dangereuse pour la vie, l’anorexie est désormais imposée. Fesses et ventres sont interdits. À voir défiler dans la rue ces corps volontairement sous-alimentés, la peur prend, car y sont accrochés deux énormes seins que la mode souligne et met en évidence. À quoi peuvent-ils bien servir puisqu’avec un bassin masculin, il est peu probable qu’un enfant puisse y gester... On n’ose comprendre que les nourrissons que ces femmes ont en charge sont leurs compagnons occupant indûment la place des enfants qu’ils empêchent, de ce fait, de naître...

Ainsi le meurtre initial de la Grande Déesse est-il très relatif. Si en tuant son Python, on lui a retiré sa puissance pour la réduire à l’impouvoir qui est la quotidienne condition de presque toutes les femmes, on ne l’a pas complètement détruite. On l’a dépossédée de sa fonction d’enfanteresse* nourrissante et sevrante en fonction d’une logique de la reproduction, pour la réduire à une masse placentaire utilisable par chaque homme déchargé ainsi de la tâche de devenir adulte et d’établir la génération suivante... Ce n’est plus OEdipe aux pieds gonflés qui épouse par mégarde sa propre mère, c’est Tête Enflée, Narcisse autarcique qui transforme sa femme en mère et l’empêche d’enfanter... puisque la place est prise et bien prise...

Comment ne pas tomber malade, quand on voit la conception que certains ont de la santé, ou pire encore la revendiquent comme le signe de leur qualité intrinsèquement supérieure sans s’interroger sur l’indifférence affective qui leur a permis de la conserver... L’affection, c’est au sens propre le faire vers. Le petit humain excrète ses déchets vers ce qui lui tient lieu de mère. De l’accueil qu’elle fera à cette expression, dépendra la structure psychique de l’adulte, et à partir de là, toute l’économie affective. Les jeux biologiques ne sont pas égaux et aux inégalités déjà lourdes de classe et de sexe, il faut ajouter désormais celle des structures psychiques. C’est dans la périnatalité que la victime est déjà désignée. Il ne restera par la suite aux prédateurs qu’à élargir cette faille initiale.

Comment s’étonner dans ces conditions que maltraité(e) à nouveau, celui ou celle qui n’a pas été agréé(e) par sa mère et n’a de ce fait pas pu avoir une opinion positive de lui ou d’elle-même, préfère se détruire plutôt que d’agresser? Ainsi la maladie fait-elle son nid lorsque le stress des mauvais coups reçus ne peut donner lieu à l’autodéfense.... La maladie est-elle alors le dernier moyen de témoigner pour qui ne veut pas négliger la mémoire du lien fusionnel?

La maladie est de moins en moins tolérée tandis que la médecine progresse. L’euthanasie s’impose comme une façon normale de mourir et la crémation ne provoque plus d’horreur... Le scandale de la vache folle est symptomatique. Contrainte au cannibalisme, ces bovins ont été dénaturés (c’est ça la folie), mais à aucun moment il n’est question de les soigner, mais seulement de les abattre...

La maladie est d’autant moins tolérée qu’il s’agit d’une affection à laquelle on voudrait que l’affecté(e) renonce. «Tu ne vas pas te rendre malade pour...» On peut compléter la phrase comme on veut, pour la Bosnie, le racisme, le chômage, le sort des femmes... la phrase fonctionne de toutes façons! Ce qu’on veut obtenir c’est que l’affecté(e) ne considère plus comme le ou la concernant quelque chose qui arrive à un(e) autre... Bref que ce qui relie un fragment de la matière humaine à un autre soit cassé et que soit vraiment brisé le souffle du monde qui relie et solidarise la biomasse... L’analyse peut s’étendre aux animaux et aux végétaux... et qui sait même à la matière inerte. Mon frère le nuage et ma sœur la rivière... Les Amérindiens en ont gardé le souvenir...

La psychanalyse a effectué un travail essentiel pour le rétablissement de la mémoire du fusionnel. Si le projet de transformer la névrose en malheur ordinaire n’a rien d’exaltant, il ne faut pas perdre de vue qu’il sauve quand même la vie. Si philosophiquement, en élargissant le champ de la conscience, elle va à rebours du mouvement général d’évacuation de la précédence, elle bute néanmoins sur deux points.

Résolument individualiste dans sa démarche, elle laisse de côté la question de la collectivité. Or comment guérir si on retrouve à l’âge adulte ce qu’on a vécu enfant, l’impossibilité d’assurer une place au lien fusionnel et/ou à sa mémoire?... Par ailleurs pour que la cure puisse avoir lieu, il faut qu’il y ait transfert et pour qu’elle soit un succès, que celui-ci soit liquidé. Il repose sur la possibilité d’une projection sur la personne du psychanalyste réputé neutre. C’est la prise de conscience de cette projection qui va permettre de se représenter la situation. Autrement dit, dès le départ, la psychanalyse se situe dans le cadre du système ontologique décrit plus haut. Qu’en est-il quand ce n’est pas le cas? Soit en raison de l’impossibilité technique (enfermement dans le statut d’être-lieu) ou volontairement en tant qu’objection de culture*. Appelons ainsi l’objection de conscience philosophique. En d’autres termes, la psychanalyse ne guérit-elle pas que les convaincus de la pensée binaire?...

Dans cette logique, il n’y a pas de place pour l’autre qui n’est jamais pris en compte puisque le soi individué est fictif et repose sur la réduction du candidat autrui à la condition d’être-lieu afin qu’on puisse polariser sur lui la mémoire du EN (du lien avec la mère) pour s’en croire HORS. Bref, on s’est défaussé de la mère pour pouvoir confortablement l’utiliser. Une tierce logique* rendrait ce fonctionnement impraticable, car l’autre et la mère y auraient alors également droit de cité. Chacun des trois termes permettant aux deux autres de coexister, le souvenir de la mère étant alors clairement inscrit, et non l’objet d’un obscur et douteux défaussement.

L’accaparement, l’accumulation et la digestion du monde sont au cœur de ce système de la raison rationnelle qui ne compte que ce qu’elle prend en compte sans se préoccuper de ce qu’elle laisse pour compte. C’est aujourd’hui dans la globalisation financière, la terre toute entière, l’oïkos commun* qui est en passe avec la mère, et pour la même raison d’être consommé. C’est l’extension à la planète du système de l’économie tel que l’a formulé pour la premier fois Xénophon: tenir les ressources à la disposition du maître de la nome, sans autre critère que la satisfaction de ses besoins... De ceux des autres habitants de la nome, il n’est jamais question... Cela s’intensifie aujourd’hui à la (dé)faveur de la mutation de l’homme en machine. Mais il n’y a pas mutation. L’homme, ce principe d’organisation de la matière, c’est la machine. Son moyen, c’est le logos, l’emprise. Dans la chaîne de l’évolution, le chaînon manquant, c’était NOUS, l’Humanité.

La destruction et la capitalisation pourraient paraître contradictoires. Ce serait mal connaître la logique du système basé sur la séparation, le clivage, la coupure. Il s’agit de saisir dans la proie, la partie comestible, et elle seule. La gestion n’est que le début de la digestion. Il s’agit aujourd’hui de capitaliser la mère devenue inutile. Son dénigrement, son refoulement et son occultation n’ont été que les stades préparatoires à cette destruction. Que le slogan Nique ta mère ne fasse pas l’objet de poursuites judiciaires est déjà de mauvais augure... mais plus simplement encore, en France Ta Mère! est d’ores et déjà devenu une injure. Huxley avait annoncé son devenir de mot imprononçable dans Le meilleur des mondes où un personnage rougissait d’avoir eu une génitrice.

Hélas la capitalisation/développement, c’est la loi de la nature, rien d’autre. Le chaos est sousjacent à toutes choses qui ne se prétendent ordre que pour mieux dominer et leurrer ou plus exactement l’ordre, c’est la domination.(6) Le développement, c’est la phase préparatoire à l’ingestion de la proie, le retirement de l’enveloppe, de la peau, plus brutalement l’écorchement. C’est ce qui arrive aujourd’hui avec l’abolition générale des frontières, des États et des règlements. C’est le retour à l’état de nature après le balaiement de l’effort humain d’aménagement comme la sublimation de la dévoration brute, en sacrifice de viande animale d’abord, puis de pain, et de la guerre permanente en Jeux Olympiques.

Qu’en est-il alors de ceux qui ne se résignent pas à ce monde de substitution, de dévoration voire de révisionnisme*, si on prend ce mot-là dans le sens de s’assurer que la matrice est bien vide et qu’il ne peut plus rien advenir de nouveau dans un monde tout à fait clos, et peut-être même forclos? Qu’advient-il de ceux qui n’ont pas pu se résigner à la destruction de la mémoire de la mère et du sacré?

Comment croire qu’Orphée qui par son chant avait assuré la victoire des Argonautes ait pu échouer dans la mission périlleuse de ramener son épouse des Enfers? Qu’est-ce que cette Eurydice dont nous parle pour la première fois Virgile pour aussitôt la faire disparaître? Qu’en est-il de son poursuivant Aristée qui enseigna aux hommes l’art d’élever les abeilles et de tailler les vignes? Comment se résigner au sort final sacrificiel du chantre qui autrefois charmait les bêtes sauvages? Comment croire ce que nous transmet la tradition?

Qu’en est-il de ceux qui ne peuvent se résoudre à se débarrasser du sacré, ni à la mode grecque de la représentation théâtrale qui en charge les acteurs et collabore un moment avec eux, en un lieu donné et selon des règles bien précises, pour mieux s’en débarrasser le reste du temps? Ni à la mode monothéiste dans l’invention d’une Déité unique hors-sol avec qui on n’a rien à faire ici-bas, fût-elle La Dieue. Nous ne voulons pas davantage du polythéisme ouvert de l’Olympe ou sournois du catholicisme avec sa kyrielle de saints et sa trinité. Rien de tout cela ne nous convient. Nous ne voulons pas nous débarrasser du sacré puisqu’il est le lien avec la mère et à travers elle avec toute la précédence.

L’Art et la maladie, deux versions de la mémoire dans des lieux où elle n’a aucune autre place sont des pis aller. Ne s’y trompent pas non plus les sociétés qui n’ont d’autres projets que de les absorber, les résoudre, les dissoudre, les réduire, en tous cas les détruire en tant que contestation radicale des modes culturels. Pourtant certains résistent. Des individus, des groupes, des sociétés entières. Marginalisés. Peut-être pas tant que le croient leurs oppresseurs.

Peut-être ceux-là ont-ils conservé des éléments culturels qui, rewrités, pourraient apporter des solutions aux problèmes de l’époque. Retournons aux carrefours. Revisitons les Lumières. Débarrassons-les de ce qu’en ont fait les scientistes, les dogmatiques et les ultralibéraux. Retournons aux carrefours et interrogeons-nous sur la cassure sur laquelle repose Le Nouveau Monde en passe de s’étendre à la planète entière. Retournons aux carrefours et questionnons la représentation assignant le monde dans une partie du monde de plus en plus rétréci au fil des siècles.

Cela ne peut pas se faire dans la pensée Ergonomique actuelle, mais il n’est pas trop tard pour découvrir que l’ontologie en vigueur repose sur une ontochaïe* qui explique le prétendu innommable, comme le logos impose sa domination au chaos et ce, pour la même raison. Elle n’est pas l’obscurantisme qu’essaient de faire croire les gardiens de l’idéologie officielle. Tout au contraire. Réintégrons dans la pensée, la deuxième moitié de la raison, jusque-là laissée pour compte. C’est en explorant cette obscurité et en comprenant de quoi elle est faite qu’on aura les outils pour lutter contre les intégrismes, le totalitarisme, les sectes et la magie.

Un autre ordonnancement est possible. Quelle est cette Eurydice dont prétendument Orphée aurait été inconsolable, et que pourtant il n’a pas aimée assez pour faire ce qu’il fallait pour la conserver. EURYDICE au sens strict Large Justice! Quelle est cette nymphe sauvage qui aimait tant courir les bois et les sentiers et qu’Aristée l’inventeur de l’agronomie poursuivit mortellement? LARGE JUSTICE, est-ce le souvenir de l’économie distributive qui peut Ô ma terre maternelle fournir à chacun de quoi vivre?

EURYDICE LARGE JUSTICE! Ô mon Europe au large visage! Quels liens nous relient qui s’ancrent dans les profondeurs de la grande vache sacrée et de la belle nymphe que Jupiter — Taureau enleva un jour qu’elle se baignait dans la Méditerranée. Orphée n’aie pas peur. Retourne-toi sans crainte. Les Enfers ne sont pas ce que tu crois. La globalisation est la ligne d’horizon au-delà de laquelle les marins de Magellan craignaient de voir tomber la mer. Au-delà de la ligne d’Équateur les navires ne fondent pas et les monstres marins ne dévorent pas les aventuriers. Penser la fusion est possible. Organiser autrement le sacré est nécessaire. Inventer la tierce culture est souhaitable. La restructuration mondiale est en marche. Ô ma mère la cybernétique, le Grand Réseau capable de donner à chacun de quoi au moins ne pas mourir. Ô la grande manne de l’économie maternelle.... Orphée, retourne-toi sans crainte, Eurydice, c’est ta mémoire.

 

Lexique des néologismes du texte

 

ÇA/LÀ Point de projection du magma sur autrui ou sur une institution.
 
Défaussement Pratique consistant à se défausser d'une charge pénible sur autrui.
 
Encept Concept non clos, reprenant les concepts voisins qui lui ont donné naissance. Sert entre autres à penser une situation de gestation et d'enfantement de quelque chose de nouveau.
 
Enfanteresse Aspect maternel de la femme, si on met l'accent sur la production de progéniture vivante.
 
Être-en-soi Individuation fictive qui n'a pu être obtenue que parce que le magma a été projeté sur un autrui à qui la même possibilité a été refusée.
 
Être-lieu Situation psychique de l'être (masculin ou féminin) à qui l'entourage dénie toute possibilité d'individuation.
 
Formatage Établissement d'un appareil mental.
 
Fusionnel Qui a rapport à la fusion.
 
Hors-sol Logique philosophique qui fait abstraction de la biologie humaine et de son traditionnel enracinement terrestre.
 
Logarchie Système dans lequel une personne (homme ou femme) s'arroge pour elle seule un pouvoir d'individuation qu'elle refuse à autrui.
 
Logarque Dominant en situation de posséder un autre être.
 
Logonomie Agencement mental qui évacue la mémoire de la fusion avec la mère en répartissant ontologiquement les rôles entre ceux qui pourront faire semblant de ne pas s'en souvenir, et les fusionnés délégués à ce rôle et qui, de ce fait, ne pourront jamais s'en affranchir. La logonomie permet au logarque de vivre en parasite psychique au détriment des fusionnaires de son entourage.
 
Magma L'élément du psychisme qui a gardé la mémoire de la fusion avec la mère.
 
Nome Féminin dans cet emploi par référence à la mémoire maternelle. Territoire psychique, institutionnel ou foncier sur lequel règne un ou une logarque.
 
Objection de culture Objection de conscience philosophique et pour les mêmes raisons.
 
Oïkos commun La planète en tant que niche écologique et champ d'investigation de l'économie globalisée.
 
ON-EN-UN Formalisation de la mémoire fusionnelle qui perdure à l'intérieur du psychisme.
 
Ontochaïe Est à l'ontologie ce que le chaos est au logos.
 
Précédence La somme de tout ce qui a précédé.
 
Réformatage Modification dans la structure de pensée.
 
Reliement Dans une perspective d'intégration, établissement volontaire d'un lien.
 
Révisionnisme Au-delà des sens utilisés par les historiens, l'ensemble des comportements qui ont pour but de nier la mère, de prendre sa place et, pour finir, de l'abolir.
 
Séparance Nostalgie tenace et douleur psychique propre à ceux qui sur le plan affectif ne supportent pas la séparation.
 
Tierce-logique Logique du tiers inclus dans lequel un terme peut avoir en même temps un contraire et une négation.
 

Bibliographie de Jeanne Hyvrard

Les prunes de Cythère. 1975; Mère la mort. 1976; La meurtritude. 1977; Les doigts du figuier. 1977. Paris: Éditions de Minuit.

Le corps défunt de la comédie, traité d'économie politique. 1982. Paris: Seuil.

Le silence et l'obscurité, requiem littoral pour corps polonais. 1982. Paris: Montalba (Arthaud).

Auditions musicales certains soirs d'été. 1984; La baisure suivi de Que se partagent encore les eaux. 1985; Canal de la Toussaint. 1986; Le cercan, un long et douloureux dialogue de sourds. 1987; La pensée corps. 1989; La jeune morte en robe de dentelle. 1990. Paris: Édition des Femmes.


Autres textes en relation avec le sujet de l’article:

Communications de 1984 et 1988 prononcées au Québec et publiées à Montréal: l'Hexagone, dans L'écrivain et l'espace et L'écrivain et la solitude.

«Le français contrelangue», Revue et Corrigée, 18, Bruxelles.

Interview par Monique Saigal en 1993 au sujet des différences de pensées avec Luce Irigaray. French Studies (Dalhousie), 33 (hiv. 1995).

 






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(*) Jeanne Hyvrard est économiste et écrivaine à Paris. |Retourner au texte|
























(1) NDL’A: Les néologismes suivis d’un astérisque sont définis dans un lexique à la fin de cet article. |Retourner au texte|
























(2) Voir mon dictionnaire philosophique La pensée corps. Paris: Éditions des Femmes, 1989. |Retourner au texte|
























(3) Voir La pensée corps. |Retourner au texte|
























(4) Communication prononcée au CIEF, à Toulouse, en 1996. |Retourner au texte|
























(5) Voir mon «Archipel du Désert» dans la Revue et Corrigée, 10, Bruxelles, 1982. |Retourner au texte|
























(6) Voir mon Canal de la Toussaint. Paris: Éditions des Femmes, 1986. |Retourner au texte|