RELIGIOLOGIQUES, 15 (printemps 1997) Orphée et Eurydice: mythes en mutation




ORPHÉE ET EURYDICE: MYTHES EN MUTATION

Metka Zupancic *


Il est de ces coïncidences dans la vie qui font qu’un projet se fait (1) à la suite d’échanges parfois fortuits, devenus amicaux, où un groupe se forme comme malgré lui, sans que ses membres soient directement en communication les uns avec les autres, et où il suffit, pour que ÇA prenne forme, que les fils du réseau soient tenus par deux personnes, entre continents, pays, langues, ordinateurs, fax, courrier électronique, systèmes informatiques, logiciels incompatibles, dictionnaires ne donnant pas l’orthographe de tous les mots utilisés par nos collaboratrices, nos collaborateurs. Surtout: entre manifestations des schèmes mythiques, entre transformations, entre points de vue différents, entre Orphée et Eurydice, entre plusieurs Orphée et, encore plus intéressant peut-être, entre nombreuses Eurydice. Il y a deux bonnes années, lorsque tout a commencé, nous ignorions certainement, le très fidèle et dévoué Guy Ménard, directeur de cette revue à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux, et moi-même, instigatrice de ce projet, et si heureuse d’être accueillie par la revue, à quel point la part féminine aurait pris le dessus, dans ce numéro particulier, à quel point Eurydice s’y ferait entendre, et à quelle polyphonie elle se livrerait pour nous témoigner d’être bien vivante, comme sont vivants les mythes qui l’entourent, dans la littérature non seulement de ces dernières années, mais dans notre siècle entier, ce siècle qui se voulait tellement loin des mythes, et qui en a tellement créé là où on s’y serait le moins attendu.

Plusieurs étapes méritent d’être rappelées, dans la gestation de ce numéro, vu qu’elles ont contribué aux échanges, qu’elles ont permis de vérifier quel pouvait être l’intérêt général pour ce type de projets. Mais aussi, quelle pouvait être, parmi les littéraires, les chercheur(e)s en littérature, l’importance accordée aux mythes, et, en outre, à quel point un regard «autre», posé sur la littérature, les arts et la Vie, tout simplement, pouvait témoigner de la prégnance de ce mythe particulier qui nous intéresse tant, du mythe devenu double, celui à la fois d’Orphée ET d’Eurydice, dans la mouvance spirituelle telle qu’elle imprègne les écrits, le chant, l’image, la pensée globalisante, comme elle se manifeste dans le nouveau paradigme scientifique.

Il y avait au départ (et je prends ici la liberté de jouer sur un mode proche des contes, pour rester évidemment près des mythes, ou encore, témoigner à quel point les mythes nous tiennent et nous façonnent), il y avait, dis-je, une seule personne qui a osé, dans un pays qui maintenant n’existe plus (démembré à la façon orphique? déchiré peut-être au-delà du «dicible», par quelque mythe que ce soit...), une personne qui ne pouvait (viscéralement, inconsciemment peut-être, mais aussi, vitalement) aborder une œuvre contemporaine, celle de Claude Simon, qu’à la lumière de ce qu’elle a choisi de nommer l’orphisme, une sorte de religion dans laquelle entrent les poietai, comme malgré eux, au moment même où illes (et je joue ici avec un des termes chers à Hélène Cixous) optent pour l’expression par les mots, par les schémas mentaux, par les constructions de pensée nourries de ce subconscient, de ce corps, de ces archétypes que toutes ces dimensions véhiculent pour les penseur(e)s et les artistes. Il y a ce livre, toujours sous presse, depuis de nombreuses années,(2) qui témoigne de la conviction de cette personne, de celle qui ne pouvait que «voir Orphée partout» (remarque auto-ironisante de notre cher Gilbert Durand, dans son texte pour ce collectif), à savoir la conviction qu’il était temps d’accepter le mythe à l’œuvre, qu’il était utile de le voir — partout? — et pourquoi pas? — pour mieux comprendre son fonctionnement, pour mieux comprendre à quel point il représentait cet écran, obligatoire, par lequel nous percevons, vivons le monde. À l’époque où elle s’est donné tant de mal à convaincre son entourage qu’il n’y avait aucun danger à se lancer dans cette eau trouble du chaos mythique, irrationnel, transrationnel dirait Michel Maffesoli, à l’époque où elle vivait elle-même (pour se prouver qu’en-dessous de toute structure, littéraire ou psychologique, il y avait mythe?) les mythèmes d’une Eurydice telle que suggérée par les écrits dans lesquels elle baignait,(3) le mythe pour elle représentait la suprême vérité, moyen presque ultime de connaissance de soi, des lettres, du monde. Elle était certainement loin de vouloir accepter le mythe comme un écran, obligatoire certes, inévitable même si sous-jacent, inconscient, non-perçu par ceux et celles qui le vivent, un écran qui empêche de voir la réalité en face — mais peut-on jamais la voir, et qu’est-elle donc, cette réalité? Il lui a fallu de nombreuses années, fructueuses, pense-t-elle, pour atteindre un moment dans sa propre maturation — où elle chérit entre tous ces instants privilégiés pendant lesquels elle peut s’observer en train de se construire une croyance, un paradigme mythique: instants précieux où elle peut encore changer le cours des choses, où elle se sent libre de se diriger dans une direction ou une autre. Non pas qu’elle ait cessé de croire à l’existence et à l’omniprésence des mythes, mais elle ne croit plus à une certaine fatalité dans notre conditionnement par l’imaginaire. Elle affirmerait plutôt, pour paraphraser cet ami dont l’œuvre et la réflexion sont pour elle souvent une belle source d’inspiration, Yvon Rivard, qu’on peut s’imaginer détrôner ses dieux, qu’on peut s’imaginer arracher les idoles de nos parois intérieures de stabilité mentale, mais qu’on ne tarde surtout pas, surtout pas, de s’en refaire d’autres, d’en ériger d’autres en idoles, dans cette belle danse qu’est la vie. Mais il reste que nous pouvons voir nos agissements, nos pulsions, et que nous pouvons les voir dans la littérature, et que cette littérature peut encore et toujours, et on dirait même plus que jamais, nous apprendre à voir où mènent nos constructions mentales, comment se forment nos systèmes de croyances, comment l’être humain essaie d’y garder l’équilibre précaire entre dynamisme des rapports, synergie, joie, Amour (et tout l’orphisme en parle!), et destruction, souffrance, dépression, isolement, séparation (et si le mythe dit tant soit peu vrai, s’il rejoint les contraires, l’orphisme est évidemment rempli de leçons sur ce versant également).

Pour reprendre la petite histoire, et pour continuer dans la foulée des attitudes paradoxales suggérées par le Mythe, il y avait justement, à cause de certaines frustrations, pays quitté, catabases et anabases et sparagmoi vécus et assumés et répétés, ce besoin de voir les mythes à l’œuvre, de voir aussi qui, dans les mythes, et pareillement, autour des mythes, y était à l’œuvre. Et en bonne Hermesse (4) qu’elle a toujours cru être, une fois installée un peu plus solidement dans le Nouveau Monde, elle a cru nécessaire et utile de (se) prouver qu’elle était loin d’apparaître comme cavalière seule, sur l’écran des rectitudes académiques («en ce qui a trait à la recherche»...). Un colloque et un collectif, dès 1994 (5) — et un réseau sur lequel pouvoir s’appuyer pour créer d’autres enfants mythocritiques, aussi laborieuses que soient les grossesses collectives. (6) Ainsi, ce recueil d’articles est comme un nouveau tour de spirale, comme une condensation, un arrêt encore entre époques, approches (il n’y a pas qu’une seule «mythocritique», et notre maître ne le confirme-t-il pas lui-même, en se prêtant d’ailleurs à un exercice très fructueux mythanalytique?), entre littératures, entre écritures, entre langages — dans le sens sémiologique du terme, entre expressions différentes, codes de significations qui utilisent d’autres signes que ceux de la Parole. Et sans prophétiser l’avenir de ce mythe devenu au moins double sinon pluriel, et sans couvrir toutes ses manifestations, ce collectif a néanmoins réussi à en signaler les grands mouvements — qui pourront être utilisés, tout prêts à s’appliquer, dans un système ouvert, à ce qui n’a pu être testé, vu, lu, apprécié.

De fil en aiguille, plusieurs événements ont jalonné le cheminement, cette condensation progressive, cet apprentissage à plusieurs: beaucoup de discussions, beaucoup de rencontres, d’un colloque à l’autre, d’une adresse à l’autre. Un hasard qui n’en était pas un: Margaret Bruzelius présidant une session sur l’orphisme dans la littérature américaine du XXe siècle, au congrès du MLA à San Diego, en décembre 1995; sa communication sur la poète H.D.(7) faisant ressortir les paradigmes que nous voyions à l’œuvre dans la littérature des femmes francophones. Or c’est précisément dans ce but, notamment de montrer l’effervescence d’une mouvance «eurydicienne», que j’ai proposé une session au XXth Century French Colloquium, tenu en mars de l’année dernière au Maryland, à l’Université de College Park. (8) Tant qu’à œuvrer dans les mythes, j’ai lancé l’invitation pour qu’on s’y laisse entraîner jusqu’au bout, ou presque: que le mythe, celui qui semble prendre parole, avec celle qui ne se laisse plus confiner dans le rôle d’inspiratrice muette, ait sa (large) place dans nos présentations... Et je me vois ici assumer le moi-je, ce qui n’enlève rien à cette attitude mi-ironique mi-autocompatissante par laquelle je m’efforçais de démasquer mes propres mythes — tout en m’avouant vaincue sur mon propre terrain: en ayant permis cet afflux important féminin et peut-être «féministe» (quels beaux mythes, encore) dans ce recueil, je n’ai pas cherché à empêcher la parole à Orphée, je ne me suis pas alignée sur les Ménades et je n’ai pas plaidé pour la castration de l’«écriture masculine», de l’expression des hommes. J’essayais cependant — probablement — de faire entrer avec moi, dans une vision religiologique de la littérature, des arts, cette belle force synergique qui n’est pas toujours des plus douces ou des moins contestataires ou des plus pacifiantes. Mais que nos mythes soient vus et démystifiés et reconstruits et réécrits — et que nous fassions ensemble un pas de plus dans la prise de conscience de ce qui est, de ce qui pourrait être, de ce que nous choisissons d’être. Dans ce même ordre d’idées, et pour honorer la force poétique d’une collègue et amie, j’ai choisi de mettre en exergue du collectif deux poèmes de Margaret M. Cook: parmi les jeunes poètes, parfois d’orientation moins explicitement mythique, plus proche par endroits de Freud que de Jung, cette nouvelle figure d’Eurydice ne cesse de provoquer, de susciter la parole; que la parole lui soit donnée.

 

Quel(s) mythe(s)?

 

Voici cependant une série de réflexions plutôt théoriques dont j’ai proposé une partie, dès les premiers temps du projet, aux collaboratrices et collaborateurs potentiels de ce numéro. Ces réflexions, tout en reprenant de façon synthétique un bon nombre d’orientations dans les études sur l’orphisme, ont probablement suscité quelques réactions à l’origine des seize articles ici présents. Je me permettrai ainsi, sans vraiment rentrer dans le détail de chacun des articles, de signaler en passant, en fonction d’un concept repris, d’une idée synthétisée, les noms des auteur(e)s qui se sont penché(e)s sur la question: ma réflexion, en soi une tentative de conjonction des contraires, ne voudrait évidemment en aucun cas se substituer au plaisir d’une «vraie» rencontre, celle avec les textes de ce numéro.

Parmi les paradigmes les plus prégnants de la pensée occidentale tels qu’ils se manifestent par le biais de la littérature et plus largement à travers les arts, le mythe d’Orphée, l’orphisme comme mouvement de pensée ou encore comme ancrage dans un des domaines mythiques grecs très importants semble garder une place tout à fait privilégiée. Légende ou religion, mouvance, courant ésotérique, mythe central aimantant de nombreuses figures qui, à première vue, se situeraient loin de ce chantre et de la «glorification de la musique» (Sorel, 20), ce domaine n’est peut-être qu’une métaphore géante pour signaler ce qui arrive à l’humanité, ce à quoi elle se heurte depuis un premier réveil de la conscience, dans les temps immémoriaux, c’est-à-dire sa finalité, la mort comme ultime défi (Bucher). (9) Nombreux sont les penseurs (Eliade, Durand, etc.) qui insistent sur la démystification et la démythification progressive de la sphère publique et plus particulièrement des arts, dans le monde occidental. En même temps, ils voient l’art comme réceptacle et conservateur des valeurs spirituelles, aussi «désacralisées» qu’elles puissent être. Si l’art et la littérature en particulier ont tant soit peu conservé les dimensions anciennes de leur propre fonctionnement, c’est précisément au contact avec les œuvres contemporaines qu’il est possible d’anticiper les mouvements à venir, dans la conscience occidentale. C’est ici que l’orphisme rentre en ligne de compte: nul autre qu’Orphée ne peut être considéré comme figure mythique parrainant (au moins) une grande partie de l’expression artistique: la littérature. En fait, selon de nombreuses approches, dont celle d’Elizabeth Sewell, parler de littérature, c’est parler du mythe (ne serait-ce que par le recours à l’étymologie, avec le mythos comme récit, histoire, modèle, comme vecteur de toute création littéraire). Parler du mythe, en littérature, revient donc à parler d’Orphée... Mais ensuite, faudrait-il affirmer que parler reviendrait à s’associer aux mythes? Ou encore, créer un langage (pictural, musical) signifierait-il créer dans le royaume d’Orphée? Certains de nos textes ici même s’aligneraient sans hésiter sur cette perspective: le fait de dire, autant en (astro)physique qu’au cinéma, les mythèmes fondamentaux de l’orphisme, à savoir la catabase, l’anabase et le sparagmos (Strauss, Descent and Return), semblerait en soi un gage suffisant pour l’inscription dans le domaine de l’orphisme (ce que suggèrent ici même Lewis et Gargano). Ce dernier deviendrait-il ainsi un «simple» nom, parmi tant d’autres, à donner aux grands mouvements de l’âme, aux procédés symboliques ou aptes à être symbolisés (Hyvrard)? Si nous avons lancé ce projet, c’était dans l’espoir d’apporter quelques réponses, ou des variantes de réponses, à toutes ces questions: devrions-nous avouer, en fin de parcours, que les réponses sont tout aussi nombreuses que les approches réunies dans ce numéro?

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Dans une perception cyclique de l’Histoire — typique du mythe, dira-t-on — que met en relief Mircea Eliade, une sorte d’équilibre s’établit par le biais de la conjonction entre plusieurs phases de destruction suivies de la construction. Si on observe de près le mythe d’Orphée et ses manifestations, on se rend compte que ce sont là les mouvements typiques de ce paradigme. L’art, par le biais de l’orphisme, peut être perçu comme harmonie, comme possibilité du dépassement des contraires, mais aussi, comme descente dans les enfers — quelle que soit leur nature (métaphorique, allégorique, sociale, psychologique, etc.), ou encore comme sparagmos — le déchirement; dans toutes ces variantes, il offre de la matière à exploiter. Ces phases, ces moments dans l’orphisme, quoiqu’il soit possible de les percevoir dans leur succession temporelle, se manifestent le plus souvent conjointement, peuvent être observés simultanément. Si, pour Ihab Hassan, la littérature contemporaine, placée par lui dans le postmodernisme, est fortement marquée par le déchirement, la nature éclatée des œuvres de notre temps ne dit cependant pas «tout» sur leur fonctionnement. La mythocritique nous a certainement appris à voir les phénomènes dans leur mouvance (Durand, Structures...), dans leur pluralité: jamais un procédé ne se présente, dans une création de la pensée, sans son contraire, sans sa partie «ombre» (avec un héros pastor et agnus, rédempteur et victime), et on a appris à lire (encore chez Durand) qu’aucun «régime» n’apparaît séparé de son contraire. Une perception binaire, dans l’orphisme et dans les mythes en général, se combine souvent avec une vision tripartite. L’art comme une première rencontre fondamentale, celle avec l’amour et la mort, génère un parmi les triangles possibles, art/amour/mort (Charles Segal). Mais encore, si nous examinons l’art comme système de relations, comme interaction de plusieurs (en fait, cinq) «langages» (orphiques, selon Elizabeth Sewell), où celui de la littérature intervient souvent comme unificateur de différents modes d’expression, l’orphisme en tant que mode particulier de penser suscitera d’autres schémas mentaux, sollicitera d’autres niveaux de communication, par la parole, par la créativité en général.

Mais encore, que trouvons-nous «au départ», «à l’origine» (ces deux notions témoignant en elles-mêmes de notre désir — mythique! — de saisir, de nous approprier les secrets de notre existence)? Un héros, mais toujours en conjonction avec tout un système de personnages, de mythèmes, toujours avec sa généalogie multiple qui offre plusieurs portes d’entrée, plusieurs pistes à suivre, pour ces reprises, ces «métamythes» partant peut-être d’un orphisme initial, mais se multipliant en conjonctures pythagoriciennes, néoplatoniciennes, alchimiques... (Beckett) et aussi — narcissiques (Strauss). Un nombre d’aventures, un nombre de légendes, présentes bien au-delà du bercail gréco-latin, reprennent, probablement sans les nommer comme les Grecs l’ont fait, les mythèmes fondateurs de cette quête toujours marquée (selon Durand) par la nostalgie — du nostos, retour, et algia, douleur. Je parlerais de la nostalgie d’atteindre l’autre, celle de nous rapprocher du noyau, du secret de notre existence, la nostalgie de toucher à cet autre qui, au-delà des images que nous projetons sur ce qui nous entoure, offrirait peut-être la révélation de qui nous sommes vraiment. C’est pour cette raison qu’Orphée, pendant très longtemps représenté comme «agamos» (Brunel, 1129), a besoin d’une Eurydice, de cette image, représentation (encore mythique!) de l’autre qu’il n’a toujours pas appris à voir sans la perdre ou sans se perdre, dans son hésitation entre la fidélité à la Création (solitaire!) et la Communication (qui ne serait pas domination, oubli de l’autre, transformation de l’autre en fonction de nos propres attentes).

 

Quelle(s) mutation(s)?

 

Si telles sont les assises de la pensée mythique ancrée dans la figure d’Orphée, il s’agirait d’observer, dans le cadre de nos préoccupations, les modifications aussi bien que les différentes formes de continuité dans ce domaine — telles que conditionnant, nourrissant la pensée contemporaine.

Un premier constat inévitable porte sur le rôle radicalement changé de la femme dans le mythe. Un renversement, un revirement semble se produire par lequel Eurydice acquiert une position beaucoup plus active, beaucoup moins dépendante que ce que nous propose le mythe traditionnel. Selon les théoriciennes américaines du mouvement «revisionist mythology» (dont témoignent entre autres les écrits de Barbara Walker), il s’agirait là d’un processus typique et nécessaire, marquant un échelon important dans l’histoire de notre civilisation, avec le rejet des valeurs patriarcales et la poussée d’une conscience davantage matrilinéaire sinon matriarcale (plusieurs propos réunis à ce sujet par Carolyne Larrington, dans The Feminist Companion to Mythology). Ceci ne suffit peut-être pas à expliquer les changements advenus dans les arts — et surtout le fait que pour la majorité des artistes contemporaines, ce soit encore la figure d’Eurydice qui semble se manifester pour ainsi dire automatiquement, sans hésitation, qui demande à surgir, s’exprimer par sa propre parole. Parmi les figures mythiques de l’antiquité, il faudrait le croire, Eurydice se présente comme la seule à pouvoir faire face à Orphée, à narguer, en quelque sorte, celui qui pendant si longtemps avait besoin d’elle pour ses belles créations, mais qui ne devait pas se retourner vers elle; qui, pour créer, avait besoin de l’isolement, de la séparation, de la déchirure. Mais en narguant Orphée et son impuissance à exister autrement, la nouvelle Eurydice échappe-t-elle à ce fonctionnement même qu’elle reproche à Orphée, celui par lequel, pendant des millénaires, elle a été reléguée au silence? En décidant de sa propre remontée, de sa propre mise au monde, en projetant sur cet homme «bouc émissaire pour tous les autres» sa rage longtemps accumulée et contenue, Eurydice enlève d’une certaine façon à Orphée la possibilité d’être qui il est en dehors de l’image qu’elle s’est faite de lui. En même temps, elle revendique le regard par lequel elle verra (Jorie Graham, lue par Morris). Paradoxalement, tout en l’accusant de l’avoir reléguée dans l’autre monde, elle s’attend à ce qu’il soit parfaitement infaillible — et aussi, responsable de leur sort commun. C’est probablement cette Eurydice très proche des Ménades que craignent les poètes du début de ce siècle (selon Kushner), ou bien, les Orphée contemporains reculent-ils devant l’Eurydice réclamant ses propres pulsions, sa sexualité? — chez Andrée Christensen (Bouwer); celle aussi qui, par un retour des forces, sera le bourreau expiatoire chez Amélie Nothomb (Helm). Eurydice non entendue, qui laisse son faux Orphée se faire mutiler par de nouvelles (éternelles) Ménades, chez Michèle Sarde (Proulx, Plate). Ou encore une Eurydice se mettant à la place d’Orphée (Watthee-Delmotte, sur Bauchau), Orphée devenu femme dans sa propre séparation, et ensuite dans sa propre renaissance à la créativité (Kielowski vu par Lewis). Ou encore, comme chez Anna de Noailles (Perry), une Eurydice qui refuse la remontée, mais croit paradoxalement à la force rédemptrice de la parole (au féminin?), la poésie (au sens large du terme) restant finalement le seul endroit où œuvrer s’avère possible. Une nostalgie perpétuelle des retrouvailles, mais beaucoup de rancune, beaucoup de questions — Eurydice obtient-elle finalement le statut de sujet, chez Sylvie Germain? (Bacholle) —, beaucoup de peurs, beaucoup de doutes, et pourtant, le cheminement qui continue.

Comment expliquer ces versions, ces ramifications, ces possibilités qui s’avéreraient probablement encore plus nombreuses, plus on élargirait l’analyse? Peut-être devrait-on tout simplement comprendre que le mythe est loin d’être un — que ce foisonnement est la marque d’une vie autonome inscrite dans le processus mythique, celui que nous aidons quotidiennement à nourrir, à re-créer par nos façons d’être, de penser, de sentir? En observant la logique inhérente au mythe, il s’agirait en outre d’accepter une évidence, à savoir que notre époque n’invente rien de particulièrement nouveau: ce qui apparaît comme la quatrième phase dans l’histoire de l’orphisme, celle de «construction féminine», à la suite du déchirement d’Orphée, est déjà inscrite dans le mythe traditionnel. La tête qui chante et qui continue d’appeler Eurydice n’échoue-t-elle pas sur Lesbos, parmi les poietai au féminin? Et même si ces poètes, chacune à sa façon, prêtent leur corps et âme, leur créativité toute entière, pour que s’élève la voix d’Eurydice, ne devrait-on pas voir —aussi —, dans le voyage post mortem de la tête d’Orphée, un appel à la collaboration, à la création non pas à partir de l’absence, de la séparation, mais à partir de la présence, de la coexistence? — ce qui me paraît extraordinaire, parmi les textes analysés dans ce volume, c’est que ce soit la poésie de Paul Chamberland (analysée par Milat) qui formule cet appel. Et si tel était le cas, pourrait-on ainsi parler d’une cinquième phase amorcée déjà, se profilant à notre horizon artistique?

Je reprends ici, pour conclure sur l’exemple d’un mythe très vivant, les petites allusions (beaucoup trop rapides) à la valeur particulière (pourtant extrêmement significative) des chiffres, à l’intérieur de l’orphisme: un rapport double (homme-dieu, homme-femme, corps-esprit...) se nourrissant de phénomènes triples (phase apollinienne et solaire, phase dionysiaque et lunaire, et ensuite, phase de l’«équilibrage des contraires» comme vision possible de l’évolution du mythe), pour frôler le quadruple et même le quintuple (les trois étapes «obligées», la catabase, l’anabase et le sparagmos de l’homme, complétées par la montée de la voix féminine, en vue d’une conciliation, d’une guérison possible). Le double et le triple, paradigmes des relations de ce monde, donnent le quintuple (orphique) à un autre niveau encore: pour reprendre Elizabeth Sewell, tout(e) auteur(e) s’aventurant dans le domaine de l’orphisme est comme projeté(e) dans cette pluralité des (cinq) langages orphiques: le rituel et la danse, les mathématiques, les arts visuels avec les formes et les couleurs, la musique avec le rythme, et, finalement, la Parole. Si le mythe est vivant, qu’il soit «en santé», qu’il se manifeste par la voix d’Orphée ou par celle d’Eurydice, il est forcément pluridisciplinaire, polyphonique. Il témoigne de ce voyage dans le labyrinthe, entre l’ombre et la lumière, entre la vie fantôme et la lumière du soleil, entre l’absence du corps et ce qui aide à le reconquérir, entre Aristée, pulsion mâle primordiale et violente, et Orphée éthéré transformant Eurydice en un objet, par son amour, par son chant, entre une Eurydice qui ose laisser Orphée se désagréger dans la lumière, au moment où elle atteint le seuil de cette existence, une Eurydice elle-même pulsionnelle, destructrice, et celle qui se donne pour but d’établir le pont entre l’ascèse, manque de communication, et la sexualité, qui espère se guérir en guérissant, concilier le besoin d’être en soi et celui d’être de ce monde. Ce mythe vivant, et dont les éléments sont transcrits ici par les italiques, cette incarnation de la voix d’Eurydice, je l’ai trouvée — au moment où finissait la gestation de ce texte — à Hull, auprès de Françoise Charron, qui, avec Diane Génier, a produit Le temps des cendres. Les carnets d’Eurydice, installation labyrinthique avec, au bout, les textes, en trois exemplaires, auxquels on parvenait au rythme de la découverte progressive, de la descente dans les coffrets, contenant des fardes non stabilisées, ces photographies se métamorphosant et disparaissant au contact avec la lumière. (10) Orphée qui s’éclipse — pour que se fasse entendre l’expression polyvalente, musicale, poétique, d’Eurydice: «Sa mort l’a quittée. Elle en traîne à ses pieds la dépouille grouillante de refus et de peurs, puante de vains espoirs, raide d’illusions perdues.» (Françoise Charron, lxix) Musicale? Voix et voie à suivre, un opéra comme projet à venir, et peut-être, après la remontée définitive à la lumière, de cette Eurydice très jungienne, une nouvelle rencontre, avec un autre Orphée, les deux s’accommodant de cet entre si nécessaire, si beau, si — orphique?

 

 

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