RELIGIOLOGIQUES, 15 (printemps 1997) Orphée et Eurydice: mythes en mutation




ÉCLATS DE LA PIERRE NOIRE D'OÙ REJAILLIT MA VIE, DE PAUL CHAMBERLAND
ORPHÉE ALCHIMISTE

Christian Milat *


l’alchimiste courbe légèrement le dos sous la coupole bleue
il aperçoit l’étoile enfant qui émerge de la mer indigo
(1)

 

 

Les quatre premiers recueils de Paul Chamberland (Genèses en 1962, Terre Québec en 1964, L’afficheur hurle en 1965, et L’inavouable en 1967), sous l’influence de l’horizon d’attente nationaliste de l’époque, ont fait de leur auteur l’un des chantres les plus reconnus de la poésie du pays. C’est pourquoi la publication, en 1972, d’Éclats de la pierre noire d’où rejaillit ma vie, où la critique a d’emblée perçu l’envahissement d’une thématique de type spirituel, a été saluée comme marquant une césure dans l’œuvre du poète. Ainsi, Jean-Guy Pilon note qu’«[a]vec ce recueil, Paul Chamberland entreprend une longue marche qui sera sans doute mystique(2)».

Pourtant, la spiritualité est loin d’être absente de la poésie militante du jeune Chamberland, et l’on peut à juste titre déceler dans Terre Québec «une poésie mystique» où figure «la source d’inspiration qui est à l’origine de Genèses(3)». Même dans la revue d’inspiration marxiste Parti pris, où celui-ci a diffusé de nombreux textes théoriques ou polémiques mettant en relief le rôle social de la poésie et prônant l’indépendantisme et la révolution socialiste, il est possible de relever un très fréquent recours, qui n’est certainement pas sans rapport avec le souvenir de l’Orphée noir de l’anticolonialisme sartrien,(4) au mythe orphique. En effet, comme le fait remarquer Robert Major, «l’image d’Orphée revient constamment dans la revue: la dénonciation du mal-vivre québécois à laquelle elle se livre [...] constituant une véritable descente aux enfers(5)».

Reste que, dans Éclats, l’orphisme n’apparaît plus comme un simple motif à vocation illustrative, mais constitue la charnière alchimique autour de laquelle s’articulent à la fois l’exploration d’une métaphysique et l’expérience d’une métamorphose.

*

Pour les orphiques de l’ère héllénistique, «l’Être se dégrade au fur et à mesure que l’unité se divise et se disloque pour faire apparaître des formes distinctes, des individus séparés(6)». L’orphisme se trouve ainsi parfaitement en phase avec la doctrine, elle aussi héllénistique, d’Hermès Trismégiste, fondateur de l’alchimie, doctrine selon laquelle «[l]’un devient deux(7)», chaque chose, pour se manifester sur le plan matériel, devant abandonner l’Unité primordiale et obéir à deux pôles, à deux principes opposés.(8)

Paul Chamberland a la volonté d’appeler à lui «l’illimité(9)», de s’«ouvrir aux veines du grand Réel» (ÉP, 49), d’appréhender la Totalité où

il n’est
plus de
frontièr
e       s   (ÉP, 10)

 

C’est pourquoi il ne peut que se révolter face à la finitude et au morcellement de l’univers dans lequel il évolue. Il trouve



      

Avec douleur, il observe

 

le partage

de la terre, au tracé méridien l’ho
rizon       le partage du haut et du
bas          la fission des deux royaumes (ÉP, 78)

 

et constate que

 

l’héritage

(est) dispersé
livré aux contraires (ÉP, 78)

 

L’auteur d’Éclats se considère en effet confronté à un monde duel:

LE MONSTRE
D’OMBRE ET DE LUMIÈRE
KI S’APPELLE

LA RÉALITÉ (ÉP, 116)

 

Il en arrive ainsi à appliquer à cet univers les catégorisations traditionnelles de la philosophie aussi bien orphique qu’alchimique en distinguant deux grandes séries d’opposés: «l’Ange solstice» (ÉP, 80), c’est-à-dire le principe masculin auquel sont traditionnellement associés le soleil et le feu, «l’azur» (ÉP, 22), le ciel, le haut, la lumière, la conscience, «éros» (ÉP, 89), la vie, et «LA TERRE FEMME» (ÉP, 80), à laquelle s’apparentent l’eau, puisque «plus bas, dans l’humide, danse et se désordonne la bande des femmes chevelues» (ÉP, 42), «les Portes Noires» (ÉP, 49), «les ténèbres maternelles de l’inconscient» (ÉP, 112), «thanatos» (ÉP, 89), la mort.

Pourtant, cette dichotomie inhérente au monde sensible n’est, aux yeux de Chamberland, qu’apparente. De fait, le poète a l’intuition qu’il existe, par rapport à la logique ordinaire, «une logique bien supérieure où les contraires s’opposent et s’identifient tour à tour, voire simultanément» (ÉP, 103).

Là encore, il rejoint tout à fait la pensée orphique, pour laquelle au «cycle de dispersion doit succéder un cycle de réintégration des parties dans l’unité du Tout(10)». Mais il se place tout autant dans le droit fil de la doctrine alchimique, puisque «[l]es Enseignements hermétiques affirment que la différence qui existe entre deux choses qui paraissent diamétralement opposées n’est qu’une différence de degré [...] et que "la réconciliation universelle des pôles opposés" peut s’effectuer(11)».

En effet, pour Chamberland, s’il est vrai que tout, dans l’univers, semble irrémédiablement écartelé entre deux tensions radicalement opposées, cette coupure n’est en fait que provisoire et, au surplus, elle n’est pas, à proprement parler, vraiment réelle:

 

Le partage glisse entre les choses et dans les choses
Entre les choses et leur disparition
Comme déjà leur retour et réunion au moment de la différence (ÉP, 76)

 

Dans L’enfant doré, Chamberland exprime ainsi ce caractère illusoire de l’opposition des contraires:

 

entre les deux pointes
la tension maxima
commande le rapprochement maximum
plus les contraires ont l’air de s’opposer
plus ils s’approchent de l’explosion fusionnante (ED, 18)

 

C’est pourquoi, reprenant, tout en les restructurant graphiquement de façon à bien faire apparaître le strict parallélisme des contraires, les termes même d’André Breton,(12) le poète d’Éclats affirme:

 

Tout porte à croire qu’il existe un
certain point de l’esprit, d’où

la vie et la mort
le réel et l’imaginaire
le passé et le futur
le communicable et l’incommunicable
le haut et le bas

cessent d’être perçus contradictoirement (ÉP, 87)

 

C’est à ce point de l’esprit,

 

à ce lieu-confluence

          des trois grands territoires du ciel, de la mer et de la terre :

le LITTORAL
          là, le cumul de la foudre, noyau des laits et des vertiges (ÉP, 44)

 

qu’aboutit

 

celui qui a pour patrie l’horizon,
l’Entre-des-Eaux-supérieures-et-des-
Eaux-inférieures (ÉP, 79)

 

Dans Demain les dieux naîtront, Chamberland met d’ailleurs l’accent sur les efforts qu’il déploie pour s’ancrer durablement au centre:

 

     face aux plus graves contradictions
qui en moi font encore se combattre
     les Instincts fondamentaux
          je m’établis
          dans l’absolu Milieu [...]. Je
     tends sans relâche à me tenir là(13)

 

Or, ce point, cette position centrale où les opposés se réconcilient finalement en s’unissant, aboutissant à ce que les alchimistes appellent la complexio oppositorum(14) et qui constitue le but ultime du Grand OEuvre, c’est Orphée qui permet de l’atteindre.

Orphée, «ô la vive moitié du fruit» (ÉP, 78), est lui-même, à l’origine, le représentant d’un des deux principes polaires, celui du principe solaire, puisque, selon une légende, il est fils d’Apollon.

«Orphée», lit-on dans Éclats, «perdit Eurydice qui mourut d’une morsure de serpent» (ÉP, 90). Il n’est pas inutile de rappeler que la bien-aimée d’Orphée fut mordue par un serpent alors même qu’elle fuyait les avances d’Aristée. En effet, puisque celui-ci est, lui aussi, fils d’Apollon, c’est un serpent apollinien, autrement dit un serpent de la sagesse, qui fit mourir Eurydice, faisant tomber celle-ci en enfer ou, en d’autres termes, dans le monde matériel de la manifestation. Du reste, le serpent du mythe orphique ressemble étrangement à celui du jardin d’Éden, et Aristée à Lucifer.(15)

Poursuivons l’explicitation des «FRAGMENTS DU MYTHE: ORPHÉE» (ÉP, 71):

 

Orphée descendit aux enfers, y charma les dieux de la mort
pour leur reprendre Eurydice
Orphée, malgré l’interdiction qui lui avait été faite, se
retourna et regarda Eurydice avant d’avoir franchi le seuil
infernal
Orphée revit pour la dernière fois Eurydice
qui mourut une seconde fois (ÉP, 90)

Si Orphée, dieu solaire, se révèle incapable de faire sortir sa fiancée, la Terre, des profondeurs de l’enfer humain, c’est parce que, avant de pouvoir accéder de nouveau au plan divin et, partant, de reformer l’Unité originelle qui vient d’être brisée, Eurydice doit se régénérer en élevant son taux vibratoire.

Enfin, «Orphée fut foudroyé par Zeus ou déchiré par les Bacchantes ° Sa tête, détachée du tronc, et sa lyre, ° furent emportées jusqu’à l’île de Lesbos» (ÉP, 90): dans les deux cas, Orphée est déchiqueté, ce démembrement symbolisant le fait que le principe de vie, bien qu’invisible, est présent en toute chose, et sa tête continue de prononcer le nom d’Eurydice, appelant par là chaque habitant de Lesbos, autrement dit chaque humain, à réaliser immédiatement, c’est-à-dire sans attendre la complète régénération de la planète, l’union des opposés à l’échelle individuelle.

C’est la raison pour laquelle

Orphée apaise la différence, rassure le partage
Orphée, l’Interstice pur, pleure et charme et saigne
Et rassemble dans
L’instant où
Le déchirent les Ménades (ÉP, 76)

 

Orphée apparaît donc comme le médiateur, comme le catalyseur qui permet la réconciliation des opposés. À ce titre, il peut être assimilé au Sel alchimique, ce «moyen d’union(16)» entre le Soufre, le principe actif, masculin, et le Mercure, le principe passif, féminin, ou bien, plus généralement, à «la substance transformante», dont les propriétés réunificatrices sont mentionnées dans les traités alchimiques de Marie la Prophétesse.(17) Mais, à l’occasion d’une expérience que Chamberland a vécue en janvier 1969 et qu’il revit par l’écriture dans Éclats, alors qu’il était sous l’effet, lui aussi bipolaire, de la marijuana — l’usage de la drogue provoque une «invasion, double ° d’angoisse et de plénitude» (ÉP, 94) —, Orphée dépasse cette fonction initiatrice et se hisse finalement au rang de l’Adepte, c’est-à-dire de celui qui réalise, en lui-même, la complexio oppositorum.

 

*

 

C’est en s’identifiant à Orphée, «l’Intermé ° diaire› (ÉP, 78), et en reprenant à son compte la catabase orphique que Chamberland vit l’expérience de cette métamorphose. Il tente de «forcer les portes de la réalité» (ÉP, 24). Il est «ORPHÉE» (ÉP, 86), placé au beau milieu de la page, à égale distance du haut et du bas. Dans le même temps, il subit «L’ÉPREUVE PAR LE FEU» (ÉP, 113):

 

suis pris d’une fièvre, et la com
bustion me pénètre totale comme
la braise ou l’acier devenu bleu
      je brûle dans l’Ange (ÉP, 86)

 

et s’«enfonce dans tous les marécages» (ÉP, 33):

 

je descends aux enfers
                                             tu
boiras l’encre des seiches et
l’infusoire te prendra (ÉP, 86)

 

À noter que le passage de la première à la deuxième personne du singulier marque bien l’apparition de la dualité chez Chamberland au moment où celui-ci s’engage dans son élément opposé.

Ainsi, tout en restant solidement ancré à sa composante ignée, le poète plonge en lui-même à la rencontre de son contraire. C’est

la descente
vertigineuse
en
nous [...]

la promenade spirituelle                           en pleine                  zone
                  interdite (ÉP, 88)

 

Au fur et à mesure que son taux vibratoire baisse, Chamberland sent sa fraction à la fois ténébreuse, humide et chtonienne prendre possession de son corps:

l’araignée l’araignée noire — la suçeuse l’ivre
la sanguinaire — capable pas à pas — d’éteindre
tout le mur de cristal — j’entends ! j’entends
le poulpe empoigner presser — le cœur sourde-
ment et marier — ses tentacules au réseau des
artères — capable de mimer pour la mort —
la vie éblouissante (ÉP, 36)

Il accepte cette invasion de la part de sa nuit intérieure: «[T]out le mouvement ténébreux du corps, désormais je ne le contrarie pas.» (ÉP, 41) Pareillement, dans L’enfant doré, Chamberland s’exhorte à

ne pas redouter les tournants de malaise, de décollement,
à deux reprises : une fois vers le haut, une fois vers le bas
les deux mouvements équinoxiaux où les contraires se battent
                                          pour mieux s'adjoindre (ED, 46)

Aussi la funèbre incursion se poursuit-elle infailliblement en direction du centre: «[E]t le cœur bat de plus en plus vite, les éclats de mica volent.» (ÉP, 38)

Pourtant, l’opération n’est pas encore menée à son terme, le principe lumineux, encore trop fort, empêchant l’avancée de son opposé. C’est pourquoi Chamberland se dit à lui-même: «Ne te relève pas encore: laisse la terre t’envahir et mêler aux éblouissements de ton cerveau ses capiteuses torpeurs.» (ÉP, 43) En effet, «les ténèbres se fissurant à mesure à mesure se refermant» (ÉP, 47), impossible de s’abandonner tout entier à l’opposé: «[J]e heurte la pierre noire pour y entendre rouler les constellations du désir, pour y attendre l’explosion et mon passage à la condition d’éclat volant.» (ÉP, 52)

Ce n’est que lorsque «les Portes Noires» (ÉP, 49) sont franchies que Chamberland peut enfin écrire: «THANATHOS ° CHANTE EN MOI» (ÉP, 89), «JE SUIS MORT» (ÉP, 113), «J’ai vécu l’expérience de mourir.» (ÉP, 96) Il apparaît alors que la descente aux enfers empruntée par Éclats au mythe orphique correspond en fait à l’OEuvre au noir: «Tout l’appareil respiratoire: stoppé, IMMOBILISÉ, comblé de cendres; devenu la proie d’une petite bête acéphale, à pattes épaisses et courtes, à poils abondants, longs, fins, rêches, et couleur de cendres, d’amiante, de marais, couleur de la "mari".» (ÉP, 98) En effet, la phase alchimique de la «nigredo apparaît toujours liée à la tenebrositas, l’obscurité du tombeau et de l’Hadès, pour ne pas dire de l’enfer(18)».

Après le quasi-engloutissement dans le principe féminin et le flirt avec la mort qui s’en est très logiquement suivi, Chamberland amorce le mouvement inverse qui, le détachant progressivement du magnétisme de la pierre noire, lui permet de se rapprocher de la position d’équilibre. Cette étape correspond à la phase blanche du Grand OEuvre, celle de «la résurrection(19)». C’est «le Grand Printemps Grande Bête Blanche» (ÉP, 59), puisque, comme le note Jung, «l’apparition des couleurs [...] signifie dans la pensée alchimique le printemps, donc le renouvellement de la vie: après les ténèbres, la lumière(20)». Ainsi que le suggère le titre du recueil (Éclats de la pierre noire d’où rejaillit ma vie), aux éclats létaux de la pierre noire succède «l’Éclat blanc» (ÉP, 82) de la vie: «Hier soir, [...] [l]’expérience de la mort. La présente journée est le soleil même.» (ÉP, 93)

Chamberland appelle lui-même cette nouvelle naissance «[l]a seconde phase de l’expérience» (ÉP, 102): «[C]e fut le long retour, l’interminable remontée, la lutte acharnée contre la bête.» (ÉP, 99) Au cours de sa descente aux enfers, Orphée a perdu le contrôle de son point médian; il lui faut donc regagner le terrain concédé à la fiancée: «Apprendre, pour commencer, à la réduire à son espace, à l’y fixer, à l’enclore en elle-même, elle qui a pris place en la source même de ma vie, au centre de mon corps. Apprendre ceci: que JE POUVAIS LUTTER CONTRE ELLE; que son pouvoir lui était garanti par mon refus de lutter.» (ÉP, 99)

Cette lutte contre la mort fournit à Chamberland l’occasion de percer à jour «le processus d’échange des contraires» (ÉP, 105). Dans L’enfant doré, le poète donne un exemple de cet échange en écrivant: «le feu finit par rendre au noir ce qui le fait resplendir.» (ED, 49) Le phénomène met en lumière la présence, dans l’autre, dans l’opposé, si ce n’est du même, du moins du similaire, du semblant:

 

Thanatos, la mort, triomphe, lorsqu’il parvient à simuler l’être d’Eros: le chant, l’abandon, la fusion. Lorsqu’il parvient à provoquer l’abandon dans l’être qui agonise. Triompher de la mort c’est savoir qu’Eros, au moment ultime, PEUT s’emparer du simulacre de lui-même qu’a produit Thanatos, afin de se l’approprier, et ainsi de détruire le mensonge, de confondre la mort. Mais le triomphe d’Eros ne peut s’accomplir que dans le passage à travers le simulacre, le mensonge, en somme l’au-plus près de la mort. (ÉP, 105)

 

Thanatos ne peut donc triompher qu’en simulant son contraire, Eros. Bref, il ne peut être qu’en devenant ce qu’il n’est pas et, réciproquement, «EROS NE PEUT TRIOMPHER QU’EN SIMULANT THANATOS» (ÉP, 105). Ainsi, les contraires, au delà du statisme apparent de leur opposition, recèlent en fait la dynamique propre à l’Unité. C’est la raison pour laquelle, de même qu’«IL N’Y A QUE LE CORPS QUI EXISTE» (ÉP, 103), «L’ANTICORPS N’EXIST[ANT] PAS» (ÉP, 104), de même seul Eros existe réellement: «La supériorité finale d’Eros sur Thanatos réside dans le fait qu’Eros, qui est harmonie et fusion, réconcilie le simulacre et son modèle, alors que Thanatos, qui est dissonance et dissociation, ne peut qu’y échouer.» (ÉP, 105)

Parvenu à ce stade, Chamberland en arrive à définir ainsi l’«"état idéal" [...]: la compénétration absolue du corps et de l’anticorps. Ils occupent le même espace (physique, logique, moral), mais sans que jamais une partie de l’un coïncide, au même lieu, avec une partie de l’autre» (ÉP, 104). Cette définition n’est pas sans évoquer l’objectif final du Grand OEuvre, à savoir l’union des contraires, laquelle constitue un état «qui est lui-même conflit et unité tout à la fois(21)»: les opposés ne sont plus séparés, mais ils n’en sont pas pour autant confondus, ils sont seulement réunis en une unité dynamique et, par conséquent, féconde.

C’est ainsi que l’individu, dont l’objectif est de posséder une essence «qui ne soit pas plus ° l’âme de la glace que celle du feu» (ÉP, 85), doit viser à la

 

[...] récupération totale de [sa] force
psychique par un moyen qui n’est autre
que[...]
 
l’obscurcissement progressif des autres lieux
l’illumination systématique des lieux cachés (ÉP, 88)

 

Cette union des contraires correspond à la troisième et dernière phase, de couleur rouge, de l’opus alchimique: la rubedo. Or, il semble bien que c’est cette union qui est représentée par le «PUITS DE L’ÉCLAIR ORANGE» (ÉP, 17, 23 et 24) que le poète appelle intensément de ses voeux au tout début du recueil. Au surplus, les dernières lignes d’Éclats confirment à coup sûr que la quête poursuivie par Chamberland peut être identifiée à l’union des contraires, puisque l’origine de l’être humain se situe «[l]à où la terre et la mer se rencontrent pendant que l’univers chante et se transforme dans l’orient de [S]on cœur» (ÉP, 108) et que la fin poursuivie par lui consiste à «[m]onter pour [s]’enfoncer dans la plus lumineuse des cavernes» (ÉP, 108).

Au terme de son expérience, Orphée, le poète, s’est ainsi métamorphosé, transmuté, en disciple du Grand Art, la poésie réunissant elle-même lumière et ténèbres:

 

LA POÉSIE, UN MOUVEMENT ACHARNÉ, IRRATIONNEL,
CONVULSIF D’ÉCRITURE, SEMBLABLE À LA FILTRATION
D’UN MINCE FILET DE PHOSPHORE À TRAVERS L’OPA-
CITÉ IRRÉDUCTIBLE DE LA PIERRE NOIRE (ÉP, 111)

 

Finalement, la poésie apparaît comme l’instrument alchimique par excellence. En effet, elle permet au feu de s’écouler, à la manière d’un jet de sang, de la terre inanimée:

 

poésie est un soc en des sols pétrifiés: elle manie l’éclat et
la fusion, son groin fouille les veines de la vieille terre pour
la rendre à sa condition d’explosive (ÉP, 25)

 

Mais elle permet aussi, dans le même temps, aux brillantes étoiles de la conscience de naître des profondeurs nocturnes de l’inconscient:

 

poésie lazer à cisailler la tôle nuit pour qu’aux créneaux
intersticiels soient générées par masses les anticipantes, les
novae d’hyperconscience, les colonies de dieux (ÉP, 25)

 

À ce stade, la poésie s’identifie au processus d’individuation, lequel, consistant à unir la conscience et l’inconscient dans l’unité du Soi, représente l’opus alchymicum.(22)

 

*

 

Cette fonction alchimique de la poésie, qui est initiée dans Éclats à partir du mythe d’Orphée, est confirmée, et même développée, par Paul Chamberland dans des termes particulièrement explicites à l’occasion de recueils ultérieurs, où elle donne notamment lieu à la formulation de mots composés de façon à réunir, en un seul syntagme, deux noms qui sont diamétralement opposés sur le plan sémantique. Ainsi est-il question, pour ne citer que quelques exemples, d’«hommenfant(23)», de «Sexamour(24)», de «corpsesprits(25)», de «chairesprit(26)», de «psychosoma» (ED, 19), de «Mortvivant» (ED, 20) et d’«adultenfant» (ED, 82).

Éclats illustre donc un nouveau parti pris, hermétique cette fois, qui n’a pas échappé à la revue contre-culturelle Mainmise, puisque celle-ci souligne que l’inspiration du recueil est «basé[e] non plus sur une culture "classique" ou "révolutionnaire" mais bien sur l’Occulte, c’est-à-dire la VRAIE vie(27)».

Cette réorientation modifie considérablement le registre sur lequel Chamberland joue désormais: d’une ambition politique dont il était l’un des porte-parole influents et qu’il partageait dans les années soixante avec la plupart des agents de l’institution littéraire et un très grand nombre de Québécois, Chamberland passe, à partir d’Éclats de la pierre noire d’où rejaillit ma vie, à une intention d’essence spirituelle dont il se fait le missionnaire auprès d’un public qui, en dépit de l’évolution que le poète croit y observer:

JUSK’À MAINTENANT
        NOUS N’ÉTIONS PAS SI NOMBREUX
                                                            KE ÇA
                                      [...]               MAIS
                     LES TEMPS CHANGENT
                               CAR NOUS SOMMES
                     DE PLUS EN PLUS NOMBREUX
                                   DANS LE MÊME CAS (ÉP, 117)

se révèle en fait majoritairement indifférent ou impuissant à comprendre. Ainsi, Réginald Martel fait part de sa «gêne [à ne pas réussir] à dévoiler les arcanes de l’écriture poétique» de Chamberland et s’avoue conscient «des difficultés d’expliquer l’inexplicable(28)». De même, dérouté par Éclats, Gilles Marcotte s’interroge: «Comment le lecteur ne sortirait-il pas de ce recueil avec des sentiments mêlés? Séduit par la voix sourde, par l’exigence de liberté, mais en même temps agacé, lassé par tant d’exercices intellectuels où se perd l’intention poétique?(29)» Mais, parfois, l’embarras du public se mue en hostilité. À ce type de public correspond par exemple André Brochu, lui aussi ancien militant de Parti pris. À l’occasion de chroniques parues en 1983 et 1984 dans Voix et Images, celui-ci évoque les recueils «pleins de wishful thinking et de savoir charlatanesque qui ont marqué la période "nouvelle culture" de notre soldat des temps nouveaux» et «les fariboles contreculturelles dont le défroqué de Parti pris s’est longtemps repu(30)», recueils et fariboles dans lesquels il est possible de reconnaître Éclats et le cycle poétique ultérieur de Chamberland.

En fait, tant qu’Eurydice ne s’est pas totalement régénérée, Orphée — il le sait d’expérience — doit s’attendre aux réactions des Ménades...






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(*) Christian Milat est professeur à temps partiel au département des lettres françaises de l'Université d'Ottawa. |Retourner au texte|
























(1) Paul Chamberland, L’enfant doré, Montréal, L’Hexagone, 1981, p. 27. Dorénavant, les citations de ce recueil seront suivies, entre parenthèses, d’un renvoi aux pages de cette édition, précédé du sigle ED. |Retourner au texte|
























(2) Jean-Guy Pilon, «La nouvelle voie de P. Chamberland», Le Devoir, 11 novembre 1972, p. 15. |Retourner au texte|
























(3) Maximilien Laroche, «Terre Québec», dans Maurice Lemire (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, t. IV (1960-1969), Montréal, Fides, 1984, p. 869. |Retourner au texte|
























(4) Voir Jean-Paul Sartre, «Orphée noir», préface à Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Paris, PUF, 1949, pp. IX-XLIV. |Retourner au texte|
























(5) Robert Major, Parti pris: idéologies et littérature, Ville LaSalle, Hurtubise HMH, collection «Littérature», 1979, p. 20. |Retourner au texte|
























(6) Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, Paris, Seuil, 1990, p. 106. |Retourner au texte|
























(7) Carl Gustav Jung, Psychologie et alchimie, Paris, Buchet-Chastel [pour la trad.], 1970 [1944], p. 32. |Retourner au texte|
























(8) Voir [Anonyme], Le Kybalion. Étude sur la philosophie hermétique de l’ancienne Égypte & de l’ancienne Grèce, Paris, Perthuis, 1973 [1917], pp. 29-31. |Retourner au texte|
























(9) P. Chamberland, Éclats de la pierre noire d’où rejaillit ma vie, Montréal, Danielle Laliberté, 1972, p. 10. Dorénavant, les citations de ce recueil seront suivies, entre parenthèses, d’un renvoi aux pages de cette édition, précédé du sigle ÉP. |Retourner au texte|
























(10) J.-P. Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, p. 106. |Retourner au texte|
























(11) [Anonyme], Le Kybalion, pp. 101-102. |Retourner au texte|
























(12) André Breton, «Second manifeste du surréalisme (1930)», dans Manifestes du surréalisme, Paris, Gallimard, collection «Idées», 1979 [1962], pp. 76-77. À noter que l’alchimie n’était pas étrangère à Breton lui-même puisque, page 135, celui-ci souligne: «Je demande qu’on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent, avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but [...]» |Retourner au texte|
























(13) P. Chamberland, Demain les dieux naîtront, Montréal, L’Hexagone, 1974, p. 244. |Retourner au texte|
























(14) Voir C. G. Jung, Psychologie du transfert, Paris, Albin Michel [pour la trad.], 1980 [1971], p. 186. |Retourner au texte|
























(15) Pour plus de détails concernant la signification hermétique du mythe d’Orphée, voir R. Emmanuel, Pleins feux sur la Grèce antique. La mythologie vue par ses Écoles de Mystères, Paris, Dervy-Livres, 1982, pp. 208-216. |Retourner au texte|
























(16) Serge Hutin, L’alchimie, Paris, PUF, collection «Que sais-je?», 1966 [1951], p. 70. |Retourner au texte|
























(17) Voir C. G. Jung, Psychologie et alchimie, pp. 210-211. |Retourner au texte|
























(18) C. G. Jung, Psychologie du transfert, p. 124. |Retourner au texte|
























(19) S. Hutin, L’alchimie, p. 90. |Retourner au texte|
























(20) C. G. Jung, Psychologie du transfert, p. 137. |Retourner au texte|
























(21) C. G. Jung, Psychologie et alchimie, p. 30. |Retourner au texte|
























(22) Voir C. G. Jung, Psychologie du transfert, p. 185. |Retourner au texte|
























(23) P. Chamberland, Demain les dieux naîtront, p. 192. |Retourner au texte|
























(24) Ibid., p. 253. |Retourner au texte|
























(25) P. Chamberland, Le Prince de Sexamour, Montréal, L’Hexagone, 1976, p. 136. |Retourner au texte|
























(26) P. Chamberland, Extrême survivance extrême poésie, Montréal, Éditions Parti Pris, 1978, p. 31. |Retourner au texte|
























(27) [Anonyme], «Si le Québec a VRAIMENT tourné [...]», Mainmise, 17 (novembre 1972), p. 19. |Retourner au texte|
























(28) Réginald Martel, «Des éclats interdits aux mortels», La Presse, 29 avril 1972, p. D3. |Retourner au texte|
























(29) Gilles Marcotte, «Le poète et ses mots», Études françaises, IX, 1 (février 1973), p. 84. |Retourner au texte|
























(30) André Brochu, Tableau du poème. La poésie québécoise des années quatre-vingt, Montréal, XYZ, 1994, pp. 57-58. |Retourner au texte|