RELIGIOLOGIQUES, 16 (automne 1997) RITUELS SAUVAGES (55-65)


Jeux symboliques avec la mort

David Le Breton[*]

[résumé / abstract]

 

Quels sont les objets, les lieux, les circonstances, qui éveillent en moi ce mélange de crainte et d'attachement, cette attitude ambiguë que détermine l'approche d'une chose à la fois attirante et dangereuse, prestigieuse et rejetée, cette mixture de respect, de désir et de terreur qui peut passer pour le signe psychologique du sacré?

Michel Leiris, Le sacré dans la vie quotidienne

 

La passion des limites

Nos sociétés occidentales connaissent en cette fin de siècle une singulière passion pour le risque. La perte de légitimité des repères de sens et de valeurs donne aux acteurs une marge accrue d'autonomie. Chacun est sommé de produire sa propre identité, de déterminer les axes de son rapport au monde. L'individu n'est plus sous l'étroite dépendance de traditions ou d'idéologies qui s'imposeraient à lui en toute évidence. Dans nos sociétés de structure individualiste, l'acteur tend de plus en plus à déterminer de son propre chef les valeurs sur lesquelles il entend faire reposer son existence. Mais la liberté exige une boussole pour en guider l'exercice, sinon elle se transforme aisément en désarroi. Le chômage ou la crainte de perdre son emploi, l'incertitude de l'avenir, la difficulté de communication entre les générations, tendent à ajouter à la difficulté de se reconnaître (et de se faire reconnaître par les autres) comme digne d'une incontestable valeur personnelle. Chaque acteur est alors projeté dans une quête de sens fortement individualisé. Et aujourd'hui chacun ne peut répondre que sur un mode personnel à la question de la signification et de la valeur de son existence. Les solutions se font plus individuelles, elles misent sur les ressources propres à l'individu. D'où le désarroi éprouvé par des acteurs confrontés à des questions dont les réponses sont absentes et auxquelles ils doivent cependant trouver une issue. Et la modernité tend à devenir un monde de moindre évidence où tout devient question. Les sociétés occidentales sont aujourd'hui en pleine recomposition, désorientées au niveau des valeurs. Sociétés en chantier, elles sont également propices à l'initiative ou au désarroi. La latitude élargie des choix se paie d'une incertitude sans précédent pour nombre d'acteurs.

Les passions individuelles qui donnent aujourd'hui aux activités à risque cet étonnant relief social naissent de ce contexte où il importe souvent de se prouver à soi-même la valeur de son existence. Producteur de sa propre identité, l'individu est cependant soumis à l'approbation des autres pour se rassurer sur sa valeur propre. La légitimité personnelle se gagne dans une société où il ne suffit plus de naître ou de grandir pour acquérir une pleine citoyenneté. Il faut conquérir sa place dans le tissu social. À défaut de limites culturelles que la société ne lui donne plus, l'individu recherche des limites physiques. La perte des limites de sens provoque la quête de limites de fait, une fabrication identitaire de soi. Dans la frontalité de sa relation au monde, la mise en jeu de toutes ses ressources physiques, l'acteur cherche les repères dont il a besoin pour étayer son identité personnelle. Le réel tend à remplacer le symbolique. «Aller au bout de soi-même», «trouver ses limites», «dépasser ses limites», «se prouver à soi-même qu'on peut le faire», «se donner un défi», etc. Tels sont les propos, transformés en clichés inévitables, que tiennent ces acteurs. Quand les limites données structurellement par le système de sens et de valeur qui structure le champ social perdent leur légitimité, on doit s'attendre à voir se multiplier les explorations de l'«extrême». Pousser ses ressources à la limite de l'épuisement, aller au bout de ses forces et de son courage, rencontrer enfin une butée après avoir dépensé son énergie sans compter, et là trouver, enfin, ses marques, ne serait-ce qu'un moment, se sentir exister[1]. Le paradoxe de l'extrême consiste à rassembler une identité morcelée.

Les activités physiques et sportives qui misent sur un engagement intense et provisoire des acteurs se multiplient depuis la fin des années soixante-dix.[2] Pour s'assurer de son existence on va au bout de sa résistance. On veut sentir l'existence battre en soi, souvent dans l'excès, la «défonce» physique, l'affrontement physique avec l'environnement. La mise à l'épreuve du corps et de la détermination constitue une voie d'accès au sens: trekking, marathon, courses sur route, jogging, ski nordique, escalade, raid, «glisse», squash, vacances «aventures», stages de survie, engouement pour les activités sportives ou physiques, etc. De même des acteurs souffrant d'un handicap parcourent le monde avec leur fauteuil, participent à toutes les compétitions, à tous les défis, pour démontrer qu'«ils peuvent le faire eux aussi», qu'ils sont des hommes comme les autres et que leur handicap ou leur maladie n'est qu'un élément de leur personnalité, non son essence. Au terme de l'épreuve l'acteur trouve ce supplément de sens qui dote, serait-ce pour un instant, son existence d'une unité et d'une plénitude. La fatigue est oubliée car en touchant le terme de sa résistance physique il accède symboliquement à un repère. En touchant le monde il retrouve le contact symbolique avec son environnement, il se rassure sur les «limites» dont il a besoin pour exister. «Quand mon coeur cogne dans ma poitrine, je découvre jusqu'où je peux aller, au delà de la raison: une fois la course finie, je sais vraiment ce que je suis», dit James Fixx (Le Monde, 3 août 1984), promoteur du développement du jogging aux États-Unis. Pour connaître une transfiguration strictement intime, il faut atteindre ce gisement de sens dissimulé au coeur de l'individu qui se donne par un arrachement à soi, une rupture avec la quiétude du quotidien. En touchant physiquement le monde, l'individu accède enfin symboliquement aux «limites» de sens dont l'orientation de son existence exige la nécessité impérieuse. Il renoue avec son inscription à part entière (vécue comme telle) au sein d'une existence enfin légitime à ses yeux.

 

Le jeu métaphorique ou réel avec la mort

Mais l'ambiguïté de la limite tient à ce qu'elle peut toujours être repoussée, reconduite plus loin dans une surenchère sans fin. Certains s'accommodent du contact avec le monde procuré par l'exploration de l'«extrême», mais d'autres ne s'en satisfont pas. L'affrontement aux limites entraîne de côtoyer la mort et parfois de s'y heurter de plein fouet. La mort est en effet la limite ultime de toute chose, de toute performance.

Éprouver ses limites revient à approcher la mort, au moins symboliquement, à la provoquer par des entreprises plus ou moins dangereuses. Ou simplement, comme dans le saut en élastique par exemple, à se jouer d'une peur que dément sans doute la réalité du risque encouru, mais qui n'en produit pas moins un effet de force intérieure et de jubilation pour celui qui a osé se jeter dans le vide. Dans la relation au risque l'imaginaire joue en effet un rôle considérable. Quand des professionnels sont les protagonistes de l'aventure l'objectivité du risque est difficile à mesurer. Mais les situations ne sont pas neutres. L'attraction qu'elles exercent non plus, ni la répétition innombrable des performances sur le fil du rasoir par ces mêmes acteurs. Une signification s'impose au delà de la conscience réflexive ou de la lucidité de ces hommes sur eux-mêmes. Dans l'exploration de l'extrême le risque est toujours présent, même s'il est contrôlé par la professionnalité. La recherche de situations exposées se marque régulièrement par la mort de l'un ou l'autre de ces «nouveaux aventuriers». Tous d'ailleurs savent jouer sur cette fibre qui fascine le public. Un journaliste qui leur dresse une statue les nomme des «effrénés du danger» (sic). «C'est leur vie que jouent les femmes et les hommes d'aventure que j'ai rencontré [...] Sans cesse, ils matérialisent de l'impossible: ils marchent sur la mer, ils tournent autour de la terre, ils escaladent les plus hauts sommets sans oxygène, ils travaillent au fond des océans, ils se nourrissent de vent. Ils courent, naviguent, volent, rêvent plus fort, plus vite, plus loin, plus haut que personne jamais dans l'histoire humaine. Ils mettent en jeu leurs mains, leurs yeux, leurs poumons et leurs coeurs. Ils risquent leurs cerveaux. Tous dansent au bord du gouffre.[3]» Comme on le voit, tous les organes du néoaventurier sont présents à l'appel, aucun ne se complaît dans un coupable confort.

Les «nouveaux aventuriers» sont les prospecteurs de dangers qu'ils se proposent ensuite d'affronter sous le feu des projecteurs. La prise de risque est la marchandise qu'ils offrent à l'exploitation des sponsors et à la stupeur du public. Ces soit-disant conquérants de l'inutile sont à cet égard de redoutables hommes d'affaire, même si l'essentiel n'est sans doute pas là. Ce sont également des conquérants du symbolique, c'est-à-dire des hommes en proie à une quête intense et passionnée de significations. Les expéditions menées par les «nouveaux aventuriers», sont aujourd'hui les scènes innombrables d'un spectacle inépuisable jouissant de la protection des médias. Elles suscitent de nouveaux notables, des formes inédites de vedettariat où le jeu symbolique avec la mort et la limite est monnayé en valeur économique et en prestige. Sur ce versant la prise de risque est socialement valorisée, elle construit les nouveaux «héros» de la modernité.

La «nouvelle aventure» est la version «plein air» des reality shows dont le moment de culmination est l'instant de vérité. Dans tous ces cas de figure, il s'agit de s'exposer (ou de l'avoir été), de prendre des risques et d'abandonner provisoirement ou durablement le confort et la sécurité, de pousser le corps au bout de ses ressources, d'aller le plus loin possible, et de se tenir symboliquement sur la ligne de partage entre vivre et mourir. À l'issue de l'épreuve est la métamorphose: la jubilation d'avoir réussi et d'avoir arraché symboliquement à la mort une assurance sur la valeur de son existence. La prise de risque est une manière intime, en sollicitant la possibilité (même métaphorique) de mourir, de recevoir une réponse. La relation au risque, et simultanément à la mort, s'impose pour de nombreux acteurs comme une structure anthropologique de génération du sens. Quand la société échoue dans sa fonction d'orientation de l'existence, il reste à interroger le signifiant majeur: la mort, pour savoir si vivre a encore un sens. La mort sollicitée symboliquement à la manière d'un oracle dit ou non la légitimité d'exister. Elle est l'instance génératrice de sens quand l'ordre social se dérobe à son rôle.

 

L'ordalie

«Ce qui m'attire, c'est la diversité, le changement, faire toujours des choses inédites dont le résultat n'est pas certain, écrit Jean-Marc Boivin. Il me faut une part de risque, un espace où peut jouer l'imaginaire. Ce qui ne veut pas dire que chaque fois je mette ma vie aveuglément en jeu. Je soupèse et analyse toujours bien les facteurs en présence avant de me lancer... Pour moi, la notion de risque est prédominante. S'il n'y a aucun risque ça manque de sel.[4]» Plus intense est la prise de risque, plus grande est la fascination du public, et plus intense le rapport au monde. La formule ne vaut pas seulement pour les nouveaux aventuriers, elle touche aussi les jeunes générations souvent impliquées, nous le verrons, dans des conduites ordaliques. Toute quête de limite, en dernière analyse, sollicite la mort pour garantir l'existence. Elle marque la position de l'individu dans le tissu du monde et conjure la peur diffuse liée à l'indétermination du sens et des valeurs. La mort symboliquement surmontée permet de continuer à vivre avec une intensité nouvelle. Dans certains cas se profile, au delà de la prise de risque, une autre signification, plus radicale, plus difficile à repérer: l'ordalie, c'est-à-dire l'abandon de soi au «jugement de Dieu». L'individu se livre à des circonstances périlleuses, au cours desquelles il mobilise toutes ses ressources. La provocation à la mort (dans le réel ou l'imaginaire) est au coeur de l'initiative. L'ordalie traduit une surenchère dans la prise de risque puisqu'elle soulève la possibilité non négligeable de périr. Elle part de la même disposition, mais elle la pousse plus loin encore, tout en se ménageant la possibilité de s'en sortir.

L'ordalie est un rite judiciaire qui fournit souvent dans le même mouvement la preuve de la culpabilité et la mort, ou celle de l'innocence et la survie. L'ordalie ne tolère pas les demi-mesures. Si son innocence est démontrée par l'épreuve, si le «jugement de Dieu» est en sa faveur, l'acteur retrouve dans sa société une position d'autant plus solide que sa bonne foi a été injustement mise en doute. En revanche l'ordalie moderne ignore ce qu'elle poursuit en empruntant cette voie hors des sentiers battus; elle interroge l'avenir d'un individu coupé de son sentiment d'appartenance à la société, et elle ne répond qu'en ce qui le concerne lui. Elle est devenue une figure de l'inconscient, elle n'est plus un rite social, mais un rite individuel de passage. Elle suppose une société à forte structuration individualiste, en crise de légitimité. À travers une prise de risque excessive l'acteur affronte l'éventualité de mourir pour garantir son existence. S'il échappe à la mise en péril à laquelle il s'est délibérément exposé (sans toujours avoir réfléchi à son entreprise ou à son acte), il s'administre la preuve que son existence a une signification et une valeur. [5]

 

Passions du risque des jeunes générations

Mais il reste l'envers de la scène où s'ébattent les nouveaux aventuriers, le versant nocturne des prises de risque, celles dont on parle peu, mais qui font nombre de victimes et frappent de plein fouet les jeunes générations.[6] Nombreuses sont les conduites à risque dans la jeunesse contemporaine. De formes variées, elles relèvent de l'intention, mais aussi souvent de motivations inconscientes (passages à l'acte, par exemple). Elles incluent aussi bien les rodéos automobiles, les dégradations, les violences urbaines, de nouvelles formes de délinquance où priment le défi à l'autorité et l'exposition de soi; conduire une mobylette en décidant de ne s'arrêter à aucun stop, à aucun feu rouge, traverser une rue les yeux fermés, etc.; la négligence des consignes de sécurité dans les ateliers de formation. Elles se traduisent aussi par le nombre considérable de tentatives de suicide, le nombre des suicides réussis, touchant d'ailleurs des populations de moins en moins âgées; la diversification des toxicomanies, les fugues, les troubles alimentaires tels que l'anorexie ou la boulimie, etc. Les accidents de voitures ou de motos connaissent une morbidité et une mortalité nettement supérieures à celles des autres générations. Les voies d'entrée dans le risque diffèrent profondément d'une situation à une autre. De même se distinguent les profils «psychologiques» des jeunes qui se côtoient d'une conduite à risque à une autre. Nous ne traiterons pas ici de leur spécificité.[7] Pour d'autres jeunes, frappés par ce que nous avons appelé «la blancheur», errant près des gares, squatters, paumés des Halles ou d'ailleurs, l'insouciance dont ils font preuve envers leur vie, comme la jeune héroïne du film d'Agnès Varda (Sans toit ni loi), est la traduction à leur échelle propre du discours social laissant entendre leur peu de poids dans la trame collective, leur absence de valeur personnelle, voire leur indignité. Socialement désinvestis, comme des milliers de jeunes des banlieues, ils n'investissent pas leur existence comme étant digne de valeur, et ils continuent de vivre à la limite, dans leur galère.

En s'affrontant physiquement au monde, en jouant réellement (drogue, suicide, vitesse, etc.) ou métaphoriquement (délinquance, fugue, etc.) avec sa vie, on force une réponse à la question de savoir si l'existence vaut ou pas d'être vécue. Pour se dépouiller enfin de la mort qui colle à la vie, on s'affronte à la mort pour pouvoir vivre. La prise de risque vise à charmer symboliquement la mort. Fixer celle-ci sans se dérober, y tracer les limites de sa puissance, renforce le sentiment d'identité de celui qui ose le défi. Du succès de l'entreprise naît un enthousiasme, une bouffée de sens répondant à une efficacité symbolique qui procure provisoirement ou durablement une prise plus assurée sur son existence. Le jeune découvre un sens et une valeur à son existence à travers la résolution d'une crise personnelle et non plus en se reconnaissant d'emblée dans le système de sens de sa société, mais en sollicitant la mort, au risque inconscient et symbolique de sa vie. Quand les autres modes de symbolisation ont échoué, échapper à la mort, réussir l'épreuve, administrent la preuve ultime qu'une garantie règne sur son existence. La mise à l'épreuve de soi, sur un mode individuel, est l'une des formes de cristallisation moderne de l'identité quand tout le reste se dérobe.

 

Le rendement imaginaire du risque

Le paradoxe apparent des prises de risques tient au fait qu'elles émergent dans une société hantée par la sécurité et à la recherche obsessionnelle de la couverture des aléas, par le recours à des assurances de toutes sortes et à une législation pointilleuse qui vise en permanence à la prévention des risques et à l'élimination de la surprise. Ce souci de sécurité porté frileusement par les sociétés modernes, le refoulement de la mort sur lequel il repose, confère une valeur redoublée au risque dès lors qu'il est choisi en toute connaissance de cause. «Le risque est de moins en moins l'effet d'un affrontement direct avec les «impondérables» de la nature, mais tout simplement une marge laissée par la négligence de la technique ou de l'organisation», écrit P. Thibaud.[8] À celui qui refuse délibérément la tranquillité et la sécurité du dispositif d'encadrement social, il échoit de prospecter cette marge qui se révèle inépuisable et d'y apposer la marque de son individualité.

Dans une société où risque et sécurité ne sont pas posés en termes antagonistes, mais dilués dans l'évidence de la relation au monde, ni l'un ni l'autre ne sont affirmés comme valeur, ni l'un ni l'autre ne font l'objet d'une attraction particulière. Là où socialement la sécurité n'est pas un souci, une revendication bien établie, le risque n'a pas lieu d'être valorisé. Le goût du danger émerge sur le fond d'une société crispée sur une volonté de sécurité. Il convient donc de distinguer absolument le risque inhérent à certaines activités traditionnelles, conséquence indirecte d'un engagement envers le monde dicté par l'exercice d'un métier, d'une responsabilité particulière envers le groupe, en un mot le risque avec lequel il faut ruser, et le risque choisi, exalté, posé comme une fin en soi, tel qu'il apparaît sous forme d'une nouvelle mythologie depuis la fin des années soixante-dix. Les prises de risques des «nouveaux aventuriers», des adolescents, ou des vacanciers ne sont en rien comparables à celles qui ponctuent l'exercice d'un métier difficile ou d'une activité périlleuse (la chasse par exemple, dans les sociétés traditionnelles). Pour le montagnard ou le pêcheur de perles, le risque est matière de culture, il n'implique en rien un affrontement aux limites, il est le lot d'une activité journalière. Il importe justement de le neutraliser grâce au recours à un savoir-faire transmis par la coutume et l'apprentissage. S'il émerge, il est une source de crainte. Seul le risque librement choisi est une valeur. Longtemps les métiers du risque ont été associés à une absence de considération sociale. Le risque inhérent au milieu ou aux conditions de travail n'est pas plus valorisé aujourd'hui qu'autrefois, à de rares exceptions près (pilotes automobiles par exemple). De nombreux accidents du travail montrent à cet égard le prix différent de la vie et du risque selon les circonstances. On sait les revendications des syndicats à ce sujet, notamment dans le milieu industriel et celui du bâtiment.

 

Fabriquer du sens

Le thème initiatique, qui connaît aujourd'hui une émergence et une propagation inédites, traduit pour nos sociétés à structure individualiste, une quête obstinée et solitaire de sens menée par les acteurs. Du pire doit naître le meilleur, pour qu'en un dernier sursaut, l'existence entière fasse sens, même pour celui qui meurt, même quand tout est perdu en apparence. D'un trait, il faut effacer le vide ou la banalité, et naître sur une autre scène. La maladie, la mort, l'accident, le deuil, le risque sont sources de valeur parce qu'en rappelant la précarité des choses, ils confèrent à l'existence un prix inappréciable. Seul a de valeur ce qui peut être perdu. Le châtiment du Juif errant est de ne pouvoir mourir, de vivre dans un horizon éternel où rien jamais ne peut lui être enlevé. La sécurité montre là son revers dans nos sociétés occidentales, le welfare state est débordé par un désir secret d'effroi où la signification de la vie peut reprendre de son ascendant. En côtoyant la mort, contre son gré ou de propos délibéré, l'homme se ressource au gisement de toutes les valeurs, il se remémore ce qu'il avait souvent oublié, que la vie n'a pas de prix.

D'événement, l'épreuve se mue en avènement, sur un mode spectaculaire ou discret selon les acteurs et leur histoire personnelle. On peut penser que la passion de l'extrême ou du risque, la transformation de la souffrance ou de la mort en défi à relever, témoignent d'une résurgence du sacré, sous une forme en partie inédite, libérée de son administration par les grands systèmes religieux. L'acteur éprouve le sentiment d'une transcendance personnelle lorsqu'il vit l'événement ou lorsqu'il s'en souvient plus tard. La subjectivité atteint un sacré sauvage et intime à travers l'exposition de soi à un effort intense ou à un risque tangible qui culmine dans l'ordalie. Fascination du Tout-Autre (R. Otto), jubilation de connaître des moments «saturés d'être» (M. Eliade), mais coupés de toute référence religieuse ou ésotérique, strictement intimes dans leur choix et leur résonance.

Le sacré suscité par les sociétés contemporaines est une énergie sauvage que n'administrent plus les Églises, en perte d'influence. Il est une sorte de matière première à apprivoiser, libre encore, dont le ressort peut charger l'acteur d'un sentiment diffus de plénitude, d'exaltation; engendrer un temps fort qui donne un goût de transcendance, de perfection. Le sacré est une valeur et une projection individuelles, soumis en ce sens aux aléas des singularités personnelles. Délié des grands systèmes, il se morcelle au rythme de l'individualisme contemporain, le sentiment qu'il engendre et ses points d'imputation se diversifient, s'émiettent au gré des initiatives individuelles. Il se présente souvent par la proximité qu'il noue avec la mort. De plus en plus, le risque de perdre la vie se donne comme le moyen le plus radical et le plus prompt, de fabriquer du sacré intime, d'engendrer la métamorphose individuelle.

Outre l'exaltation ressentie par celui qui en sort indemne, l'épreuve est le plus souvent inconsciemment fondée sur une intuition du destin où l'acteur s'en remet à une force qui le dépasse pour décider de sa vie à venir. Et s'il échappe au danger qu'il a suscité, il est transformé par l'expérience vécue, il éprouve une conscience élargie d'exister et sa relation au monde est portée par une nouvelle exigence. Le côtoiement de la mort est une instance génératrice de sens. L'épreuve, en ses formes multiples, peut alors signer le commencement de ce que l'acteur perçoit comme «la vraie vie». La réussite d'une prouesse physique intense, les souffrances de la maladie ou de l'accident, ou le côtoiement de la mort à travers une prise de risque, se chargent d'une épaisseur symbolique qui déborde leur actualisation et retentit sur le rapport au monde de l'acteur. À travers l'épreuve, dans un mouvement contradictoire se restaure ou se construit le goût de vivre. Le sacré est contenu en elle comme le diamant dans sa gangue. Reposant sur une initiative individuelle, il est la propriété d'une action où la vie peut se perdre ou se gagner d'un souffle. Et pour la mémoire, le temps de l'épreuve, enluminé par le risque, apparaît bien à une échelle privée, comme le temps du sacré, il tranche avec celui qui le précède où la vie était loin encore de receler la saveur dont elle témoigne aujourd'hui. Même si au fil de la vie les changements individuels se sont estompés, il n'en reste pas moins que le temps de l'épreuve reste une capitale du souvenir, l'un des moments clés de l'existence et de la constitution du sentiment d'identité.

Nulle rupture, nulle mutation personnelle ne peuvent être plus fortes pour nos sociétés que celles induites par l'approche de la mort et son esquive in extremis, grâce à un effort de volonté ou à une chance transmuée dès lors en destin. Mais, encore une fois, tout dépend du regard que l'individu porte sur l'événement.

 



Sommaire du numéro 16 | Page d'accueil


 

 

[*] David Le Breton est professeur à l'Université des sciences humaines de Strasbourg.

[1] Voir Frontières, Les conduites extrèmes, 6 (3), 1994; David Le Breton, Passions du risque, Paris: Métailié, 1991; Stephen Lyng, «Edgework : A Social Psychological Analysis of Volontary Risk Taking», American Journal of Sociology, 95 (4), 1990; R. G. Mitchell Jr., Mountain Experience : The Psychology and Sociology of Adventure, Chicago: The University of Chicago Press, 1983; É. Volant, J.-J. Lévy, D. Jeffrey, Les risques et la mort, Montréal: Éditions du Méridien, 1996.

[2] Pour un état des recherches sur les activités physiques et sportives à risque, voir D. Le Breton, La sociologie du risque, Paris: PUF, Que sais je?, 1995.

[3] Éric Dumont, Les aventuriers de l'impossible, Paris: Laffont, 1991, p. 11.

[4] É. Dumont, Les aventuriers de l'impossible, p. 37-38.

[5] Pour un approfondissement de l'usage de la notion d'ordalie dans le contexte contemporain nous renvoyons à notre ouvrage cité plus haut: Passions du risque, chap. 2. Voir également Denis Jeffrey, «Approches symboliques de la mort et ritualités», dans T. Goguel d'Allondans (dir.), Rites de passage : d'ailleurs, ici, pour ailleurs, Ramonville: Erès, 1994.

[6] Voir N. J. Bell, R. W. Bell, Adolescent Risk Taking, London: Sage, 1993. Marie Choquet, «Le risque à l'adolescence: à partir des enquêtes épidémiologiques», dans Les cahiers de la sécurité intérieure, 5, 1991.

[7] Voir notre ouvrage Passions du risque.

[8] Paul Thibaud, «Le péril et la gloire», Esprit, Le risque, 1, 1965, p. 7.