RELIGIOLOGIQUES, 16 (automne 1997) RITUELS SAUVAGES (113-133)


Religion et politique dans le «Renouveau charismatique»: Le cas de deux communautés françaises

Christine Pina[*]

[résumé / abstract]

 

Dans leur ouvrage commun paru en 1986 Catholicismes de France[1], Jean-Marie Donégani et Guy Lescanne montraient en quoi la simple déclaration d'appartenance confessionnelle ne permettait plus de comprendre l'univers catholique français. Grâce à cette analyse, il devenait clair que le catholicisme était lui-même traversé de plusieurs tendances, regroupant autant de groupes qui articulaient de manières très distinctes la religion, le social et le politique: les deux auteurs repéraient ainsi sept familles de catholiques français[2], dont trois fortement intégrées à leur système religieux.

La diversification interne au catholicisme repérée par ces deux auteurs doit tout naturellement nous interroger sur les mouvements qui parcourent aujourd'hui le christianisme: ceux-ci ne sont-ils pas, à leur tour, soumis à ce même phénomène de multiplication de tendances, voire d'éclatement? Si c'est le cas, ne peut-on imaginer que le Renouveau charismatique est, comme l'Action catholique ou le traditionalisme par exemple, un laboratoire où l'on peut voir et analyser la même tendance?

Pour s'en assurer, il nous a semblé intéressant de comprendre comment les rapports religion-politique se construisaient aujourd'hui au sein du Renouveau charismatique communautaire français, et ainsi, comment une expérience spirituelle présentée comme forte (la rencontre avec Dieu séparant souvent l'histoire individuelle entre un avant et un après) pouvait en fait recomposer l'image de la société et du politique. Pour cela, nous avons choisi de centrer notre recherche sur deux communautés françaises nées dans les années soixante-dix en France (le Chemin Neuf et les Béatitudes), composées chacune d'environ six cents membres engagés. Les engagés constituent une population à part dans les communautés puisqu'ils en sont la population stable: ils acceptent le partage des biens ou leur redistribution partielle, l'obéissance, la soumission à la constitution communautaire... et dans le cas des Béatitudes, font des promesses de chasteté, d'obéissance et de pauvreté. Les engagements peuvent être à vie. Dans le cas de la communauté du Chemin Neuf, les communautaires ont le choix, après un parcours probatoire d'une durée quasi-équivalente à celui en vigueur aux Béatitudes, entre un engagement pour trois ans renouvelables ou un engagement à vie. Dans cette seconde communauté, il n'y a pas d'obligation de vie en commun puisque chaque engagé peut soit souhaiter vivre en fraternité de quartier &emdash; soirée communautaire une fois par semaine et partage d'un repas en fraternité &emdash; soit s'inscrire dans une fraternité de vie &emdash; partage du même toit &emdash;, pas plus qu'il n'y a de nécessité de quitter son emploi pour devenir engagé. Aux Béatitudes, la vie en maisonnée est obligatoire dès lors que la communauté est choisie par l'individu (les engagés s'installent dans d'anciens monastères, chaque «maisonnée» communautaire pouvant réunir parfois plus de vingt communautaires, familles et consacrés au célibat étant logés ensemble). Même si la communauté ne fait aucune obligation de quitter son travail, la radicalité de la vie communautaire, ainsi que l'intensité de la vie de prière encouragent de fait le retrait sur la communauté, cette dernière subsistant de dons individuels, d'abonnements à des revues communautaires, de la vente de confitures, d'icônes, etc.

Opposées dans leurs modes de vie et les traditions auxquelles elles se rattachent[3], ces deux communautés ne véhiculent-elles pas des images du monde et du politique différentes? Dans cet article, nous tenterons d'analyser les entretiens non-directifs que nous avons recueillis auprès de dix-sept individus, huit membres du Chemin Neuf et neuf engagés aux Béatitudes.[4] Nous verrons ainsi comment une expérience individuelle forte de rencontre avec la divinité (première partie) peut en fait se traduire par deux manières différentes de considérer la société et le politique (deuxième partie: d'un côté, les membres du Chemin Neuf privilégient une description du monde non figée, exprimée en termes d'évolutions et de changements possibles - il s'agit de la traduction verbale d'une rencontre avec Dieu décrite dans la logique d'un itinéraire personnel sans ruptures trop importantes; d'un autre côté, les membres des Béatitudes dressent un tableau beaucoup plus fixe et bipolaire du monde - la rencontre avec Dieu est alors synonyme de «conversion» qui partage l'histoire personnelle entre un avant et un après.

 

Tableau 1

Remarque préliminaire

Pour rendre la lecture de cette analyse plus facile, nous aimerions rappeler la consigne proposée aux membres du Chemin Neuf et des Béatitudes pour la réalisation des entretiens non-directifs.[5] «J'aimerais que vous me disiez ce que votre rencontre avec le Renouveau charismatique, puis votre engagement dans une communauté, ont modifié dans votre vie.»

Considérant l'utilisation courante des témoignages dans les milieux charismatiques, il fallait que cette consigne fasse apparaître l'idée de chronologie, mais permette également d'entrevoir les rapports pouvant exister entre religion et politique, sans toutefois que ces deux termes ne soient dits explicitement. La consigne est donc très ouverte, les relances dans l'entretien ayant pour vocation de re-préciser la problématique.

 

Tableau 1

 

Constitution du corpus des enquêtés selon des critères sociodémographiques et communautaires

(chiffres exprimés en effectifs)

Béatitudes

Chemin Neuf

Sexe

*Homme

4

5

*Femme

5

3

Âge

*26-35 ans

3

2

*36-45 ans

4

2

*46-60 ans

2

4

Situation maritale

*Célibataire

4

1

*Marié(e)

5

7

Dernier emploi

*Étudiant(e)

3

2

*Milieu médical ou paramédical

1

2

*Enseignement

2

2

*Autre

3

1

*Au foyer

-

1

Travaille actuellement hors communauté

*Oui

-

4

*Non

9

3

*Femme au foyer

-

1

Engagement communautaire

*Engagement à vie

8

2

*Engagement temporaire renouvelable (3 ans)

-

6

*Autre (noviciat)

1

-

Consacré(e) au célibat

3

-

Prêtre

1

-

Une expérience religieuse première: la rencontre avec Dieu...

Une première constatation s'impose lors de l'analyse des entretiens: la consigne ne convient pas aux engagés des deux communautés. Tous les interviewés soulignent avec force que ce qui a changé leur vie n'est pas en fait la rencontre d'un mouvement particulier d'Église ou d'une communauté, mais bien l'apparition dans leur itinéraire d'une tierce «personne», par qui «tout change» ou «tout s'éclaire»: de manière assez indifférenciée, chacun avoue avoir rencontré Jésus, le Seigneur ou Dieu. Dans tous les cas, cette rencontre s'assortit d'une précision qui rend l'expérience absolue et irrémédiable: Dieu m'aime, Jésus est une personne vivante.

Soulignons à ce sujet l'emploi tout à fait redondant du verbe vivre, utilisé dans tous les entretiens à la forme transitive: vivre une rencontre, vivre des combats, vivre sa foi[6], etc. La rencontre personnelle avec la divinité devient alors synonyme d'irruption de la vie dans tous les compartiments de l'existence: cela permet finalement d'opposer le présent fertile et le passé jugé stérile, morne ou borné. Vivre prend dans ce cas le sens d'un verbe actif, puisqu'il remplace dans le discours les verbes faire ou expérimenter: l'expérience de Dieu ou de son amour est première et ouvre sur la vie. Il n'est plus question de se battre, mais de vivre des combats, plus question d'aimer mais de vivre l'amour, etc.

Pour autant, nous avons pu remarquer que le terme de conversion n'était pas utilisé de manière aussi systématique au Chemin Neuf et aux Béatitudes: pour la première communauté, il est fréquent de s'exprimer en termes de cheminement, et de souligner en fait comment la rencontre avec le Renouveau et l'entrée en communauté se succèdent de manière logique[7]; le Renouveau s'insère en quelque sorte dans l'histoire personnelle, et ce, quelle que soit l'activité exercée précédemment (syndicalisme, vie en communauté religieuse, études, etc.).

J'étais sur un chemin: je veux dire que le Renouveau n'est pas arrivé dans ma vie comme une conversion radicale, mais comme un élargissement du chemin que je suivais dans ma famille. [...] C'est à dire que le Renouveau n'a pas été pour moi un changement d'itinéraire à 180deg., mais je peux dire, un élargissement du chemin, surtout sur le plan ecclésial.

Pour la seconde communauté, il est plus fréquent de considérer les itinéraires individuels en termes de rupture, et de faire cas d'un avant et d'un après (il est question de «nouveau départ», d'une «autre vie»...). Voilà ce que disent deux membres des Béatitudes au cours de leur entretien:

Enfin, ça a tout changé dans ma vie... Y'a eu... y'a eu un avant, un après, y'a eu, comme dit l'aveugle-n: "Ben, je ne sais qu'une chose, c'est que avant j'étais aveugle, et maintenant, je vois".

On peut appeler ça une expérience de conversion, c'est-à-dire qu'on peut dire, on peut presque dater le jour où ça s'est produit, et on se dit: "Y'a un avant, y'a un après". Et après n'est plus comme avant. Voilà, c'est, c'est évident qu'il y a, il y a un repère, là, qui est très fort [...] parce que ça change toute la vie.

Les explications d'un tel phénomène peuvent être multiples. Nous soulignerons deux éléments:

&emdash; d'une part, nous estimons que l'histoire des communautés peut fournir un début d'explication: en effet, rappelons que le Chemin Neuf s'est constitué autour d'un noyau de personnes originellement bien intégrées en Église, puisque c'est un jésuite (Laurent Fabre) qui démarre la communauté lyonnaise. «Association publique de fidèles», le Chemin Neuf[8] affiche un fort attachement à l'Église et à l'oecuménisme. L'histoire des Béatitudes est, quant à elle, beaucoup plus «chaotique»: née au début des années soixante-dix autour d'un groupe de protestants, elle ne choisit que plus tardivement son attachement à l'Église catholique, affrontée, disent les responsables, à des questions d'autorité et de vie en commun auxquelles le protestantisme ne semblait pas pouvoir répondre. Les Béatitudes, plus que le Chemin Neuf, fait donc figure de communauté de convertis et entretient l'image d'une association de néophytes: d'où, sans doute, le recours fréquent à des témoignages de conversion brutale qui font des Béatitudes une communauté à part, une communauté où la folie divine[9] s'exprime. L'enjeu est, nous le comprenons bien, fort différent pour le Chemin Neuf;

&emdash; d'autre part, il faut noter que l'usage du témoignage de conversion apparaît dans les milieux protestants au début du XVIIIe siècle. Qu'on se souvienne du récit de conversion de John Wesley (à l'origine du méthodisme), conversion qui était alors décrite avec force précisions et détails. Par la suite, le témoignage deviendra une véritable spécialité des milieux pentecôtistes, la conversion subite apparaissant comme un signe de reconnaissance et d'élection. Le Renouveau charismatique recourra assez systématiquement dans ses premières années à ces récits insistant sur l'opposition d'un avant et d'un après. Par la suite, il semble que cette pratique, jugée contestataire et fortement typée, a été abandonnée dans nombre de communautés, ces dernières proposant même &emdash; sur les conseils d'une Église catholique inquiète[10] &emdash; des préparations aux effusions de l'Esprit[11] pour limiter l'aspect extatique et émotionnel que pouvaient revêtir les témoignages de conversion.

Au départ donc, pour les communautaires des Béatitudes, une expérience merveilleuse et enchanteresse: la rencontre avec la divinité qui indubitablement vient réorienter la vie et influer sur le comportement individuel. Très rapidement néanmoins, se pose la question de la postérité de cette expérimentation et de la suite à donner à cette aventure de quelques instants ou de quelques jours. Comment transmettre, comment rendre fécond l'instantané, comment faire mémoire?

La rencontre avec Dieu est d'ailleurs souvent présentée par les interviewés des Béatitudes en particulier comme une expérience amoureuse des plus charnelles. Il y a eu «coup de foudre», «rencontre amoureuse», «fiançailles», voire «épousailles»... et de cette alliance, découle une fécondité particulière. Dans cette logique, la femme et le personnage de Marie[12] tiennent une place tout à fait importante aux Béatitudes: elle porte toute l'espérance, mais également toutes les peines du monde; la femme est dénaturée, perdue, parce que l'on touche à ses cycles, parce que, de porteuse de vie et d'espérance, elle devient, du fait de la société, pourvoyeuse de mort par l'intermédiaire de la contraception ou de l'avortement; la femme, que l'on veut faire ressembler à l'homme, oublie sa place de mère. Une engagée des Béatitudes nous dit ainsi:

Il faut à la femme une capacité d'offrande, une capacité d'amour incroyable pour arriver à, je dirais... à sauver le monde. Bon, et puis, c'est vrai, ce n'est que par Marie que la femme peut retrouver sa véritable vocation et retrouver la force de l'offrande, la force, le courage de la maternité. Parce qu'en fait, en attaquant la femme dans sa maternité, en attaquant la femme dans son cycle, on attaque très très profondément. On la dénature, on la dénature et les conséquences pour la société sont immenses.

Car, par la femme, c'est la famille qui est attaquée, et par conséquent, les fondements de toute la société, voire de la chrétienté.[13] Cette observation doit être rapportée à ce que les instances de la communauté des Béatitudes décrivent comme étant la normalité en matière de féminité. Jo Croissant, femme du fondateur des Béatitudes, décompose très concrètement dans La femme sacerdotale[14] ce qu'elle appelle le plan de Dieu sur la femme. Selon l'auteure, une personne de sexe féminin prend réellement sa place lorsqu'elle est capable de remplir trois conditions: celles d'être fille, femme[15] et mère, c'est-à-dire féconde, capable d'enfanter spirituellement ou physiquement. D'où, sans doute, la répétition dans les entretiens avec des femmes du terme de stérilité qui semble définir plus que tout autre l'avant communauté. La fécondité ne doit pas surprendre lorsque l'on sait, par exemple, la place tout à fait privilégiée occupée par les enfants dans cette communauté: choyés, ils représentent la grâce par excellence.[16] Ainsi, nous retenons que dans les écrits des Béatitudes, la femme idéale n'existe jamais par elle-même: elle découvre sa véritable nature lorsqu'elle est mise en relation d'appartenance ou de filiation, soit avec Dieu, soit avec un époux, soit avec un enfant. La femme célibataire, solitaire ne peut être, dans cette logique, reconnue: elle est malade, dénaturée, dépossédée de sa fonction.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que trois femmes tiennent une place privilégiée dans la communauté des Béatitudes: Marie de Nazareth, Marthe Robin[17] et sainte Thérèse sont en quelque sorte les symboles de la fécondité. La première parce que mère de Jésus (dans une cassette d'enseignement, Ephraïm, le fondateur des Béatitudes, la classe parmi «Les Trois Blancheurs» que tout chrétien doit reconnaître et révérer: elle est, comme le Pape et l'eucharistie, objet de respect et de culte[18]), les deux suivantes parce qu'exemples du don de soi à Dieu. La femme est tout à la fois celle qui enfante et qui rachète, celle qui transmet et qui est attaquée.

La fécondité, au sens de transmission des valeurs ou des croyances, apparaît ainsi comme un des sujets qui mobilisent le plus l'attention des interviewés des deux communautés: comment transmettre une foi, une expérience, un vécu à ses enfants, à sa famille, à son entourage? Comment faire pour que l'expérience chrétienne et la foi ne se perdent pas, et ne demeurent pas sans «descendance»? À cette question, répond en fait une constatation qui tient de l'évidence: hors du soutien de la communauté, cette transmission paraît compromise, voire impossible. La communauté est par conséquent un canal de transmission pour les enfants ou l'environnement, un lieu où témoigner et montrer la force de la foi, une place privilégiée où se construit la mémoire du passé et d'aujourd'hui.

Car l'expérience religieuse faite ne saurait rester sans conséquence sur la vie, tous les enquêtés le déclarent. Plus encore, du fait de la découverte des Écritures et de l'Évangile en particulier, il s'agit de conformer la vie aux exigences évangéliques et de faire correspondre les activités aux croyances et pratiques religieuses. Jean-Marie Donégani nomme ce type de croyants «catholiques intégralistes», c'est-à-dire des individus chez lesquels «la vision du monde est véritablement organisée autour d'une référence religieuse[19]». Ce catholicisme intégral prend finalement de front la culture moderne héritée des Lumières: à la notion de choix individuel, l'intégralisme tel que le définit J.-M. Donégani répond par la mise en conformité du comportement avec l'enseignement chrétien; à la séparation des sphères privé-public, le catholicisme intégral répond par la volonté de faire du religieux, non plus une «option» personnelle, mais le coeur de la vie en société.

Dans l'optique de cette diversification interne au Renouveau charismatique que nous avons cru repérer précédemment dans les histoires de vie et la manière dont était construite la mémoire du passé, nous avons observé qu'il n'y avait pas une manière d'articuler religion, social et politique, mais deux, chaque communauté générant une manière d'être au monde et d'envisager la société: d'un même point de départ &emdash; l'existence d'un Dieu amour qui s'intéresse à chacun, d'un Dieu «personne» &emdash; les conclusions se font totalement divergentes, si ce n'est pour avouer que tout a changé.

 

Pour deux traductions sociales et politiques opposées?

Nous aurons déjà noté que la description donnée par les membres de chaque communauté diverge en ce qu'il est effectivement fait allusion à une rupture dans l'itinéraire personnel. Par la suite, il nous a semblé logique de constater que cette partition binaire donnée par les membres des Béatitudes pour parler de leur itinéraire de foi («avant-après») servait également de grille de lecture pour analyser le monde qui les environnait. Il ne s'agit pas pour les engagés des Béatitudes de mettre la communauté à part, de la couper complètement de la société globale, mais, plus sûrement, de proposer une vision du monde en termes binaires: comme il y a d'un côté les femmes sans descendance ou stériles et les femmes fertiles, comme on peut être «dans le monde sans être du monde» (entendez sans être solidaires des valeurs qu'il exprime), de la même manière, la société est divisée en croyants et non croyants, en pauvres et riches, en «poires» &emdash; victimes des puissants &emdash; et «ceux qui mangent les poires», selon les termes d'un interviewé...

La communauté du Chemin Neuf met quant à elle beaucoup moins l'accent sur cette bipartition du monde: au contraire, les interviewés, après avoir souligné la notion de cheminement et d'itinéraire, insistent sur la nécessité qui suit la rencontre avec Dieu de mettre en cohérence la vie entière et de ne plus compartimenter l'existence et le monde «entre différentes parts de camemberts». D'où, nous le comprenons, l'absence d'une vision du monde exprimée en termes binaires et la volonté d'analyser l'environnement de chacun de manière multiple: le monde et la société sont davantage considérés comme des lieux où l'on peut vivre et s'investir que comme des constructions humaines vouées au désordre et, à plus ou moins long terme, à la destruction. Surtout, les membres du Chemin Neuf recherchent l'unité et la cohérence entre vie spirituelle et vie en société, en insistant sur la nécessaire incarnation de leur croyance, et la dimension «terre à terre» de leur action.

Toutefois, l'analyse de chacun se construit sur la même base: la rencontre avec Dieu ou Jésus, puis l'entrée en communauté, a permis d'évaluer de manière plus précise les attentes des hommes, mais également les faiblesses de la société ou du monde. Jésus («homme parfait», comme le disent des membres du Chemin Neuf et des Béatitudes) et l'Évangile invitent à penser autrement le mode d'être avec les autres et à établir d'autres manières de vivre. Le spirituel informe ainsi l'«être au monde», la manière d'envisager autrui, tout autant qu'il permet d'évaluer avec davantage de précisions les maux qui traversent la société et le politique.

Si la prise de conscience d'une relation possible et personnelle avec Dieu est première, il semble que la nécessité de la communauté se fait rapidement sentir, cette dernière représentant un support essentiel à la réalisation du projet personnel. Toutefois, deux modes de pensée s'opposent dans les deux communautés; si au Chemin Neuf, est encouragée la production d'un discours autonome et individualisé sur le monde et autrui, aux Béatitudes, il semble bien que la communauté devienne très vite un référent absolu: elle produit des modes de lecture, des modes d'interprétation du monde fonctionnant pour chacun. Les engagés ne portent-ils pas tous les mêmes habits, ne sont-ils pas tous isolés dans le même espace, soumis aux mêmes enseignements, aux réunions communautaires créatrices d'un nous communautaire fort? La communauté ne fournit-elle pas tout, de la nourriture à l'époux désiré?

Au début, quand j'ai vraiment senti l'appel communautaire, je me suis dit qu'il faut... peut-être bien que je rencontre l'âme soeur, que je me marie et qu'on entre en communauté... Et c'est là que mon père spirituel m'a dit: "Mais, si tu es faite pour le mariage, ne t'inquiète pas. En communauté, le Seigneur t'enverra quelqu'un et tu ne pourras pas passer à côté". Et c'est ce qui s'est passé d'ailleurs, donc j'ai été rassurée.

Ainsi, deux positions s'affrontent dans la façon de considérer le radicalisme de la vie religieuse: des «moines», d'un côté, qui génèrent un discours profondément réactif vis-à-vis de la société et du politique en général; de l'autre côté, des «laïcs» qui cherchent dans le monde les conditions de la réalisation du message évangélique, par et grâce à la communauté. Il peut être très enrichissant de confronter ces quelques observations avec la typologie de «virtuoses du religieux» que dresse Max Weber dans Économie et société et où il définit deux figures, l'ascète et le mystique. Pour cet auteur, le mystique se caractérise essentiellement par l'importance qu'il accorde à la contemplation et la piété comme voies de salut, et de ce fait à la nécessaire persistance de l'état de grâce. «En revanche, la contemplation est essentiellement recherche d'un «repos» en Dieu, et seulement en lui. Ne pas agir, ce qui entraîne pour ultime enchaînement systématique ne pas penser, faire le vide en soi de tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, peut rappeler le «monde», en tout cas la minimisation absolue de toute activité intérieure ou extérieure, ce sont là les voies qui permettent d'atteindre un état intérieur que l'on savoure comme une possession du divin, comme unio mystica avec lui.[20]» L'ascète, quant à lui, affectionne une voie de salut différente: par son comportement et sa manière d'être, il tient à démontrer qu'il est bien instrument de Dieu. Parce que le salut ne peut être obtenu que par une attitude irréprochable au regard de l'éthique héritée de Dieu, le virtuose doit être en mesure de régler sa vie pour ne pas faillir. Ainsi, déclare M. Weber, «les relations sociales, le «monde», au sens religieux du terme, sont donc tentation non seulement parce que celui-ci est le lieu des plaisirs sensuels, éthiquement, qui éloignent totalement des choses divines, mais plus encore le lieu de la suffisance infatuée propre à l'accomplissement de ces fameux devoirs banals de l'homme moyen religieux, aux dépens de sa concentration exclusive dans la recherche active de la rédemption.[21]»

Ne peut-on, après lecture des écrits de M. Weber, considérer qu'au travers de ces deux communautés, s'affrontent schématiquement deux visions opposées du monde: d'un côté, la communauté des Béatitudes serait une communauté de «mystiques», ceux-ci se réunissant comme autant d'élus de Dieu pour contempler, prier et vivre pleinement de la communion avec Dieu; de l'autre côté, le Chemin Neuf associerait autant d'«ascètes», vivant autrement pour transformer le monde? Ici, la contemplation et la fuite du monde; là, l'action et l'investissement dans le monde en vue de sa transformation...

La différence se situe déjà dans la manière dont est envisagée la communauté en elle-même, dans la manière dont la «clôture» est considérée, souhaitée ou choisie. Car, rappelons-le, les deux communautés s'opposent presque termes à termes: aux Béatitudes, l'entrée en communauté est une notion très stricte puisqu'elle correspond à un déplacement géographique dans un lieu à part qu'est la maison commune où seront partagés l'espace, le temps, les repas, les corvées quotidiennes. Au Chemin Neuf, s'il est possible d'associer plusieurs couples dans une même habitation, cette opportunité est laissée au libre choix de chacun: devenir communautaire ne signifie pas toujours abandonner ses biens mobiliers et quitter l'habitation familiale; ce n'est qu'une option parmi d'autres. D'où peut-être les différences que nous avons pu noter dans les entretiens d'une communauté à l'autre: aux Béatitudes, il est dit explicitement que le choix de la communauté a été facile, voire logique. Une même expression revient, faisant de la communauté le lieu où se réalise le rêve: «c'est là», c'est ici que je serai bien et nulle part ailleurs.

Et puis, y'a cette certitude que, la paix intérieure, quoi... Enfin, tu vois, je trouve que c'est important... parce que tu sais que c'est là, heu... Bon, dans les moments, heu, de joie ou de difficulté, tu sais que tu as ta place... Et c'est ça qui est important ! [...] Tu es à ta place dans la communauté, tu es à ta place en tant que moniale, en fait... C'est ça qui est important... C'est de savoir qu'on est à sa place, et puis après, bon, ben... Où qu'on soit, on a forcément des difficultés et des lois.

Sans toutefois accepter l'idée d'une séparation définitive, il y a chez tous les membres de cette communauté la certitude géographique de leur appel. Le «c'est là» permet d'identifier d'une part la communauté qui leur correspond et d'autre part la vocation qui va être la leur. Par l'intermédiaire de la communauté, Dieu pourvoit à toute chose et offre un père spirituel, un mari, une mère, des enfants, etc. Dans le cadre du Chemin Neuf, l'idée est fort différente. L'engagement en communauté ne se traduisant pas nécessairement par un abandon de la vie «intra-mondaine», il est bien évident que la communauté va jouer un rôle de socialisation tout autre: non que les membres engagés du Chemin Neuf rejettent le radicalisme qu'affichent les membres des Béatitudes &emdash; l'idée que l'individu a trouvé sa place en communauté est également développée, mais dans un vocabulaire plus prudent et moins systématique &emdash;, mais ils considèrent davantage l'entrée en communauté comme une invitation à bouger, à cheminer que comme l'arrivée dans un lieu d'élection.

Aujourd'hui, je suis pleinement dans le monde, à tel point que j'ai très peu de temps pour la vie communautaire. Bon, ce que j'ai comme réponse, c'est que le salut n'est pas dans la communauté, le salut avec le Seigneur; la communauté, c'est un moyen, et il y a de multiples, de multiples communautés. Voilà, le salut n'est pas dans la communauté, mais le salut est pour le monde. Et je me demande quand les chrétiens seront capables de parler aux gens qu'on dit du monde, entre guillemets.

Un membre du Chemin Neuf, ancien directeur de banque, souligne combien il se sent désormais nomade, et craint ce qui pourrait être fixisme ou enracinement trop prolongé dans un même lieu ou une même habitation. Une ancienne religieuse parle d'élargissement de son itinéraire; une mère de famille exhorte l'Église à sortir de «ses lieux», à aller vers l'extérieur... Dans le cas très précis du Chemin Neuf, il n'y a donc pas, contrairement aux Béatitudes, d'identification d'une maison particulière ou d'illumination quant au lieu qui correspond aux attentes. L'itinéraire cahotant de chacun appelle, semble-t-il, à une plus grande prudence, une plus grande «sagesse», comme le dit une femme appartenant au Chemin Neuf. La communauté n'est pas un ersatz de société, tout au plus un relais... Ainsi, selon que la communauté sera ou non vécue comme lieu d'élection ou de passage, il nous semble que les rapports au politique en seront modifiés; selon que la communauté sera contre ou hors société, elle encouragera soit l'espoir &emdash; la société peut encore évoluer et moi, membre d'une communauté, je peux participer à mon échelle à cette évolution &emdash;, soit l'abandon &emdash; le salut n'est pas pour ici-bas.

Les deux communautés sont bien reconnues par les enquêtés comme des instances de socialisation, mais avec des nuances considérables. Les membres du Chemin Neuf insistent énormément sur l'ouverture qu'a entraînée leur engagement en communauté: entrer en communauté ne signifie pas dresser un mur entre soi et le monde, mais plus sûrement le découvrir de manière différente et envisager autrement les rapports à autrui. Tous les engagés du Chemin Neuf rencontrés dans le cadre de cette étude soulignèrent notamment comment l'entrée en communauté avait pu leur faire découvrir leur ville, leur quartier ou leurs voisins. Pleinement implantés dans leur travail, ils l'étaient également dans leur agglomération. Tel ancien directeur de banque m'explique comment, grâce aux activités qu'il déploie au Chemin Neuf, il a pu connaître des habitants de Limoges en sept mois. Tel autre m'expose en quoi son déménagement dans un quartier défavorisé lui a ouvert les yeux... La communauté est véritablement instance de socialisation, d'intégration mais également d'ouverture à la société en général.

Dans le cas de la communauté des Béatitudes, la logique est différente. Les engagés des Béatitudes reconnaissent eux aussi en quoi leur vie communautaire est bien créatrice de souci du monde et d'implantation dans la société. Ni coupés ni extérieurs au monde, ils revendiquent une pleine prise de conscience des problèmes générés par la société et des malaises que crée la modernité.[22] Il n'y a pas dans les discours la volonté de se couper du monde, mais de le connaître:

Moi, j'ai été très surprise quand je suis rentrée à la communauté, parce que... de la proximité qu'on peut vivre ici... avec le monde. C'est-à-dire qu'on est au courant de tout ce qui se passe, de tout ce qu'il y a et parfois même plus que... plus que de coutume [...] Tous, tous les problèmes qui touchent de près les gens en fait, j'ai l'impression qu'ici, on les reçoit, comme heu... comme en sur-évidence, mais c'est pas le bon mot... mais, heu, comme si ça nous sautait aux yeux...

Néanmoins, si les deux communautés dressent de la société française un portrait des plus critiques, seules les Béatitudes marquent à ce point une véritable polarisation sur ce qu'elles appellent les «problèmes du monde[23]». De plus, autant le Chemin Neuf, par l'intermédiaire de ses engagés, propose de se mettre en chemin, d'aller vers les autres (par le travail, les réunions entre paroissiens, etc.), autant la communauté des Béatitudes, centrée véritablement sur la maison communautaire, considère sa mission en termes d'accueil des parias ou des laissés pour compte de la société moderne &emdash; qu'ils soient sidéens, clochards[24] ou femmes ayant avorté. Les Béatitudes constituent en quelque sorte un endroit à part, un lieu à la fois hors et dans le monde, puisque ses communautaires se disent concernés par ses problèmes. La communauté demeure malgré tout un bastion, un lieu d'accueil: elle ne va pas vers, mais elle reçoit.

Comme si toutes les détresses du monde, justement, venaient se déverser ici, et qu'on avait non seulement, et effectivement à les toucher et à les rencontrer et à les soigner, secourir, je ne sais pas quoi... mais... en même temps, oui à les accueillir.

C'est une logique d'attente, attente que la société vienne solliciter, attente que le pauvre vienne frapper à la porte, attente que le monde périclite.[25] L'action menée hors communauté est à ce titre tout à fait intéressante puisqu'elle est faite essentiellement d'évangélisation, les Béatitudes étant en quelque sorte le lieu où chaque communautaire se ressource avant d'aller affronter le monde le temps de missions d'évangélisation sur les plages, dans des boîtes de nuit ou dans des collèges. Notons d'ailleurs que nombre de communautaires avouent leur inadaptation à la société moderne et n'hésitent pas, quand la conversation le permet, à avouer leur admiration pour les chrétiens qui vivent leur foi dans le monde: la communauté protège des méfaits du monde (il est question de blessures, de saletés, de parasites, etc.), aide à grandir dans de bonnes conditions.

Remarquons pour l'anecdote que si cette tendance existe effectivement au Chemin Neuf (la communauté peut parfois être présentée comme un lieu de protection pour l'individu), les termes employés sont d'une grande prudence: un interviewé parle ainsi de «serre» communautaire (opposée, dit-il, à la secte coupée de l'Église et du monde) qu'il se dit prêt à quitter lorsque la pousse qu'il est se sentira plus vigoureuse, prête à être «replantée en plein champ, au milieu des autres». Il existe donc la possibilité d'évolution, l'idée encore une fois de cheminement à venir: la communauté n'est pas définitive ou du moins laisse entrevoir une meilleure adaptation au monde.

Car, au Chemin Neuf, il est d'usage de faire de la communauté un lieu d'expérimentation économique ou politique, lieu qui indique d'autres possibles à la société[26]. En cela, les membres du Chemin Neuf n'hésitent pas à faire de leur communauté un groupement prophétique: le Chemin Neuf dit qu'un autre chemin d'ordre socio-politique peut être préféré, que le partage économique peut être un choix de société, loin des constructions communistes ou capitalistes. Car les engagés ne refusent pas la politique; certes déçus par les affaires politico-financières ou la manière dont sont faits les choix économiques ou politiques, ils entrevoient d'autres solutions portées par de petits[27] groupements tels que les communautés ou d'autres formes de réseaux. Nous avons pu noter une certaine fierté dans le choix du partage communautaire et un attrait pour le politique à l'échelle locale: néanmoins, la communauté, parce qu'elle mobilise le temps d'une manière intensive, ne permet pas ce type d'activité. Certains enquêtés avouent très nettement leur agacement devant une telle situation et regrettent, plus ou moins amèrement, leur absence d'engagement ou leur peu d'accès à la culture.

Heu, c'est vrai que les accents de ma vie, heu, sont beaucoup plus de type, heu... heu, de type travail ecclésial, prenant le pas sur... d'abord donc sur, heu, sur le travail profane... enfin, le travail profane... le travail professionnel hors des, des, des sphères de l'Église, et y compris aussi je crois des choix qui font que, comme on n'a pas le temps de tout faire, eh bien, sans doute, le culturel est un peu moins, heu, vi.... oui, un peu moins pratiqué, heu... moi, c'est surtout là dessus que je, que je sens... J'ai un manque, voilà. Si j'ai un manque, c'est sans doute sur le niveau culturel. Le ciné, le théâtre, la musique, heu... Moi, c'est là que j'ai senti que voilà... Y'a des choses qui de temps en temps me manquent...

L'engagement politique et l'activité sociale ne sont donc pas rejetés volontairement, mais plutôt présentés comme d'autres possibilités finalement proches de l'expérience religieuse vécue par ces engagés. Un membre du Chemin Neuf est à ce sujet tout à fait significatif: ancien «chrétien de gauche» comme il aime à se présenter, il est entré en communauté tardivement. Pour lui, entre son activité au Parti socialiste unifié (PSU) dans les années soixante-dix et son engagement dans le Renouveau charismatique, il n'y a pas de réelle rupture, une réorientation idéologique, tout au plus.

Je me dis que ça peut être dans le domaine de l'utopie, ça peut peut-être créer des lieux où on témoigne qu'il y a une autre manière de vivre la relation aux choses, aux biens, la relation entre nous, que celle du capitalisme triomphant dans laquelle nous nous engluons. Voilà, c'est un peu utopique. C'est important. [...] Si nous voulons continuer à essayer de vivre comme des hommes aujourd'hui, y'a des lieux comme je dis utopiques qui sont indispensables.

Certes, une telle traduction du discours communautaire en termes politiques est des plus atypiques au Chemin Neuf. Néanmoins, il semble que le politique ne produit pas la réaction répulsive relevée dans la communauté des Béatitudes. Dans cette dernière, le point de départ est d'emblée fort différent. La société est malade, assaillie de toutes parts, et le membre des Béatitudes se sent visiblement incompétent: incompétent quant au choix des hommes politiques, peu ou pas intéressé dans le plus grand nombre de cas par la vie politique. Le maire, le législateur ou le Président de la République sont choisis faute de mieux, mais en général, les engagés ne se font guère d'illusions sur leur action ou leur marge de manoeuvre: outre le thème du complot développé par deux hommes de la communauté, on note dans de nombreux entretiens l'idée d'un système socio-politique devenu fou qui a totalement échappé aux commandes de ses créateurs (dans deux entretiens, cela se traduit par l'utilisation du pronom on pour désigner les responsables de la décadence sociale). Les hommes sont des apprentis-sorciers dépassés par la science qu'ils ont créée, ou les passagers involontaires d'un paquebot sans commandant. Dernière tendance qu'il nous faut souligner aux Béatitudes: l'idée d'une société &emdash; décrite en termes anthropomorphiques &emdash; rongée de l'intérieur par des parasites, souillée, malade. Cette tendance à la pathologisation se retrouve dans les écrits communautaires, comme le prouve l'éditorial suivant d'Ephraïm paru en janvier 1995: «Comment en arrive-t-on là sinon par une intoxication systématique du corps social, par la systématisation du mensonge, par la promotion de contre-valeurs qui deviennent autant d'anticorps pour rejeter le christianisme dont la morale est basée sur l'amour et l'émerveillement devant la vie?[28]» Le choix politique en devient plus difficile, surtout si l'on déclare comme un membre éminent de la communauté:

Moi, je partage pas tout à fait [la vision optimiste] de l'Église. [...] Je sais pas comment ça se fera, j'en sais rien, mais c'est évident que on se sent quand même citoyen d'une autre réalité aussi... et c'est par rapport à cette réalité, c'est à elle qu'on se réfère pour vivre maintenant. Alors que le monde passe, il est en train de passer, c'est pas grave...

Néanmoins, les communautaires avouent aller voter[29], avec cette impression d'avoir fait leur devoir de bon chrétien. Le choix politique, quant à lui, s'exerce sans grande conviction: l'homme politique idéal n'existe pas, et il n'y a pas de parti meilleur que les autres. D'où la difficulté qu'éprouvent les interviewés pour se situer sur l'échelle gauche-droite, ou pour exprimer des opinions politiques précises; tout au plus, l'homme politique pressenti chrétien est-il préféré au mécréant.

Reste la solution prônée par tous les interviewés rencontrés dans le cadre de cette étude: prier, prier et prier encore pour la conversion des âmes ou du regard. Car seule la conversion assure une modification du coeur de l'homme, bien plus que l'action ou l'engagement...

*

Au terme de cet article, nous retiendrons que les communautés du Renouveau charismatique semblent encourager aujourd'hui des relations religion-politique des plus divergentes. Dans une communauté d'inspiration monastique, le monde entoure en quelque sorte les engagés et ne pénètre la communauté que par petites touches, par l'intermédiaire de ses exclus ou des sympathisants: l'image apportée du «dehors» est toujours identique, profondément pessimiste et réactive. Dans le cas d'une communauté comme le Chemin Neuf, où les engagés peuvent être pleinement communautaires et totalement insérés dans la structure sociale ou ecclésiale par leur travail ou leur vie d'Église, la vision se veut et critique et remplie d'espoir, puisque rien n'est arrêté, puisqu'une avancée sociale et politique est possible, que la société peut se transformer.

Peut-on dès lors parler d'un Renouveau charismatique communautaire en France? Nos recherches nous invitent naturellement à mettre davantage en exergue le pluralisme du Renouveau charismatique, et même à parler de plusieurs Renouveaux.

Dès lors, où commence la particularité du phénomène charismatique dans le catholicisme contemporain, comment définir le Renouveau charismatique, alors que ce phénomène s'est profondément modifié au cours des ans, chaque communauté redéfinissant ses statuts, modifiant ses rapports à la hiérarchie catholique, chaque groupe de prière devant répondre à l'augmentation de ses membres et à la modification de leurs attentes? Pour notre part, nous retiendrons trois éléments de définition du Renouveau charismatique communautaire: d'une part, la dimension émotionnelle structurant les manifestations charismatiques (que ce soit dans la relation à Dieu ou les relations interpersonnelles); d'autre part, l'insistance sur la valeur du charisme et de l'intuition du groupe &emdash; impulsés par l'Esprit Saint &emdash; comme légitimateurs de l'activité ou de la domination; enfin, une vision profondément intégraliste de la vie, la foi assurant la pertinence de l'engagement ou du non engagement dans la société, voire dans la politique.

 



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[*] Christine Pina est chercheure au CIDSP/IEP Grenoble (France).

[1] Guy Lescanne, Jean-Marie Donégani, Catholicismes de France, Paris : Fayard, 1986.

[2] Dans ces sept familles, les auteurs mettent en évidence deux groupes différents: le groupe constitué par des catholiques intégralistes (c'est-à-dire pour lesquels la religion est un pôle structurant informant l'ensemble des attitudes, comportements ou positions) et le groupe réunissant des catholiques marginalistes pour lesquels la religion ne constitue qu'un référent parmi d'autres (voire tout à fait mineur) pour appréhender l'environnement social. Chez les intégralistes, les deux auteurs classent les «fidèles», les «engagés» et les «fraternels», tandis que «consommateurs», «exilés», «indifférents» et «culturels» constituent la famille des marginalistes. Il faut noter que Jean-Marie Donégani, dans l'ouvrage La liberté de choisir paru en 1993 qui fait état de la même enquête approfondie dans le cadre d'un doctorat, n'utilise plus de titres pour désigner tel ou tel groupe catholique. Pour davantage de détails, se reporter à Jean-Marie Donégani, La liberté de choisir. Pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1993.

[3] Il est bon de noter que le fondateur du Chemin Neuf est jésuite de formation, tandis que la communauté des Béatitudes s'est construite autour d'un groupe de protestants, convertis plus tard au catholicisme.

[4] Dans les deux cas, les entretiens ont été réalisés dans quatre lieux communautaires distincts, en essayant de diversifier au maximum la population interviewée.

[5] Cet article n'est qu'une ébauche d'analyse, et ne saurait être considéré comme la conclusion définitive d'un travail à ce jour en voie d'élaboration.

[6] Nous pouvons nous interroger sur cette utilisation particulière du verbe vivre, et nous demander si cet emploi n'est pas en fait le fruit de la modernité, le vécu et l'expérimentation étant aujourd'hui très valorisés dans les discours.

[7] Nous remarquons à ce titre que c'est un membre de la communauté du Chemin Neuf qui a insisté sur son incapacité à effectivement formuler une réponse à notre consigne. À cette dernière, il répondit évasif : «C'est pas très facile parce que j'ai l'impression que... ça s'est fait à un moment où, heu, ma vie n'était pas figée, donc elle a continué à... à évoluer et faire part de ce qui est lié au, au Renouveau dans cette évolution, je sais pas bien le faire...»

[8] Selon nos propres recherches, le Chemin Neuf partage ce statut avec seulement une autre communauté dans le Renouveau charismatique français : la communauté «Réjouis-toi».

[9] Se reporter au numéro 127 de la revue Feu et lumière paru en mars 1995 et ayant pour titre général «Folie de Dieu».

[10] Lire en particulier l'article de Martine Cohen, «Vers de nouveaux rapports avec l'institution ecclésiale. L'exemple du Renouveau charismatique en France», Archives de sciences sociales des religions, 62/1, juillet-septembre 1986, 61-79, faisant état des rapports parfois cahotants établis entre l'Église catholique et les communautés du Renouveau charismatique.

[11] La revue Il est vivant ! de la communauté de l'Emmanuel propose également des techniques pour apprendre le «parler en langue». Dans les deux cas, il y aurait, si l'on reprend les termes de Max Weber, routinisation du charisme, recherche d'une formation pour vider de telles expériences de leur charge émotionnelle.

[12] Dans la communauté du Chemin Neuf, le sujet est abordé beaucoup moins explicitement. Le couple est un sujet central, bien plus que la femme et donc le personnage de Marie. Cela s'explique sans doute par les options de la communauté du Chemin Neuf, cette dernière offrant par exemple des sessions Cana réunissant l'espace d'une semaine ou d'un week-end soit des couples en difficulté, soit de futurs mariés à la recherche d'une expérience commune ou d'éclairages sur le vivre à deux. Notons toutefois que l'attention portée à la famille est une constante dans le Renouveau &emdash; et le catholicisme en général &emdash; , ce dernier faisant de la cellule familiale le coeur de la vie et l'instance première où se transmettent les valeurs, les options futures ou le mal-être. Toute atteinte à la vie familiale se répercute sur la vie en société : la famille, premier témoin de la stabilité et de l'ordre, est également la première victime des désordres sociaux.

[13] Ephraïm, fondateur des Béatitudes, dans l'éditorial de la revue Feu et Lumière parue en février 1994, écrit : «Dieu est relation, Dieu est amour. C'est pourquoi il a voulu naître dans une famille [...]. Cette divine famille a été préparée, formée à l'image et ressemblance de la famille divine. Dieu un seul amour en trois personnes, car Dieu est famille.» (p. 1)

[14] Jo Croissant, La femme sacerdotale ou le sacerdoce du coeur, Nouan-le-Fuzelier : Éditions des Béatitudes, 1992, 3e édition, 192 p.

[15] La féminité se construit, selon l'argumentation de Jo Croissant, dans l'acceptation de la relation avec Dieu et la redécouverte «de la place [de la femme] dans le plan de Dieu» (in La femme sacerdotale, op. cit., p. 6) : la femme doit consentir à se reconnaître fille de Dieu et épouse en se consacrant à son mari ou à Jésus. D'où le plan de l'ouvrage de Jo Croissant : I. À la recherche de son identité. II. Fille. III. Épouse. IV. Mère. V. La grâce de la femme.

[16] Que l'on s'interroge par exemple sur la place tenue par la terminologie de l'enfance dans les revues des Béatitudes telles que Feu et Lumière ou Vivre et faire vivre. Que l'on pense également à l'utilisation faite des enfants dans les offices de la communauté. Nous citerons simplement cette phrase d'Ephraïm dans un éditorial : «Enfant-Dieu, Dieu-Enfant, souviens-toi de nous quand tu viendras dans ton royaume», in Feu et Lumière, 102, décembre 1992, p. 1.

[17] Marthe Robin est à l'origine des foyers de charité nés en France dans les années soixante. Visitée par de nombreux fondateurs de communautés charismatiques, elle vécut la fin de sa vie alitée et, disent les témoins, stigmatisée. Le fondateur des Béatitudes est resté de nombreuses heures à son chevet.

[18] Les Béatitudes renouent ainsi avec une tradition du XIXe siècle qui plaçait Marie au coeur de la vie religieuse des catholiques français : apparitions mariales et dévotions à la Vierge se multipliaient. Que l'on se souvienne par exemple des apparitions de la Salette (1846), de Lourdes (1858) ou de Pontmain (1871) sur lesquelles les évêques de France durent se prononcer, ou des processions et pèlerinages qui fleurirent alors.

[19] Jean-Marie Donégani, La liberté de choisir, Paris : Presses de la FNSP, 1993, p. 243.

[20] Max Weber, Économie et société, Paris : Plon, 1995, Collection «Agora», pp. 311-312.

[21] M. Weber, Économie et société, p. 308.

[22] Il est intéressant de noter d'ailleurs le choix d'implantation de ces deux communautés : autant le Chemin Neuf a privilégié une installation dans de grandes agglomérations (Limoges, Lyon, Paris, Tours, etc.), autant les Béatitudes ont quant à elles choisi la campagne et les petites bourgades. Non que cette communauté ait fait le choix de la ruralité, mais il semble que cela corresponde davantage au message contestataire que porte la communauté. La ville n'est-elle pas, à sa façon, le lieu de la perdition dans la tradition chrétienne ?

[23] Notons d'ailleurs cette particularité de vocabulaire : il n'est jamais question de société (sauf lorsque ma relance en fait état), mais de «monde». Le terme est sans doute plus biblique.

[24] On ne parle pas d'ailleurs de clochards mais de pauvres ou de «pèlerins», ce qui d'une certaine manière modifie considérablement la vision du monde. Le pauvre n'est plus dans la misère, mais est bienheureux parce qu'il chemine dans la vie.

[25] N'oublions pas que la communauté des Béatitudes a toujours revendiqué un discours eschatologique et naturaliste que nombre de communautés néo-rurales issues des mouvements de Mai 68 ne renieraient pas.

[26] Notons le cas de la fraternité de Limoges qui travaille actuellement à une aide aux chômeurs de longue durée. Le projet s'appelle «NOÉ» (ce qui signifie officiellement Nouvelle Organisation Économique) et fait référence au personnage de Noé avant le grand déluge : vision d'apocalypse et espoir sont ainsi réunis dans ce projet.

[27] L'adjectif «petit» revient de manière assez systématique : cela marque la nécessité de passer à une dimension plus restreinte pour faire avancer les choses. Les engagés n'envisagent rien au niveau national, mais croient en la capacité d'interpellation que représente leur expérience de mise en commun des ressources.

[28] Feu et lumière, 125, janvier 1995, p. 1.

[29] Nous avons trouvé néanmoins un individu déclarant ne pas s'être rendu aux trois dernières consultations électorales : d'abord gêné devant cette situation, cet homme a néanmoins justifié ce comportement en en faisant un choix personnel. Exprimés en premier lieu comme un héritage familial &emdash; «C'est, c'est inné à la famille, je crois... Toute la famille, on est comme ça... mes frères et soeurs, ils sont aussi dans le monde, y sont pas dans la communauté, donc... On, on aime pas ça, quoi, ça nous gonfle, tous, hein.» &emdash;, l'absence d'intérêt pour la politique, et son corollaire comportemental, le refus de voter, sont en seconde instance légitimés ainsi : «Et puis, surtout, je crois que c'est ça le gros fait, quelqu'un peut avoir un pouvoir politique, peut avoir des fonctions, mais sera pas libre de faire ce qu'il veut... Alors, à partir de, du moment où on sait que telle personne est bien et qu'elle peut pas faire ce qu'elle veut, on est découragé ! On est découragé...» Il n'est pas inutile de souligner que le personnage ayant tenu ces propos allait être ordonné prêtre le trimestre suivant.