Avant-propos

 

 

Ce numéro un peu spécial de Religiologiques entend refléter à sa modeste manière l'audace qui a inspiré la mise en œuvre du projet Tibet 2000. Ce projet, centré sur le thème du pèlerinage, a conduit sur les hauts plateaux himalayens, à l'été de l'an 2000, une quinzaine d'universitaires et de chercheurs montréalais appartenant à des disciplines aussi disparates que les études littéraires et l'informatique, l'histoire et la neurologie, les sciences comptables et celles de la religion. Je laisserai volontiers à son instigateur et animateur, Mathieu Boisvert, la tâche d'en rappeler l'objectif et d'en situer les grandes lignes. Je m'en tiendrai pour ma part à signaler le caractère quelque peu singulier de ce numéro qui, en quelque sorte, le prolonge.

C'est &emdash; donc &emdash; dans la foulée de ce projet original, polarisé par l'un des hauts lieux spirituels de l'Orient, que Religiologiques a invité ceux des participants qui le désiraient à produire un article à partir de leur regard disciplinaire respectif et des intérêts de recherche ayant amené chacun à y prendre part. Douze ont répondu à l'appel, avec des contributions dont la diversité reflète avec éloquence celle du groupe dans lequel elles se sont d'abord inscrites. Diversifiées, ces contributions le sont assurément quant à leur angle d'approche disciplinaire : l'historien de l'art ne regarde généralement pas les choses du même œil que le psychologue cognitiviste, et celle qui s'intéresse depuis longtemps à la morphologie des contes ne les entend pas forcément d'emblée d'une oreille lacanienne. Mais elles le sont également &emdash; et il importe de le signaler d'entrée de jeu &emdash; par le genre littéraire qu'elles empruntent. Si certaines se présentent en effet déjà comme des articles " en bonne et due forme ", du genre de ceux qui font le pain et le beurre &emdash; pour ne pas dire la tsampa ! &emdash; des revues dites " savantes ", d'autres en revanche sont spontanément plus proches de la " note de recherche " &emdash; ou de l'essai. Certaines se présentent en outre comme extraits d'un chantier plus vaste, ou comme étapes d'une réflexion appelée à se poursuivre. Et d'autres, encore, s'autorisent volontiers de la liberté narrative du récit, du journal de bord, de la méditation &emdash; voire de la lettre &emdash; de voyageurs-pèlerins profondément touchés par leur expérience et soucieux d'en rendre compte en la partageant. Y compris même en ne répugnant pas à mettre en œuvre, pour ce faire, ce qu'on retrouve bien rarement dans une publication universitaire de sciences humaines : le travail littéraire de la langue et la virtualité poétique des mots.

C'est avec beaucoup d'enthousiasme que Religiologiques a voulu proposer cet ensemble de textes à ses lecteurs, mue par l'intime conviction de leur offrir ainsi de véritables fragments d'une authentique quête de savoir. Qu'on en juge : les chercheurs qui ont accepté de participer à ce projet d'étude et ceux, parmi eux, qui ont consenti à publier leurs réflexions dans ces pages l'ont tous fait à partir de cette curiosité inquiète qui est à la source de toute entreprise véritablement scientifique, et sans laquelle celle-ci se réduirait rapidement à un ronron scolastique aussi ennuyeux que stérile. Cette curiosité, ils l'ont mobilisée pour approcher et saisir, chacun à sa manière, un objet assurément complexe, mais qui ressortit tout de même d'abord et avant tout à l'étude du phénomène religieux. Tous, par ailleurs, à travers les vicissitudes d'un voyage éprouvant &emdash; y compris d'abord physiquement &emdash;, ont vécu le dépouillement d'un confort auquel leur existence nord-américaine les accoutume le plus souvent, à commencer par celui de la familiarité rassurante d'un monde aux parcours balisés, d'un savoir aux repères connus. Et cela, précisément dans le but d'aller au devant d'une altérité certes fascinante, mais à maints égards tout aussi dérangeante, et d'y exposer la vulnérabilité de leur capacité de voir, d'interpréter, de comprendre. Dans le but de se " déprendre de soi ", pourrait-on dire &emdash; l'expression revient d'ailleurs significativement, d'une manière ou d'une autre, sous la plume de plusieurs d'entre eux &emdash;, afin de se rendre ainsi perméables à l'événement d'une connaissance inédite &emdash; aussi bien de soi-même que de l'autre.

" Il y a des moments, écrivait Michel Foucault dans le deuxième tome de son Histoire de la sexualité, où la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoir autrement qu'on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir. " N'est-ce pas exactement, quand on y pense, ce qui est ici en jeu ? S'il fallait à vrai dire trouver un " modèle épistémologique " englobant pour situer l'entreprise multiforme et polyphonique qui s'exprime dans ces pages, ce pourrait bien être celui que l'on doit au génie de ce grand " pèlerin " que fut Michel de Montaigne, à l'aube de la Renaissance. Montaigne qui quitte les douillettes certitudes de son doux Périgord, convaincu qu'il est nécessaire de sortir des sentiers trop battus pour apprendre quelque chose, de " frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui " pour qu'il en jaillisse un nouveau savoir ; Montaigne qui affirmera toujours préférer " peindre le passage " &emdash; le tirtha ? &emdash; plutôt qu'assigner l'être à résidence, n'ayant de cesse de poser la question qui aurait sans doute pu servir d'exergue &emdash; ou de mantra ! &emdash; à l'ensemble de ce voyage d'étude :

Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? (Essais, II, 12)

Ce numéro, à maints égards, tente de frayer de nouvelles routes au savoir sur l'objet religieux. Et l'on sait bien qu'au début, les nouvelles routes ressemblent souvent à ces pistes du haut plateau tibétain que rien ne distingue de la caillasse ambiante sinon le flair, l'instinct &emdash; et la ferveur &emdash; de ceux qui osent s'y aventurer. De ce fait, il pourra sans doute étonner, voire dérouter. Mais, pour citer de nouveau librement l'auteur des célèbres Essais, sois au moins convaincu d'une chose, lecteur : ceci est un livre de bonne foi.

Le directeur de Religiologiques,

Guy Ménard