André Paul, 2000, Et l’homme créa la Bible. D’Hérodote à Flavius Josèphe, Paris, Bayard, 458 p.

 

 

      L’ouvrage traite des circonstances dans lesquelles ont été rédigés les écrits qui, une fois réunis, formeront ce que nous appelons « la Bible ». L’auteur, spécialiste des écrits pseudépigraphiques et grand connaisseur du contexte socio-politique de la Palestine et du monde juif ancien, expose l’histoire de la formation des écrits vétéro-testamentaires sous les traits d’une grande aventure. Il ne s’agit pas d’une introduction à la Bible ; l’ouvrage s’adresse à des lecteurs possédant une bonne connaissance de la littérature biblique.

      Le livre est divisé en cinq parties. Dans la première, « Des ruines de Juda à l’avènement d’Israël » (p. 23-83), l’auteur montre comment se sont mises en place les conditions nécessaires pour que l’homme de Juda puisse réaliser l’écriture de son passé. Ces conditions ne furent réunies qu’au cours des VIe-Ve siècles avant l’ère chrétienne à la suite de la rupture que constitue la chute du royaume de Juda en 587. Celle-ci laisse les habitants de Juda dépossédés de tout, excepté, peut-être, de leur culte. Les élites déportées à Babylone, chez qui on voit se développer une certaine « culture de résistance » et où apparaissent les éléments qui leur permettront de maintenir une identité distincte, forgeront les notions d’« Exil » et de « communauté de l’exil ». Après le « retour », ces notions auront une importance cruciale dans la formation d’Israël.

      La deuxième partie de l’ouvrage s’intitule « De l’invention de l’histoire à la promotion de Moïse » (p. 85-158). On y voit Israël se constituer un passé, des origines, et ainsi légitimer son existence, à partir d’une méthodologie issue de la Grèce, d’abord utilisée par Hérodote. Aux contraintes culturelles et linguistiques imposées par les nouveaux maîtres du monde, les héritiers du Macédonien Alexandre, on ripostera par les armes fournies par le conquérant lui-même : l’écriture d’une histoire nationale, celle d’Israël, par laquelle on démontrera l’autorité, et donc la supériorité, de la culture locale. Les Juifs d’Alexandrie y seront pour beaucoup avec la promotion du personnage de Moïse, présenté dans cette histoire comme fondateur mais aussi législateur d’Israël.

      Dans la troisième partie, « Du livre de la Loi au pluriel des Écritures » (p. 159-224), la « Loi », à la fois « loi » et « histoire », évolue, se développe, s’enrichit de traditions anciennes et d’éléments nouveaux jusqu’à éclater en petites unités qui formeront les « cinq livres de la Loi ». La Loi devient « Écritures » et, bientôt, on parlera de « la Loi et les Prophètes ». D’autres écrits apparaissent : commentaires, prolongements, mais aussi interprétations de la « Loi » ; celle-ci est dès lors et par le fait même consacrée. Si l’écriture est création et Dieu seul créateur, partant, l’homme écrivain est « prophète », à l’image de Moïse, présenté comme « le prophète par excellence ». On écrit beaucoup, mais on trace aussi les limites de l’écriture à l’aide de la notion d’« inspiration », réservée à des cercles restreints d’initiés, comme on le voit chez les sectaires de Qumran et chez les exégètes d’Alexandrie.

      La quatrième partie de l’ouvrage s’intitule « Des héros visionnaires au “ premier jour ” de Dieu » (p. 225-297). Si le passé d’Israël pouvait donner un sens au présent, le justifier, le légitimer, il pouvait aussi éclairer son futur. Le prophète se fait alors visionnaire, révélateur des mystères divins, et on voit apparaître la littérature apocalyptique. Avec l’idée de la « juste rétribution », la divinité, d’abord dieu national, prend la forme d’un juge dispensant récompenses et châtiments, et devient Dieu unique et universel. Deux mondes coexistent : l’un terrestre et l’autre céleste, le premier constituant idéalement le reflet du second, et certaines communautés, celle de Qumran notamment, cherchent à réaliser cet idéal.

      Dans la cinquième partie, « Du pluriel textuel à la Bible en cours d’achèvement » (p. 299-359), l’auteur montre comment la découverte des manuscrits de Qumran a modifié la façon de concevoir l’histoire des textes bibliques. L’existence de différentes versions d’un même texte provenant de milieux de vie divers oblige à remettre en question le dogme scientifique du « texte original ». La copie n’était pas effectuée par des copistes serviles, mais cherchait à faire vivre le texte ; il s’agit toujours, d’une certaine façon, de ré-écriture. C’est à la fin du Ier siècle avant notre ère que commence à s’imposer le texte « massorétique » (ou : « proto-massorétique »). Vers la fin du premier siècle de l’ère chrétienne, Josèphe est témoin de l’existence d’un recueil d’écrits bibliques défini (vingt-deux livres), mais aussi de la reconnaissance, par le monde juif de l’époque, de deux éditions du texte, l’une hébraïque, l’autre grecque (la LXX).

      Chacun des chapitres des cinq parties de l’ouvrage se termine par une synthèse et possède une annexe (p. 369-436) comportant une riche bibliographie (majoritairement anglophone et germanophone), des précisions utiles concernant certains termes, notions, questions débattues et problèmes soulevés dans le chapitre. Suivent six cartes du Proche-Orient ancien et l’index (par thèmes, mots étrangers et textes anciens).

      Il aurait été profitable que l’auteur aborde plus précisément la question de l’origine et de la valeur historique de certaines sources et traditions à partir desquelles les différents livres bibliques ont été rédigés ; on a l’impression que toute l’histoire d’Israël n’est qu’un produit littéraire sans réels fondements factuels. Le contexte de formation des écrits bibliques, leurs fonctions, et les intentions des rédacteurs sont présentés avec clarté et précision et, si l’on pourra ne pas être convaincu par l’idée que tout est post-exilique, l’ouvrage sera néanmoins certainement apprécié par ceux qui s’intéressent à l’historiographie et à la littérature ancienne en général, et à la rédaction des écrits vétéro-testamentaires en particulier. L’auteur annonce un deuxième tome, Et il y eut la Bible et la Torah. De Jésus à la Kabbale, qui pourrait bien se révéler tout aussi intéressant que le premier.

 

Chrystian Boyer

Université du Québec à Montréal