Svat Soucek, 2000, A History of Inner Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 369 p.

 

 

      L’Asie centrale est une plaque tournante de l’histoire asiatique. Jadis, elle couvrait une zone d’interaction entre les centres de civilisations sédentaires et les diverses cultures nomadiques. Pendant des siècles, elle fut étroitement associée à la Route de la soie. Grâce à cette légendaire voie de commerce international, les religions se sont diffusées à travers l’immensité de la steppe. En fait, l’Asie centrale fut, avant sa conquête par les cavaliers de l’islam, un creuset des religions du monde. Les principales religions de l’Inde, de la Chine et de la Perse essaimèrent en toute quiétude dans le terroir des traditions chamaniques. L’histoire moderne de ce territoire en proie aux invasions se mêle avec celle de la Russie tsariste et de l’URSS. L’idéologie marxiste-léniniste fut le dénominateur commun de tous les pays de l’Asie centrale durant presque huit décennies. Les Ouïghours du Xianjiang demeurent cependant toujours sous la tutelle des dirigeants communistes de Beijing. Depuis l’effondrement de l’empire soviétique, cette région en pleine effervescence est de plus en plus étudiée par les savants occidentaux. Cependant, les pays enclavés d’Eurasie restent encore mal connus.

      Le but de l’ouvrage de Soucek est d’offrir une vue générale de l’histoire de l’Asie centrale. Il est à noter que la définition géographique de cette région du monde varie sensiblement selon les auteurs consultés. Certains universitaires utilisent parfois les termes de « Haute Asie » et d’« Asie intérieure ». Dans le cas de Soucek, l’Asie centrale comprend les cinq ex-républiques soviétiques (Kazakhstan, Kirghizstan, Turkménistan, Tadjikistan et Ouzbékistan), la Mongolie et le Xianjiang (la république dite des Ouïghours, connue autrefois sous le nom de Turkestan chinois). Il est important de préciser que l’auteur utilise le mot anglais Inner Asia, et non celui d’Asie centrale. Le concept privilégié par Soucek correspond néanmoins à la notion française d’Asie centrale. En bref, les deux concepts sont synonymes.

      Le livre du bibliographe de Princeton contribue grandement à faire connaître les grandes lignes de l’histoire des religions des diverses ethnies centrasiatiques. Soucek débute sa présentation avec l’arrivée de l’islam au VIIe siècle. La longue introduction (45 pages sur à peine 300 pages de texte) contient des données géographiques, historiques, ethnolinguistiques et religieuses. L’érudition de l’auteur et les nombreux détails historico-géographiques risquent toutefois de décourager les lecteurs non-initiés. Les chapitres 1 et 2 sont consacrés, en substance, à la conquête graduelle de l’Asie centrale par les envahisseurs venus de Perse. Le chapitre 3 dresse le bilan de l’histoire glorieuse des Samanides. Le chapitre 4 est dédié à l’ancien royaume ouïghour de Qocho. Les chapitres 5 et 6 discutent de trois dynasties turques converties à l’islam : les Karakhanides, les Ghaznévides et les Seldjoukides. Le chapitre 7 est consacré aux Mongols et à l’empire éphémère de Gengis Khan. Le chapitre 8 met en scène les Djaghataïs et la conversion de certains khans à la religion de Muhammad. Les chapitres 9, 10 et 11 sont dédiés à l’empire timouride et aux Ouzbeks. Less chapitres 12 et 13 décrivent l’ascension des Russes et l’éclipse des Mongols. Le chapitre 14 analyse le rôle des khanats de Boukhara, de Khiva et de Kokand, dans l’histoire du dix-septième jusqu’au dix-neuvième siècle. Les chapitres 15, 16, 17, 18 et 20 couvrent la période de l’histoire de l’Asie centrale russe et soviétique, cela jusqu’à l’époque actuelle. Les chapitres 19 et 21 sont consacrés au Xianjiang et à la Mongolie. Soucek a ajouté deux appendices à son ouvrage. Le premier (p. 316-330) propose un schéma des principales dynasties mentionnées dans son livre. Le deuxième (p. 331-340) donne des informations générales concernant les différents pays centrasiatiques : entre autres, la composition ethnique, la religion, la situation géopolitique des divers états indépendants. Plusieurs références de l’excellente bibliographie (p. 341-359) sont annotées. L’index n’est cependant pas exhaustif ; en revanche, il sert admirablement bien de glossaire. Enfin, l’auteur a eu la bonne idée d’insérer treize cartes à son ouvrage. Ces outils pédagogiques demeurent essentiels à ceux qui ne sont pas familiers avec la géographie et l’histoire tumultueuse de l’Asie centrale.

      Les lecteurs de l’ouvrage pardonneront sans doute à Soucek d’alourdir sa narration de détails linguistiques. L’érudit bibliographe de Princeton fait parfois l’étalage de son grand savoir en ce domaine. En revanche, sa connaissance de la situation contemporaine des républiques centrasiatiques semble faire défaut. L’auteur consacre moins de vingt-cinq pages de texte à cette question (en particulier aux chapitres 19-20-21). Les lecteurs avides d’informations apprendront peu de choses sur l’histoire récente, soit depuis l’indépendance des ex-républiques soviétiques jusqu’à la période précédant la publication de son ouvrage. En bref, les lecteurs resteront sur leur faim.

      Soucek souligne avec justesse que les dirigeants politiques des nouveaux pays centrasiatiques n’utilisent plus les méthodes caractéristiques de l’époque stalinienne ; il n’y a plus de goulags et de famines planifiées par Moscou. En revanche, les régimes actuels se durcissent à vue d’œil. Les réflexes appris par les hommes d’État durant l’époque soviétique restent profondément ancrés dans les mentalités. Hormis quelques rares exceptions, les leaders d’aujourd’hui sont tous des anciens apparatchik. Le président du Turkménistan en est l’incarnation la plus patente : le culte de la personnalité dont il fait l’objet rappelle derechef la propagande stalinienne.

 

Michel Gardaz

Université d’Ottawa