Clara Lévy, 1998, Écritures de l’identité. Les écrivains juifs après la Shoah, Paris, Presses Universitaires de France, 304 p.

 

 

      Existe-t-il une relation entre la judéité d’un écrivain et sa pratique littéraire ? La judéité d’un écrivain n’est-elle qu’une caractéristique privée, intime ou retentit-elle sur les livres qu’il écrit ? Si un lien unit l’écriture et la judéité, quelle est sa nature et comment joue-t-il ? Pour répondre à ces questions, et donc interroger la nature et l’identité de cette correspondance entre prises de position identitaire et modes d’expression littéraire, Clara Lévy, dans la première partie de son ouvrage, analyse plus de trois cents ouvrages et une soixantaine d’auteurs (ce corpus est présenté en entier dans l’annexe B, aux p. 279-288). Dans la deuxième partie de l’ouvrage, les œuvres de cinq auteurs ont toutefois droit à une analyse plus attentive : Georges Perec, Romain Gary, Albert Memmi, Albert Cohen et Edmond Jabès.

      Pour construire la définition sociale des écrivains juifs de langue française, l’auteure retient trois critères : un critère chronologique (avoir publié entre 1945 et le début des années quatre-vingt), un critère d’appartenance au champ littéraire et un critère d’auto-définition comme juif (voir l’introduction aux p. 10-13 et l’annexe A aux p. 257-277).

      La mémoire, l’exil, la famille (p. 19-53), l’engagement politique, l’attachement à la France (p. 55-82), le sentiment de solitude et un rapport à la langue complexe et parfois douloureux (p. 83-112) sont les principaux thèmes abordés par les écrivains. Ces points communs ne suffisent cependant pas à accréditer la thèse de l’existence d’une littérature juive française (p. 113-138).

      Par contre, l’analyse plus méticuleuse des œuvres des cinq auteurs nommés ci-haut permet à Lévy de préciser la nature du lien entre sentiment identitaire et pratique littéraire. C’est l’effacement, l’absence, le gommage qui président aux rapports que Georges Perec entretient avec sa judéité et ses techniques d’écriture (p. 139-159). Romain Gary se place, lui, dans une situation d’altérité et de distance aussi bien avec ses origines juives qu’avec sa pratique littéraire (p. 160-180). Judéité et écriture sont expérimentées par Albert Memmi d’un point de vue esentiellement politique (p. 181-202). Par contre, c’est l’ambivalence qui gouverne les rapports d’Albert Cohen tant à sa judéité qu’à son activité littéraire (p. 202-222). Enfin, l’affinité entre écriture et judéité trouve son ultime aboutissement dans l’œuvre d’Edmond Jabès, qui considère l’une et l’autre comme les deux dimensions à la fois complémentaires et similaires d’une même réalité (p. 223-249).

      En résumé, si Lévy montre bien qu’à chaque manière particulière de décliner sa judéité correspond un mode spécifique de pratique littéraire, elle dévoile également, pour ces cinq écrivains, un principe commun : le rapport à la judéité correspond, pour chacun, au rapport à l’écriture. Cette conclusion, démontrée pour cinq écrivains, est par la suite généralisée à l’ensemble des écrivains juifs contemporains de langue française (p. 254). Bien entendu, l’auteure est consciente que cette transposition du raisonnement mené pour chacun des cinq écrivains étudiés à l’ensemble des écrivains juifs ne dit rien de la nature du principe structurant le rapport à la judéité et à l’écriture de chaque auteur.

      Cet ouvrage, directement issu d’une recherche menée dans le cadre d’une thèse pour le doctorat de sociologie, dirigée et préfacée par Dominique Schnaper (p. ix-xi), constitue un apport important à la sociologie de la littérature de langue française.

 

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal