J. Richard, A. Gounelle et R. P. Scharlemann (dir.), 1997, Études sur la Dogmatique, 1925, de Paul Tillich, Québec et Paris, Presses de l’Université Laval et Cerf, 427 p.

 

 

      Cet ouvrage se veut un accompagnement de la traduction française de la Dogmatique de Paul Tillich. La Dogmatique fut un cours donné en 1925 à Marbourg. La série d’études dont il est question ici sont les actes du colloque international tenu à l’Université Laval en 1994 et ayant pour objet la théologie dogmatique du Tillich des années 1920. Mais quel est l’intérêt d’études sur la Dogmatique de 1925 ? Selon les éditeurs, il se situe à plusieurs niveaux. La Dogmatique est un témoin privilégié de la nouvelle théologie qui s’élabore en Allemagne dans les années 1920. En outre, la Dogmatique constitue le seul grand exposé de la théologie de Paul Tillich datant de cette époque. Enfin, et ce n’est pas là la moindre chose, Tillich a reconnu dans sa Dogmatique le début des travaux qui devaient conduire à son grand ouvrage, la Théologie systématique. C’est donc dire que la connaissance de la Dogmatique de 1925 permet d’enrichir notre perspective sur l’ensemble de l’œuvre de Tillich.

      Ces actes du colloque examinent la Dogmatique de 1925 selon différents thèmes dont voici les principaux : Nature et méthode de la théologie, la théologie dans son rapport à la philosophie, la révélation, la condition de créature, la christologie et le dialogue interreligieux.

      Le point peut-être le plus significatif que nous fait découvrir cet ouvrage est que la Dogmatique de 1925 est d’abord une entreprise de réhabilitation de la dogmatique qui avait été énormément discréditée par le courant protestant libéral. Tillich partage cette visée avec son contemporain Karl Barth. Mais au contraire de celui-ci, Tillich n’a pas pour but de produire une dogmatique confessionnelle qui n’aurait de sens que dans une église chrétienne. La dogmatique se doit d’avoir des présupposés et des buts à portée universelle. En outre, elle doit cesser d’être sur la défensive, et passer carrément à l’offensive. Le théologien ne peut laisser l’interprétation de la réalité au monde bourgeois et à la science expérimentale, sans quoi nous assistons à une perte irrémédiable de signification de la réalité et de pouvoir des symboles religieux. Et ceci nous concerne tous, non seulement les croyants.

      S’il fallait trouver un fil directeur dans la majorité des vingt-deux chapitres (dont neuf sont en anglais) de l’ouvrage, il pourrait s’articuler autour de la notion d’inconditionné. Comme le souligne Jean Richard dans sa présentation de l’ouvrage, la dogmatique tout entière est orientée vers l’inconditionné. L’inconditionné n’est pas synonyme de Dieu. Ce serait une erreur de considérer l’inconditionné comme un être dont on pourrait discuter l’existence, un être, fût-il suprême, qui existerait objectivement à côté des autres (on voit déjà apparaître chez Tillich cette idée de Dieu au-dessus de Dieu qu’on retrouvera, par exemple, dans Le courage d’être). L’inconditionné est une qualité qui caractérise ce qui nous concerne ultimement, donc inconditionnellement. Et la « préoccupation inconditionnelle » est, selon Tillich, à la source de toute activité humaine et de toute expression de la culture. En ce sens, la théologie n’est pas une science qui se préoccupe d’un « morceau » spécifique de l’expérience humaine, mais une discipline qui parle de ce qu’il y a de plus profond dans toute culture.

      Intimement liée à la notion d’inconditionné est celle de révélation, que Tillich définit comme « irruption de l’inconditionné dans le conditionné ». Cela demande quelques explications. L’irruption de l’inconditionné n’est pas à comprendre dans le schéma supranaturaliste de l’orthodoxie protestante comme irruption d’une réalité surnaturelle qui viendrait annuler les lois naturelles. Mais il ne faut pas non plus comprendre cette irruption avec comme arrière-plan un idéalisme rationaliste où la révélation est conçue comme simple auto-dévoilement de la profondeur des choses. Soit dit en passant, ces études sur la Dogmatique de Tillich recèlent des éléments de réflexion très pertinents pour toute personne intéressée au débat entre courants fondamentaliste et libéral en théologie. Mais qu’est-ce donc que cette irruption révélationnelle ? Pour tenter de répondre à cette question, l’ouvrage nous convie à prendre en considération deux catégories très importantes de la Dogmatique : l’ébranlement et le retournement. C’est ce que provoque l’irruption de l’inconditionné. Elle ébranle et retourne les formes conditionnées, la raison, toutes les voies (historiques) de salut, chaque étant. Cependant, nulle part Tillich ne veut définir l’ébranlement et le retournement en concepts qui s’inscriraient dans les processus logiques de l’esprit. L’irruption de l’inconditionné ne peut être un événement purement objectif ou purement subjectif puisque, d’une part, l’inconditionné ne peut jamais devenir un objet et que, d’autre part, le sujet ne peut être ébranlé sans la médiation d’un élément extérieur à sa subjectivité. « La révélation est donc l’acte dans lequel ce qui nous concerne inconditionnellement vient à nous. Elle est à la fois d’ordre existentiel et d’ordre corrélationnel. » (p. 202-203)

      Cet ouvrage est des plus recommandable à ceux et celles qui veulent approfondir la complexité et la subtilité de la pensée d’un grand théologien du XXe siècle. On y trouve en outre plusieurs informations qui permettent de situer la pensée de Tillich dans son contexte historique, spécialement politique.

      Dernière remarque, négative celle-là : le lecteur pourrait aisément se priver à certains endroits de citations en allemand dépourvues de traduction en français ou en anglais. Ce genre de snobisme intellectuel n’a pas sa place.

 

Edouard-Charles Lebeau

Montréal et Sherbrooke