Emilio Platti, 2000, Islam... étrange ? Au-delà des apparences, au cœur de l’acte l’islam, acte de foi, Paris, Cerf, 338 p.

 

 

      Depuis son avènement, l’islâm occupe un espace géographique de plus en plus grand dans le monde actuel ; cette religion ne souffre pas d’une décroissance dans la pratique religieuse, résultant d’un matérialisme envahissant. Malgré les attaques virulentes des médias occidentaux sur l’islâm et les descriptions peu enviables de certains livres non scientifiques de nos bibliothèques, l’islâm est présent partout dans le monde. Ces jugements défavorables sont souvent exprimés envers les musulmans en comparant leurs valeurs aux nôtres et en les considérant faussement comme étant de pâles reflets des valeurs judéo-chrétiennes.

      Chaque auteur, en écrivant son ouvrage, désire partager sa lecture du passé par son prisme qui a une certaine limite pour cerner l’histoire et la pensée dans sa totalité. Cette lecture est intimement reliée aux informations factuelles disponibles sur ce passé et à celui qui les fait renaître de ses cendres pour décrypter le sens qu’il désire transmettre. Cette lecture dépend donc du bagage intellectuel de l’auteur mais aussi de son intention de vouloir mettre en perspective ce qu’il croit être vrai. Il y a parfois une prise de position inconsciente qui joue un rôle déterminant dans l’élaboration de l’ouvrage, cet élément subjectif est présent même chez les chercheurs les plus « objectifs » !

      M. Emilio Platti, dominicain, enseigne quelques cours généraux d’islâm classique à l’Université catholique de Louvain. On remarque curieusement que ce livre couvre presque l’objectif même d’un de ses cours (http://www.fltr.ucl.ac.be/FLTR/GLOR/CoursGLOR2.htm#2812) ; probablement cet ouvrage est l’aboutissement des informations colligées durant ses années d’enseignement. À travers son ouvrage, il invite les lecteurs à un voyage en terre d’islâm. Ce voyage progresse en douze étapes très inégales et les lecteurs qui connaissent peu l’islâm se trouvent propulsés du Moyen Âge à l’époque contemporaine ; entre les chapitres 11 et 12 il manque tout un pan d’histoire de la pensée musulmane. Est-ce voulu ? Et pourtant cette période a bel et bien existé et elle a contribué d’une manière significative à l’élaboration de la pensée islamique.

      Un second point concerne le choix de la traduction du Qur’ân qui représente le cœur même de l’ouvrage, comptant environ 780 références qur’âniques. La traduction de Régis Blachère est une des sources fiables, avec celles de Denise Masson ou de Jacques Berque ; l’auteur a choisi la traduction de Muhammad Hamidullah et pourtant, il était bien conscient des limites de cette traduction (p. 13). Bien que cette traduction soit acceptable, elle est parfois imprécise dans le choix des termes techniques et, de plus, le style laisse parfois à désirer. Il ne faut pas se fier uniquement à la disponibilité de la traduction pour la considérer comme convenable, mais il faut vérifier sa qualité, sa justesse ainsi que son style.

      Quelques problèmes peuvent être corrigés dans la prochaine édition, surtout celui qui concerne les dates : l’auteur devrait les uniformiser pour que le lecteur puisse avoir l’équivalent des dates hégiriennes systématiquement. De plus, plusieurs extraits cités dans le livre n’ont pas de références (voir page 25, citation de Mansûr ibn Sarjûn ; à la page 91, l’auteur se réfère au Qur’ân sans donner le numéro du chapitre ; les différentes maximes prophétiques citées sans indiquer la source, etc.). L’auteur oppose souvent la Transcendance (voir Tawhîd, p. 29-30) dans l’islâm avec la proximité de Dieu dans le christianisme à travers Jésus (voir l’incarnation, p. 136-137 ; 233-239). Pourtant, dans le Qur’ân (50 : 16), Dieu est plus près de l’homme que sa veine jugulaire ; il ne faut pas réduire la proximité divine à l’incarnation divine et l’éloignement à la Transcendance. La proximité divine dans la piété musulmane est essentiellement spirituelle et constante.

      Le titre du livre est assez évocateur et ne laisse personne indifférent : le vert du mot islâm en page couverture est contrasté avec le mot étrange en rouge. Qu’est-ce que l’auteur voulait exprimer ? Qu’y a-t-il d’étrange dans l’islâm ? Est-ce la fermeté de la pratique de la foi des musulmans ou leur souci de préserver une unité sereine entre la vie matérielle et spirituelle ? Non ! L’islâm est peut-être étrange pour M. Platti car, « pour un chrétien, il est pourtant bien impossible que cette Parole [Qur’ân ?] ne soit pas incarnée... Cette question, à elle seule, montre déjà qu’il est difficile de ne pas entrer dans la polémique ou de prendre la parole à la place de l’autre. » (p. 12) Dans le chapitre d’introduction (9 pages), l’auteur expose son approche historique (p. 11-12) ainsi que les informations concernant les sources du Qur’ân, du recueil du hadîth, de la Bible et du système de transcription.

      Comme l’auteur l’explique (p. 10), son ouvrage est structuré d’une façon concentrique autour d’un noyau central (chapitres 5 et 6) qui analyse les thèmes du Qur’ân dans les versets mecquois et médinois : la justice, l’eschatologie, le monothéisme, la prophétie, les règles de vie. Ce noyau central est encadré par cinq chapitres qui se lisent dans la même perspective chronologique. Ils décrivent le monde religieux du Proche-Orient à l’aube de l’islâm (chapitres 2 à 4) jusqu’au temps des quatre califes et des premières dynasties du monde musulman. Une bibliographie exhaustive est suivie d’un index général et d’un autre sur les citations du Qur’ân et de la Bible.

      Les trois premiers chapitres (chapitre 1 ayant 6 pages ; chapitre 2, 12 pages ; chapitre 3, 12 pages) décrivent le contexte religieux à l’époque de Muhammad. Une pluralité religieuse était présente dans la péninsule de l’Arabie : les minorités juives et chrétiennes (nestoriens, monophysites, melchites et sabéens). Concernant les sabéens (p. 31), cette description est à revoir en consultant l’article de Michel Tardieu (« Sâbiens coraniques et sâbiens de Harrân », Journal Asiatique, vol. 274, 1986, p. 1-44), pour clarifier leur origine. L’influence byzantine était dominante ; malgré cela, le phénomène du polythéisme était très enraciné à La Mecque. Après une courte biographie de Muhammad, l’auteur décrit l’opposition des Mecquois face au pouvoir toujours grandissant de Muhammad qui se réfugie à Yathrib (Madînat al-Nabî ou Médine).

      Les chapitres 4 (17 pages), 5 (85 pages) et 6 (46 pages) sont consacrés au Qur’ân, c’est le noyau central de l’islâm prêché par Muhammad. À cette source fondamentale, il faut ajouter les traditions prophétiques (ahâdîth) et la sunna. Le dogme fondamental de l’islâm est centré sur la foi (îmân) en un Dieu unique, le secours divin est transmis à travers les six grands prophètes (Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad) et finalement la Justice (`Adl) divine au jour du Jugement dernier. La compréhension chrétienne du rôle unique de Jésus est à l’origine de la rupture entre les deux communautés. Pour les musulmans, Jésus ne peut être Fils de Dieu (Ibn Allâh) comme l’entendent les chrétiens, car cette filiation charnelle met en péril l’Unicité (Tawhîd) divine.

      Le chapitre 7 (8 pages) décrit très brièvement les traditions musulmanes, notamment les gestes et les paroles attribuées à Muhammad conservés dans les recueils du hadîth. Ce survol très synthétique manque parfois de précision. Par exemple, l’auteur explique la notion l’impeccabilité (`isma) prophétique à la page 197 et il y revient au chapitre 10 à la page 244, mais il ne fait nulle mention qu’elle est d’origine shî`ite. C’est un concept étranger au Qur’ân qui n’a été intégré à la prophétie que très tardivement (Xe siècle ou plus tard).

      Le prochain chapitre (chapitre 8, 11 pages) ne décrit que trois facettes de l’islâm : l’opposition sunnisme/shî`isme et le sûfisme. Là encore, l’auteur couvre la pluralité de l’islâm très succinctement. D’abord, la première partie décrit les difficultés inhérentes à la succession du Prophète Muhammad qui sont à l’origine du schisme entre le sunnisme et le shî`isme ; la seconde partie traite le sûfisme sans trop nuancer les tendances sunnites ou shî`ites. Ce résumé est une forme « homogénéisée » de la doctrine sûfie.

      Le chapitre 9 (10 pages) est une introduction aux deux chapitres suivants qui redéfinissent l’islâm par rapport au credo (al-`aqîda) musulman (chapitre 10) et à la pratique de la loi divine (al-sharî`a) (chapitre 11). Dans le chapitre 10 (24 pages), l’auteur décrit l’articulation de la doctrine islamique. Comme nous l’avons déjà mentionné antérieurement, il utilise quelques sources qui font usage de vocables différents pour exprimer le même terme technique du Qur’ân. Dans le cas qui nous concerne, l’auteur se réfère à un article de Louis Gardet dans l’encyclopédie de l’islâm (p. 231 et 234) où les Attributs divins sont traduits différemment de Hamidullah. L’auteur devrait uniformiser tout le vocabulaire théologique pour se rapprocher le plus possible de l’encyclopédie de l’islâm qui est, actuellement, la norme scientifique pour la justesse de la traduction de ces termes.

      Le chapitre 11 (20 pages) aborde l’élaboration de la loi divine et les institutions corollaires. M. Platti traduit souvent al-sharî`a par « pratique » et pourtant la traduction courante de ce terme est « loi divine ou religieuse ». Il semble y avoir une contradiction à la page 252 : l’auteur reprend un hadîth rapporté par Ibn Hanbal (source non indiquée) exprimant que le Prophète à la fin des temps intercédera pour sa communauté. Et pourtant, aux pages 229-230, il est clairement indiqué qu’il n’y a pas d’intercession en dehors de Lui (Allâh) (voir Qur’ân, 39 : 44-45). M. Platti omet de citer les versets qur’âniques qui suggèrent qu’il pourrait y avoir un intercesseur avec la permission de Dieu (voir Qur’ân 2 : 255 ; 20 : 109). Toute la notion d’ijtihâd (comme l’auteur traduit par effort d’interprétation, p. 259) est à revoir car elle ne tient pas compte des recherches récentes sur ce sujet (voir l’article de Wael Hallaq, « Was the gate of ijtihâd closed ? », Internatinal Journal of Middle East Studies, vol 16, 1984, p. 3-41).

      Le dernier chapitre (chapitre 12, 22 pages), « L’islamisme, une réforme à la dérive », aborde le fondamentalisme. L’auteur se fonde principalement sur les traductions anglaises des écrits d’un musulman pakistanais, Abû al-A`lâ Mawdûdî (1903-1979), un des précurseurs des réformes du XXe siècle.

      Épilogue (6 pages) : les « questions en suspens » abordent les difficultés de la polarisation entre l’islâm et l’Occident. Comment l’islâm doit-il réagir face à l’Occident laïc ? L’importance de maintenir de bonnes relations mutuelles et de bien cerner les enjeux actuels face au monde musulman assurera la stabilité sociale et la paix durable désirées de tous.

      La contribution de l’auteur se trouve plus particulièrement dans les chapitres 2, 5 et 6. La principale faiblesse de ce livre est le traitement inégal des différents thèmes qui ont été résumés sommairement dans les chapitres (surtout les chapitres 7 à 12). L’auteur, en voulant tout couvrir, a réduit considérablement la cohérence et l’articulation fine de la foi islamique. Son livre est une reconstruction fondée sur sa compréhension des sources de l’islâm sunnite. M. Platti a-t-il réussi à susciter de l’empathie pour l’islâm ou a-t-il accentué l’étrangeté de cette religion ? A-t-il répondu à ses propres objectifs ? Est-il vraiment allé au-delà des apparences ? La structure (division des chapitres et des sections) du livre réduit considérablement la représentation de la richesse de l’islâm, l’image qui en ressort impose des ruptures arbitraires (saut dans l’histoire) et, de plus, elle ne tient pas compte de la variété plurielle de la foi qui s’exprime différemment selon les lieux géographiques. L’auteur aurait dû se limiter à la doctrine développée dans le Qur’ân, les traditions (ahâdîth) et les hagiographies prophétiques. C’est là que réside sa force. Ce livre général n’apporte pas de nouvelle contribution aux études spécialisées sur le Qur’ân.

 

Pages                                        Erreurs                     Corrections

passim                                        Thora                          Torah ou Tora

198                                              Ahadîth                       Ahâdîth

227, citation qur’ânique        ‘amana                       ‘âmana

241                                              Mîkâl                           Mîkâ’îl

296                                              idjmâ’                          idjmâ`

 

Diane Steigerwald

California State University (Long Beach)