Christine Pina, 2001, Voyage au pays des charismatiques, Paris, Éditions de l’Atelier, 205 p.

 

 

      Le titre à saveur journalistique ne fait pas justice à ce remarquable petit ouvrage de sociologie des religions, rédigé par la politologue niçoise Christine Pina, à partir de sa thèse de doctorat en science politique soutenue à Grenoble au début de 1998. C’est un travail descriptif et typologique comme je les aime, basé sur une enquête qualitative en profondeur faite à partir d’entretiens semi-directifs, d’observation participante et d’analyse du discours auprès des membres de quatre des principales communautés du Renouveau charismatique français. En utilisant de façon judicieuse et critique les meilleures typologies disponibles en sociologie des religions, surtout celles de Max Weber, elle nous livre un portrait très riche de ce qui fait la spécificité et la diversité de ces communautés charismatiques au plan des représentations que leurs membres se font de leurs rapports avec Dieu, avec leur communauté, avec l’Église, avec la société (le monde extérieur) et avec la politique.

      Le Renouveau charismatique français tire son origine du pentecôtisme protestant états-unien, lui-même héritier du piétisme et du méthodisme venus d’Europe. Il comprend des groupes de prière et des communautés de vie et d’alliance. Pina retrace l’évolution du mouvement en s’inspirant de façon critique des travaux (et des typologies) de Martine Cohen sur les charismatiques français et de Jean-Marie Donégani (qui a signé la préface du livre) sur le catholicisme français en général. Malgré leur utilité dans d’autres contextes, la typologie Église-secte et la typologie contestation-attestation ne sont pas vraiment appropriées pour caractériser la relation entre le Renouveau et l’Église hiérarchique, ou entre le Renouveau et la société actuelle, car on y trouve des éléments d’Église, de secte, et surtout de mysticisme. On y rencontre de la protestation, mais celle-ci est limitée, et elle est contrebalancée par une forte dose d’attestation. Les charismatiques ne sont ni une cabale sectaire de naufragés de l’Esprit, ni de nouvelles troupes de choc du pape. Christine Pina arrive graduellement à la conclusion qu’il existe trois tendances dans le mouvement charismatique français, au delà des caractéristiques communes qui les unit. À partir de ses entretiens et de son observation des quatres groupes choisis, elle distingue trois modèles passablement différents l’un de l’autre, et auxquels on peut rattacher les diverses communautés et leurs membres. Ces trois types idéaux sont : 1) le modèle de l’absolu communautaire, où la communauté est conçue comme un lieu de conversion et d’élection, comme une forteresse de paix centrée sur Dieu et Marie, qui a de la difficulté à se dire d’Église, mais qui choisit Rome face aux autorités religieuses locales et qui voit le monde comme malade et la politique comme malsaine ; 2) le modèle de l’utopie sociale et communautaire qui est caractérisé par l’ouverture au changement. La communauté y est perçue comme une serre (ou un lieu de réalisation graduelle), centrée sur Jésus-Christ et sur l’Esprit Saint. On y critique une Église trop coupée du monde qui est lui-même vu comme en difficulté mais réformable. Même si les politiciens y sont considérés comme corrompus, la politique reste une façon valable de changer la société pour les groupes qui sont de cette tendance ; 3) le modèle du projet personnel qui voit la communauté comme un simple support pour l’individu et pour son épanouissement personnel. Le monde n’est pas mauvais en soi, et la communauté est un moyen et une étape où il s’agit de travailler à la gestion de la cité par le travail externe et le changement personnel.

      Au-delà des différences, toutefois, il existe des traits communs à tout le mouvement charismatique : importance de la conversion, de l’action, de l’expérience concrète, de la rencontre avec Dieu, de l’Évangile et de la Providence. Dans chacune des trois tendances, il y a une insistance sur l’action individuelle, sur la contemplation, et sur la nécessité de s’investir dans des petites communautés qui visent des mutations modestes plutôt que des actions collectives revendicatrices ; une place importante est accordée au berger, aux rapports directs avec Dieu, aux charismes de toutes sortes, à l’expérimentation. On y rencontre très peu de militantisme politique mais on y trouve beaucoup de diversité, d’effervescence et de liberté. On est loin de l’uniformité et de l’émotionalisme, et assez proche des comportements courants dans la société française actuelle.

      Cet ouvrage sans prétention constitue une contribution importante à la connaissance du catholicisme contemporain dans l’une de ses composantes les plus difficiles à saisir. Christine Pina a réussi, dans un premier ouvrage de très haut calibre, à s’établir comme une experte incontournable du mouvement charismatique dans le catholicisme actuel. Espérons qu’elle continuera à travailler en sociologie des religions, et sur le rapport entre religion et politique en particulier. Son article de 1997 dans la revue Religiologiques sur « Religion et politique dans le Renouveau charismatique » et le présent ouvrage indiquent que nous avons affaire ici à quelqu’un qui pourrait devenir une nouvelle étoile française dans ces domaines, si sa production se maintient à ce haut niveau de qualité. Espérons aussi que d’autres jeunes chercheur(e)s de talent adopteront une approche semblable pour étudier d’autres tendances du catholicisme contemporain dans d’autres pays et dans d’autres régions culturelles.

 

Jean-Guy Vaillancourt

Université de Montréal