Iris, no 19, 2000, « L’imaginaire des déchets », Centre de Recherche sur l’imaginaire — Université de Grenoble III, 167 p.

 

 

      Le Centre de recherche sur l’imaginaire surprend encore une fois, avec la parution d’un numéro entièrement consacré à un thème inimaginable : celui des déchets. Il s’agit bien de ramener vers la surface et vers le sens, vers le pensable, ce que la culture moderne aurait banni de son imaginaire : le déchet, le plus souvent corporel, animal, ou encore organique. Les onze contributions rassemblées dans ce numéro proposent divers parcours littéraires pour comprendre le sort réservé aux déchets chez certains auteurs ou à certaines époques. Cette entreprise, révèle Michael Jakob dans son « Avant-propos », aurait pour ultime conséquence méthodologique une capacité de « penser la différence » (p. 6).

      Ce problème de la frange, de la marge d’une culture — et plus particulièrement, de celles de la culture occidentale — ne constitue certes pas une nouveauté au sein du monde intellectuel. Toute la psychanalyse, de même que les propositions de théoriciens tels que Georges Bataille et Gilbert Durand, appellent à ce déchiffrement de l’impensé/impensable. Un auteur note même qu’une dégradation certaine des figures féminines (Vénus, Ophélie) s’est opérée dans l’art du XIXe siècle, par le biais d’une esthétisation de la maladie et de la mort (Dominique Massonaud, « De La Baigneuse aux noyé(e)s. Le corps-déchet et la production artistique moderne conçue comme objet excrémentiel », p. 125-132). Des courants artistiques auraient ainsi contribué à doubler le discours intellectuel en ce domaine. Et pourtant, on se plaît à rappeler qu’en Occident judéo-chrétien, « [p]arler du déchet, […] c’est s’inscrire décidément dans la série paradigmatique du Mal » (Cyrille Harpet, « Métaphores de l’abjection », p. 11). Or, il semble malheureusement que, pour quelques auteurs, la jouissance du verbe qui étale et exhibe le déchet — le Mal, l’excrément — prenne le pas sur l’établissement d’une réelle herméneutique. Ce numéro d’Iris reflète donc à merveille le meilleur et le pire de ce courant de pensée.

      Il faut toutefois souligner la présence de quelques contributions particulièrement intéressantes, notamment celles de Marie Scarpa, sur la métaphore du ventre et la « déchettisation » des personnages dans Le Ventre de Paris d’Émile Zola (« Le Ventre de Paris ou “ le monde immonde ” d’Émile Zola. Lecture ethnocritique », p. 45-55), et de Françoise Chenet-Faugeras, sur la présence parfois structurante des déchets dans l’œuvre de Victor Hugo (« Du roman comme reliquaire. Conversion, transfiguration et sacralisation des déchets dans Les Misérables », p. 31-43). Deux articles établissent également un lien très éclairant entre des personnages-déchets et le mode carnavalesque (M. Scarpa, citée plus haut, p. 45-55 ; Hélène Kuntz, « L’obscène dans le théâtre de Ghelderode. De l’invasion des déchets à l’exhibition du vide », p. 115-123).

      Dans l’ensemble, les contributions à ce numéro thématique d’Iris permettent d’éclairer des facettes peu explorées de l’écriture. La majorité des articles apportent des éléments de compréhension originaux à propos d’œuvres somme toute déjà très connues (nous pensons à Albert Cohen, Émile Zola, Victor Hugo, Claude Simon).

      En terminant, peut-être vaut-il la peine de reprendre la question de la frange ou de la marge. Un réseau de savoir/pouvoir s’est établi, dans le monde intellectuel, en s’appropriant l’horreur humaine — dont le déchet est le moteur par excellence — et en s’appliquant à la révéler, à intégrer sa « différence ». Le doute est néanmoins permis en ce qui concerne le degré actuel de refoulement des déchets dans l’imaginaire occidental. En effet, une analyse très sommaire de la publicité, ou encore du contenu des spectacles d’humoristes contemporains, pour ne nommer que ces deux sphères culturelles, laisserait présager du contraire. Qu’en est-il, par ailleurs, de la récupération des déchets par la technique (gestion ou recyclage), et quel est l’impact de cette tendance sur la présence/l’absence des déchets dans l’imaginaire ? Il sera sans doute intéressant, d’ici quelques années, d’explorer les zones d’ombre laissées en plan par ce réseau de plus en plus puissant…

 

Eve Paquette

Université du Québec à Montréal