Gilles Lipovetsky, 2002, Métamorphoses de la culture libérale. Éthique, médias, entreprise, Montréal, Liber, 120 p.

 

Il est rare qu’un penseur français de la renommée d’un Lipovetsky consente à publier ses ouvrages en-dehors de l’Hexagone, et c’est donc dans la reconnaissance de cette amitié que ce postmoderniste voue au Québec que l’on se doit d’accueillir ce (trop ?) court livre. Les quatre textes qui le composent sont issus de conférences données en sol franco-canadien (Ottawa et Sherbrooke) en novembre 2001, lorsque le professeur de philosophie à l’Université de Grenoble y vint cueillir un doctorat honoris causa (de la faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l’Université de Sherbrooke). Cela dit, le lecteur qui a déjà lu Lipovetsky ne trouvera pas énormément de nouveau matériel à se mettre sous la dent, les deux premiers textes reprenant l’essentiel de ses ouvrages déjà parus, et notamment L’ère du vide et Le crépuscule du devoir.

En fait, ce livre pourrait aisément être présenté comme un abrégé de la pensée de Lipovetsky, pour emprunter æ et non sans un brin d’ironie æ un terme qu’il utilise dans ses remarques sur la société de consommation. Car si cette publication en venait à faire un tabac chez les libraires (ce qu’on peut lui souhaiter), il faudrait bien admettre que cela résulterait non pas d’une nouvelle passion généralisée pour la philosophie, mais plutôt de " l’exigence de savoirs et d’informations immédiatement opérationnels " (p. 98). Car la pensée de l’auteur, comme la postmodernité qu’il décrit, prend d’abord le chemin du pragmatisme et du réalisme.

On y retrouve donc la thèse sur l’individualisme contemporain, un individualisme à tendance groupale avec, pour protagoniste, un individu non pas triomphant mais plutôt fragilisé et déstabilisé. Le " postmoralisme " de notre époque est aussi représenté, avec son constat à l’effet que l’on assisterait non pas à une " crise " ou à un " relativisme des valeurs ", tel qu’on se le fait rebattre trop souvent, mais plutôt à un pluralisme moral à forte teneur émotionnelle et à un " désordre organisateur ", en quelque sorte. Ainsi, il ne s’agirait pas de constater l’émergence d’une nouvelle morale, mais un nouveau mode de fonctionnement des valeurs héritées.

La fécondité de la pensée de Lipovetsky (malgré son étrange méthodologie du recours à des sondages jamais cités explicitement) réside surtout dans son pari de la nuance et du réalisme, qui nous éloigne des débats souvent stériles à force de diabolisation ou de glorification. Toujours, il tente d’éviter de simplifier les jugements portés afin de mettre à jour la nature souvent paradoxale de la réalité sociale. On retrouve cette force à l’œuvre dans le traitement qu’il accorde, dans les deux derniers textes, à l’éthique entrepreneuriale et aux médias, ce qui constitue sans doute l’apport le plus inédit de l’auteur dans ces pages. En ce qui concerne la " vague éthique ", par exemple, l’auteur prône non pas de réaliser le bien, mais le " mieux ". C’est là une critique à laquelle devraient se soumettre nombre d’idéalistes éthiques de nos universités, ces hérauts de la nouvelle religion plus ou moins séculière, et leurs fantasmes de grands modèles théoriques qui font trop souvent l’oubli de la vie bien réelle et de ses inévitables confrontations, voire de ses imparables horreurs.

Et une nouvelle religion æ civile ou séculière, comme on voudra æ , l’éthique en est définitivement une. On est à même de constater, au fil de ces pages, ce que l’on savait déjà : que l’éthique agit, au sein des entreprises, comme mobilisateur et rassembleur, et ailleurs, à travers son instrumentalisation, comme " nouveau système de légitimation sociale " (p. 61) visant à rassurer l’ordre consumériste. On pourrait certes être infiniment plus critique de la société de consommation, et moins voir une inévitabilité des règles du marché. Le constat de Lipovetsky, ici, est cependant juste et permet d’abonder dans le sens de ce qui suit. Si l’éthique et la " consommation citoyenne " (manger bio, etc.) ont à bien des égards remplacé le politique et le religieux institués comme pourvoyeur de sens et d’identité pour nombre de nos concitoyens (p. 70), c’est que l’autorité æ et les systèmes religieux plus ou moins implicites de sa légitimation æ a changé pour devenir essentiellement économique.

Alors que les événements du World Trade Center ont entraîné l’exacerbation des débats autour de la question de la " sécurité ", Lipovetsky revient souvent sur le caractère " polyphobe " de nos sociétés : nous avons peur de tout, et c’est cette peur qui motive entre autres les soucis éthiques et les comportements des individus. Si on ne peut nier cette dimension motrice de nos sociétés, cela m’amène toutefois à porter l’interrogation suivante à l’attention de l’auteur et de ses lecteurs. En faisant la lecture des œuvres de Lipovetsky, il m’est venu une impression qui persiste, soit que la lecture que ce dernier fait de nos sociétés en est une qui rend compte d’une dimension essentiellement homogène de celles-ci. Si toute vision du social ne peut être que partielle, il me semble que cette constatation pourrait servir à mieux situer les limites du " modèle lipovetskyen ".

Lorsque l’on donne autant de place à la peur, lorsque l’on parle de l’obsession de soi comme étant moins animée par une fièvre de jouissance que par la peur de la maladie et de l’âge, je me demande si le portrait ne conviendrait pas surtout à la génération détenant présentement le pouvoir démographique, consumériste et politique dans nos sociétés, à savoir les baby-boomers. C’est ce que j’entends par une lecture " homogène ", une lecture " clientèle de Club Med ". Si le portrait est très certainement en partie généralisable, il m’apparaît toutefois que des hétérogénéités importantes sont d’ores et déjà en fomentation chez les jeunes, dans les marges créatrices de nos villes, dans la mouvance anti-globalisation, dans la résurgence du festif, etc., faisant par là état d’une autre réalité. Cela ne constitue certes pas un reproche, mais suggèere seulement une ouverture sur une compréhension encore plus globale des " métamorphoses de la culture libérale ".

François Gauthier

Université du Québec à Montréal