Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh, 2001, Circoncision masculine / circoncision féminine. Débat religieux, médical et juridique, Paris, L’Harmattan, 537 p.

 

Monumental, l’ouvrage reprend l’essentiel d’un livre plus volumineux que le même juriste a publié en langue arabe à Beyrouth en 2000. En tant que Palestinien et chrétien, Abu-Sahlieh était assez bien placé pour aborder la circoncision dans les traditions juive, musulmane et chrétienne. Répandue, entre autres, chez les musulmans et chrétiens du nord-est de l’Afrique, la " circoncision féminine " (CF), autrement dit l’excision, est seconde en importance dans un livre qui porte d’abord sur la " circoncision masculine " (CM). L’auteur puise dans la documentation ethnographique sur l’Afrique pour étoffer son argumentation, aussi bien en ce qui concerne la CM que la CF.

Pour Abu-Sahlieh, la CF est le pendant de la CM. L’auteur se démarque en cela du courant de pensée dominant qui a réussi, ces quinze dernières années, à travers des conventions internationales, à criminaliser les " mutilations génitales féminines " (MGF), sans jamais pointer du doigt les adeptes de la CM. Deux poids, deux mesures, argue Abu-Sahlieh, pour qui la CM aussi constitue " une atteinte à l’intégrité physique ". Comme on admet que la CF est une " barbarie " (p. 510), il faut être conséquent, s’agissant de la CM : " Toutes deux […] mutilent des organes sexuels sains, sans justification médicale et sans consentement de la victime. " (p. 17) Qui plus est, les deux opérations sont sanglantes ; elles font souffrir les sujets (généralement des enfants), allant parfois jusqu’à mettre leur vie en péril. Dans les chapitres sur le " débat médical ", l’auteur s’emploie, pas toujours de manière crédible, à démontrer que la CM est aussi nuisible à la santé physique et affective que la CF. La conviction d’Abu-Sahlieh est que bien des inconvénients sont infligés aux garçons et aux filles sans raison objectivement valable. Pour lui, en effet, la circoncision ne repose que sur des " légendes " (p. 390). En s’y adonnant, l’humanité resterait " attachée à […] ses anciens instincts " (p. 509). Il est temps que tous les peuples prennent acte de " l’avancement de la religion et de la science " (p. 196) et entendent la voix de la raison.

Dans les chapitres consacrés au " débat religieux ", l’auteur entend démontrer, force citations sacrées à l’appui, que les bases religieuses de la circoncision, dans le judaïsme comme dans l’islam, sont mal assurées. Le juriste aligne ici son discours sur sa propre allégeance confessionnelle. Le baptême chrétien a, en effet, relégué la circoncision aux oubliettes. L’auteur note que les Israélites n’ont pas toujours pratiqué la CM et que celle-ci va à l’encontre de divers passages bibliques, par exemple ceux voulant qu’il soit interdit de se tatouer ou scarifier. Il donne à penser que la circoncision a été empruntée aux Égyptiens plutôt qu’ordonnée par Yahvé. Il soupçonne les rabbins, qui " dominaient le système communautaire ", de l’avoir imposée, " même par la force " (p. 61). De la même façon, il reproche aux médecins, au premier chef les docteurs juifs, d’avoir vulgarisé la CM en Amérique du nord, soi-disant pour des raisons hygiéniques. Pour ce qui est de l’islam, l’auteur rappelle que le Coran est muet sur la CM aussi bien que sur la CF, que ce livre saint fait l’éloge de la création divine, que l’on n’est pas sûr que le Prophète ait été circoncis et que ses filles aient été excisées, que la CM est un rite tout à fait profane (ce qui n’est pas le cas chez les juifs), que, selon certains récits du Prophète, les hommes retrouvent leur prépuce en paradis, etc. Il suggère que les musulmans ont emprunté la pratique aux juifs et qu’elle a été rendue obligatoire par " certains juristes " (p. 167) de l’époque dite classique. En général, Abu-Sahlieh conteste tout fondement religieux à la CM comme à la CF, alléguant qu’au même titre que le tatouage et la scarification, ces mutilations constituent une insulte au Créateur : Dieu n’a pu façonner l’homme avec un prépuce et la femme avec un clitoris pour ensuite exiger d’eux qu’ils s’en départissent !

S’évertuant à prouver que la CM et la CF sont à l’origine de bien des maux sociaux, la partie consacrée au " débat social " passe en revue diverses explications à caractère social ou sociologique. Ce sont sans doute les chapitres les plus discutables de l’ouvrage ; des affirmations banales y côtoient des théories étonnantes : Abraham se serait circoncis parce qu’" atteint de schizophrénie et de mégalomanie " (p. 287) ; la circoncision aurait commencé sa carrière comme une automutilation avant d’acquérir une dimension collective et culturelle (p. 289) ; il s’agirait d’" un inceste par délégation " (p. 330) ; elle affecterait le développement du cerveau (p. 374) ; un lien de causalité pourrait exister entre circoncision et viol, voire pédophilie, aux États-Unis (p. 381-82), etc. Mais on apprend beaucoup, par exemple, sur le débat social autour de l’excision en Égypte.

La partie sur le " débat juridique " met en évidence la partialité des conventions internationales et des législations occidentales pertinentes, tout en déplorant que les ONG qui ont mené la bataille contre les MGF aient été indifférentes aux souffrances des garçons. C’est ainsi que les féministes auraient manqué de " d’humanité et d’instinct maternel " (p. 438). Selon Abu-Sahlieh, la croisade contre les MGF est fondamentalement dictée par la politique : pourquoi, par exemple, s’acharner contre l’Égypte, alors qu’Oman, où la CF est pareillement courante, n’est jamais inquiété (p. 439) ? Le mutisme sur la CM serait lui aussi politiquement motivé : influence déterminante des milieux juifs en Occident, peur d’être accusé d’antisémitisme et crainte d’une confrontation avec les juifs et l’islam. Mais l’auteur se laisse ici emporter. Rien n’empêchait les Américains de lancer une croisade contre les MGF, par exemple en Égypte. Mais puisque, comme il le note lui-même (p. 343), la CM fait désormais partie de la culture américaine, on ne pouvait s’attendre à ce que les Américains partent en guerre contre eux-mêmes, que ce soit en Égypte ou ailleurs.

Les origines de la circoncision et de l’excision, dirions-nous, se perdent dans l’antiquité égyptienne. En effet, c’est au pays des pharaons — et, plus largement sans doute, dans tout le nord-est de l’Afrique — que ces pratiques sont répandues depuis les temps les plus reculés. Les Israélites ont vraisemblablement assimilé la CM durant leur captivité dans la vallée du Nil. Revenus en Palestine, ils se sont démarqués des peuples voisins, restés incirconcis. D’où l’importance cruciale de la circoncision pour l’identité juive.

Mais les juifs n’ont pas été jusqu’à adopter l’excision, une coutume faisant référence, comme la circoncision, à une mythologie égyptienne selon laquelle les dieux ont une double nature : masculine et féminine (p. 305-306). Chez les mortels, le rite initiatique consiste précisément à éliminer la particule gênante : le prépuce, particule " féminine ", et le clitoris, particule " phallique ". On dit en plus que la CM vient " découvrir le gland " du pénis (p. 184), donc qu’elle est " révélatrice ". Si la circoncision et l’excision ont persisté jusqu’à nous, c’est que ces conceptions, qui ne sont pas si farfelues, demeurent bien vivantes chez divers peuples d’Afrique et du Moyen-Orient.

Abordons maintenant une notion étroitement associée à la circoncision chez les juifs (p. 40-1), les musulmans (p. 170-71) et nombre de peuples africains : la purification. Abu-Sahlieh ne voit pas que la " saleté " dont il est si important de se départir est justement la particule, tenue pour " honteuse ", que l’homme ou la femme a " en trop " et qui fait qu’il est " comme une femme " et qu’elle est " comme un homme ". En clarifiant et en parachevant l’identité sexuelle des sujets, la " circoncision " les rend parfaitement masculins ou féminins et pleinement aptes à la procréation. Le rite n’a-t-il pas rendu le vieil Abraham fécond (p. 37) ? L’opération a un caractère quasi sacramentel. Quant aux eaux baptismales versées sur le front du bébé chrétien, elles symbolisent de nos jours une renaissance, mais n’a-t-on pas cru autrefois qu’elles purifiaient l’enfant d’une défectuosité, dite originelle, faisant écho aux anciennes notions égyptiennes ? Par ailleurs, les femmes se rasent la tête et portent une perruque chez les juifs orthodoxes (p. 300). Or, aussi bien en milieu juif que musulman, avoir le crâne rasé est " un signe de purification " (p. 317). Les femmes juives auraient, en somme, adapté la CF à leur sensibilité particulière.

Quand Abu-Sahlieh évoque la " hargne " (p. 21) que les humains ont vis-à-vis de leurs organes sexuels, il pense en particulier aux rabbins, juristes musulmans et médecins nord-américains. Il a sans doute raison de singulariser la profession médicale dans le cas de l’Amérique du Nord. Mais il surestime probablement le rôle des rabbins et des juristes. Après tout, la circoncision faisait partie du paysage culturel d’une grande région, dont la Palestine et la péninsule arabique formaient la périphérie. Si le Coran est muet sur la circoncision, c’est sans doute que la coutume, ayant perdu son éclat religieux, était entrée dans les mœurs, autrement dit allait de soi, au temps du Prophète. Même chose pour l’excision, une tradition qui, de nos jours encore, demeure typiquement du ressort des femmes et qui vient à peine aux oreilles des hommes. Le Prophète se serait contenté d’inciter les exciseuses à la modération : " Ne coupez pas trop. Cela n’est bon ni pour la femme, ni pour l’homme. "

Robert Hazel

Montréal