André Chouraqui, 2001, Mon testament. Le feu de l’alliance, Paris, Bayard, 197 p.

 

Curieux itinéraire que celui de Nathan André Chouraqui : né en Algérie en 1917, étudiant en France à partir de 1935, avocat, puis juge à la cour d’appel d’Alger de 1945 à 1947, secrétaire général adjoint de l’Alliance israélite universelle de 1947 à 1953, délégué permanent de la même Alliance de 1947 à 1982, vice-président de la commission des Organisations non gouvernementales auprès de l’UNICEF-UNFAC de 1950 à 1956, conseiller du président David Ben Gourion de 1959 à 1963, vice-maire de Jérusalem à partir de 1965, puis conseiller municipal et président de la commission de la Culture et des Affaires extérieures de Jérusalem de 1969 à 1973, père de famille de cinq enfants, etc.

Cet infatigable intellectuel est un homme de trois cultures. C’est d’abord ce qu’indique son nom qui comporte trois langues : l’hébraïque, la grecque et l’arabe. Nathan signifie en hébreu " il donnait " ; André signifie " homme ", en grec, andros ; quant à son nom de famille, Chouraqui, il dérive de l’arabe al-Charq, le Levant, al-Charqi’in, les Orientaux, d’où le latin Sarracinus, qui a donné, à son tour, le français Sarrasin.

Auteur célèbre, connu surtout pour sa traduction et ses commentaires de la Bible hébraïque, du Nouveau Testament et du Coran, Chouraqui nous livre ici son testament spirituel. En fait, ce livre a pour origine une discussion à bâtons rompus de plus de soixante-dix heures avec le journaliste Alain Michel. Au bout de six semaines d’entretiens enregistrés, le travail de retranscription a été effectué et, pendant trois mois, Chouraqui a revu et repris ligne par ligne, réponse par réponse, tout ce qu’il avait exprimé. Il en résulte un livre qui n’a aucunement la forme d’un entretien et qui est subdivisé en sept chapitres.

À mesure qu’on avance dans la lecture de ces chapitres, deux impressions se dégagent. La première, c’est l’intérêt porté pour le dialogue interreligieux, particulièrement celui qui concerne les trois traditions monothéistes. La seconde impression, qui n’est pas plus neuve que la première, c’est l’importance accordée au Décalogue. Pour l’auteur, c’est le respect, la compréhension et l’adhésion aux Dix Paroles données par Dieu à Moïse qui peuvent tracer la voie de la réconciliation entre les grandes traditions religieuses de l’humanité.

Malgré le ton indubitablement sincère et passionné de l’auteur et les vérités profondes de ce qu’il avance en ce qui concerne l’urgence de se libérer des pièges de l’intégrisme, du fondamentalisme et du fanatisme, j’avoue avoir été gêné, d’une part, par de nombreuses erreurs et anachronismes et, d’autre part, par certaines lacunes ou certains silences.

D’abord, quelques exemples d’erreurs et d’anachronismes. Aucun philologue sérieux ne suivra Chouraqui lorsqu’il fait dériver le mot berît, " alliance ", du verbe bârâ’, " créer " (p. 11 et 129). Le mot serait plutôt emprunté à l’assyrien beritu qui dérive lui-même de l’akkadien birtu II, dont le sens est " lien ", comme l’arabe ‘aqd qui vient de la racine ‘qd, " nouer ", ou l’allemand Bund qui vient de binden, " attacher ", ou le français " alliance " qui dérive du latin alligare, " attacher ", etc. Il est tout aussi faux d’affirmer que les traducteurs grecs de la Septante ont trahi l’original hébreu en traduisant le tétragramme YHWH par theos, " Dieu " (p. 87). Il est vrai qu’à de rares occasions le nom de YHWH est traduit ainsi, mais dans l’immense majorité des cas le mot est rendu par kurios, " Maître " ou " Seigneur ". L’historien le moindrement critique ne pourra que sourire en lisant les pages 36-39, où Chouraqui évoque la soi-disant naissance du monothéisme avec Abraham, puis Moïse, car c’est là un anachronisme de plusieurs siècles. S’il est vrai que tout dialogue interreligieux nécessite un " travail de conscience qui commence par une étude objective des faits historiques " (p. 55), il est pour le moins surprenant de lire sous sa plume que la Bible est " étrangère à toute propagande ou déformation tendancieuse des faits " (p. 121) !

En ce qui concerne les lacunes ou les silences, mon propos sera bref. Bien qu’il soit parfois capable d’autocritique à l’égard de sa tradition juive et à l’égard de la politique israélienne (voir principalement les pages 117 et 149-150), Chouraqui maintient trop souvent un silence sur des événements très précis qui auraient mieux fait toucher du doigt les injustices dont souffrent les Palestiniens. Malgré plusieurs autres lacunes, erreurs et données contestables, cet ouvrage a le mérite de participer à la déconstruction des ghettos religieux et, par conséquent, à l’édification de la paix dans le monde, particulièrement en Israël et en Palestine.

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal