André Paul, 2000, Les manuscrits de la mer Morte, Paris, Bayard, 332 p.

 

Spécialiste de la littérature intertestamentaire, André Paul nous livre ici une synthèse sur ce qui constitue la plus grande découverte archéologique du vingtième siècle et qui date déjà de cinquante-cinq ans : les manuscrits exhumés à Qumrân, près de la mer Morte. Pour faire le point sur cette riche bibliothèque, l’auteur divise son étude en cinq grands chapitres.

Le premier chapitre (p. 19-58) rappelle la préhistoire de la découverte des manuscrits de Qumrân (avec Origène au troisième siècle, les Qaraïtes au neuvième siècle et la guénizah d’une synagogue qaraïte du vieux Caire au dix-neuvième siècle), la découverte des grottes de Qumrân de 1947 à 1956 et les nombreuses turbulences entourant la publication des manuscrits.

Le deuxième chapitre (p. 59-103) présente les documents retrouvés dans les onze grottes de Qumrân. L’ensemble des textes rassemblés se regroupe autour de deux pôles. Le premier est la Bible et comprend aussi bien des manuscrits de la Bible que des textes qui apparaissent comme des paraphrases et parfois de vrais doubles des livres bibliques. La communauté qui rassembla ces " commentaires bibliques " fut elle-même l’auteur de plusieurs d’entre eux, parmi les plus originaux. Le second pôle est la communauté, dont la vie quotidienne se trouvait réglée en fonction d’une exigence de sainteté généralisée. Plusieurs manuels furent donc rédigés au service d’un tel objectif.

À partir des vestiges archéologiques, des manuscrits de Qumrân et des témoignages extra-bibliques (Pline l’Ancien, Dion Chrysostome et Flavius Josèphe), le troisième chapitre (p. 105-154) cherche à reconstituer l’organisation interne et la vie quotidienne des communautés esséniennes, particulièrement celle de Qumrân qui se distinguait de toutes les autres, surtout parce qu’elle avait des règles de vie plus exigeantes et sévères.

Après avoir identifié les caractéristiques propres à la communauté de Qumrân, le chapitre quatre (p. 155-228) s’attarde à révéler l’originalité des esséniens au sein de la société juive de l’époque. Pour ce faire, il présente les grandes institutions religieuses et l’histoire mouvementée de la période du Second Temple ainsi que les principaux groupes religieux qui apparurent autour du deuxième siècle avant notre ère (samaritains, sadducéens et pharisiens). En guise de conclusion, les sadducéens sont comparés à un ordre aristocratique, les pharisiens à un grand parti politique et les esséniens à une formation maçonnique ou, mieux encore, à une famille monastique, mais en rupture radicale avec la société mère (p. 228).

Le cinquième chapitre (p. 229-283) s’efforce d’apporter un éclairage sur les rapports entre les écrits de Qumrân, Jean Baptiste, Jésus et le christianisme. Malgré les ressemblances dans les gestes et les conduites, Jean Baptiste n’appartint jamais au groupe des esséniens. Il représenta un mouvement différent. En ce qui concerne Jésus, ancien disciple du Baptiste, sa vocation et sa mission, dans leur principe comme dans leurs modalités, ne durent rien à l’essénisme ; par ailleurs, il semble certain que Jésus rencontra des esséniens sur sa route et qu’il en compta dans ses auditoires. Certains d’entre eux trouvèrent même dans l’annonce du Royaume des cieux une réponse à leur attente. Ainsi, les traits communs à l’essénisme et au message de Jésus s’expliquent facilement : Jésus et les esséniens furent des juifs qui partagèrent le même héritage ancestral, avec son patrimoine écrit, ses traditions, ses coutumes et ses rites. Quant aux nombreux éléments communs aux textes esséniens et aux écrits du Nouveau Testament, ils laissent même croire que les premiers auteurs chrétiens bénéficièrent de la bibliothèque essénienne. En effet, lorsque la guerre des juifs contre Rome, entre 66 et 70, mit fin à l’expérience de Qumrân, de nombreux esséniens se convertirent alors à la foi chrétienne. Toutefois, c’est précisément cette foi au Christ ressuscité d’entre les morts pour le salut de l’humanité entière qui fit l’énorme différence. En définitive, la distance est donc immense entre les écrits de Qumrân et le Nouveau Testament.

La conclusion (p. 285-295) montre comment les esséniens, par leur sectarisme, furent eux-mêmes les responsables de leur disparition. Un ajout de cinq pages, intitulé " Un bémol sur le mot " essénien " " (p. 291-295), apparaît dans cette nouvelle édition publiée pour la première fois en 1997. Cet ajout vient nuancer, mais sans les contredire, quelques propositions touchant nommément les esséniens. Deux points méritent ici d’être retenus : les esséniens furent juifs avant d’être des esséniens ; et il y eut chez eux plusieurs manières, à la fois successives et simultanées, d’être essénien.

Des annexes présentent des informations plus techniques et divers débats qui ont cours entre les spécialistes de Qumrân (p. 297-323). Le lecteur accède à chacune de ces annexes par un astérisque dans le texte. Puis, avant de refermer le livre, il a droit à une sélection bibliographique (p. 325-326) qui ne signale aucun des nombreux ouvrages publiés depuis 1997, année du cinquantenaire des découvertes de Qumrân, et une brève chronologie de l’histoire du Second Temple (p. 327-328).

Certaines interprétations relatives à la naissance du christianisme et à la conscience de Jésus pourront faire sourciller les spécialistes du Nouveau Testament, mais dans l’ensemble ce livre a l’immense mérite d’être bien documenté tout en restant accessible à un très large public.

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal