Michel Hanus, 2000, La Mort retrouvée, coll. " Face à la mort ", Paris, Éditions Frison-Roche, 370 p.

 

Michel Hanus est psychiatre et psychanalyste, docteur en psychologie. Il est également président de la Société de thanatologie et de l’Association " Vivre son deuil ", en France. Il a publié de nombreux travaux sur la mort et s’intéresse plus particulièrement au deuil et aux personnes endeuillées.

Ce livre a ceci de particulier qu’il est composé essentiellement d’articles ayant déjà été publiés dans des revues spécialisées ainsi que de textes rédigés pour des exposés et conférences donnés par l’auteur au cours des années 1990. Il ne s’agit donc pas de matériel entièrement neuf, ce qui risque d’ennuyer le lecteur ayant déjà fréquenté ses travaux, sans compter les chevauchements d’information dus à ce collage un peu particulier. Mis à part ces quelques potentiels irritants, La mort retrouvée demeure un ouvrage de qualité qui intéressera à coup sûr celles et ceux qui cherchent à mieux comprendre le paradoxe de la mort contemporaine, c’est-à-dire la persistance de son occultation malgré le fait qu’on s’y intéresse de plus en plus, dans les médias notamment, et le deuil qui se détache de plus en plus de la mort.

L’ouvrage est divisé en plusieurs chapitres, dont à peu près la moitié portent sur le deuil et les endeuillés. Tour à tour, Michel Hanus aborde avec simplicité et délicatesse le deuil chez l’enfant, chez l’adolescent et le vieillard, les âges les plus difficiles pour vivre un deuil. Le psychiatre et psychanalyste démontre les particularités du deuil pour chacun de ces âges. On réalise alors l’importance de vivre un deuil au moment où il survient, d’autant plus lorsqu’on est un jeune, d’accompagner et d’offrir du support et de l’aide aux endeuillés, surtout lorsque des circonstances particulières entourent le deuil. La crémation, le sida et le suicide font partie de ces circonstances qui risquent de compliquer le deuil. Michel Hanus consacre un chapitre à chacune de ces réalités.

Parmi ces chapitres, celui portant sur le sida est particulièrement informatif, notamment au niveau du travail du deuil comme tel. Le lecteur intéressé à mieux comprendre les processus normaux du deuil ainsi que ses manifestations habituelles y trouvera son compte. Michel Hanus y aborde également les particularités du deuil des sidéens, notamment la difficulté de vivre des deuils à répétition, le fait d’être plus isolés que les autres endeuillés et de ressentir souvent une culpabilité accrue. Enfin, il y est question des deuils traumatiques, c’est-à-dire qui n’arrivent pas dans le cours normal des choses, qu’il s’agisse de " prédeuil " ou de " deuil anticipé ". Bref, à lui seul, ce chapitre condense assez bien une part significative des travaux de l’auteur sur le deuil et les endeuillés. Un autre chapitre, portant sur les complications du deuil et ses pathologies, complète la littérature.

Parmi les autres thèmes abordés dans ce livre, notons le chapitre portant sur la peur de la mort et celui sur les rites et rituels. Dans le premier, Hanus, en plus d’établir une distinction entre l’angoisse de la mort et la peur de la mort, départage les peurs entourant la mort : la peur dans la vie, soit la vieillesse, la maladie, les échecs, etc. ; la peur relative au mourir, soit l’agonie, la souffrance, la fin, etc. ; la peur des " après " de la mort, soit la peur d’être enterré vivant, la peur de la décomposition, de l’enfer, des morts, etc. ; sans compter la peur du surmoi : celle du jugement et de la culpabilité. Bref, un chapitre éclairant en regard de l’occultation persistante de la mort qui marque les sociétés occidentales contemporaines. Dans le second, l’auteur aborde la question importante des rites. Après un détour très à propos sur l’essence complexe du rite et les fonctions essentielles des rites funéraires, Hanus retrace la désocialisation parallèle de ceux-ci et du deuil à travers le temps. À l’instar des pionniers des études sur la mort, dont notamment Louis-Vincent Thomas, Hanus conclut qu’on n’assiste pas tant actuellement à une disparition des pratiques funéraires et du deuil, qu’à leur modification, ceux-ci étant aujourd’hui davantage privatisés et personnalisés. Enfin, et c’est là l’ultime intérêt de ce chapitre, l’a. explique comment les rites opèrent dans le deuil, notamment en permettant d’exprimer la peine, d’accepter la perte, de permettre de se souvenir et de dépasser le sentiment de culpabilité face au décès d’un être cher. Considérant le nombre croissant de deuils pathologiques dans nos sociétés occidentales, il va sans dire que de telles explications s’avèrent des plus utiles.

Quelques autres chapitres se démarquent par une approche — disons — un peu plus psychanalytique, avec laquelle certains lecteurs risquent de se sentir inconfortables. C’est le cas notamment des chapitres intitulés " Emprise et pulsion " et " Pulsion de vie, pulsion de mort ", sorte de préambule psychanalytique à l’étude du deuil, auquel les chapitres suivants sont consacrés. C’est la cas également du long chapitre portant sur la symbolisation de la perte. On comprend qu’ils soient nécessaires, ne serait-ce que par souci pédagogique, mais il n’empêche qu’ils contribuent à alourdir considérablement le rythme des chapitres dans lesquels la littérature, si l’on ose dire, est plus concrète et factuelle.

Quoi qu’il en soit, dans l’ensemble, La mort retrouvée s’inscrit, au sein de l’abondante littérature consacrée à la mort, comme un ouvrage qui non seulement contribue à une meilleure compréhension de la modernité thanatologique, mais qui semble également porter une espérance pour la société actuelle, à travers les prises de conscience et réflexions qu’il suscite : notamment celle de " retrouver la mort ", au sens où Michel Hanus l’entend, et qu’il énonce à la fin du premier chapitre. " Retrouver la mort ", précise-t-il, la nôtre d’abord, en s’efforçant de la regarder en face et l’accepter pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une étape inévitable de notre existence et un moment privilégié. Puis, celle de ceux qu’on aime, en les aimant assez pour ne pas les abandonner et, plutôt, les accompagner, et ultimement accepter de vivre sans eux. Enfin, la mort qu’on réintégrera dans l’espace social et collectif, celle dont on acceptera de parler les uns avec les autres, en particulier avec les jeunes. Une mort qu’on marquera, qu’on ritualisera, qu’on fêtera ensemble, à laquelle on s’efforcera de donner un visage moins terrible pour ainsi montrer, écrit-il, " que ceux qui sont morts sont encore avec nous et que nous honorons leur mémoire " (p. 31) !

Roger Lussier

Université du Québec à Montréal