Roy A. Rappaport, 1999, Ritual and Religion in the Making of Humanity, coll. " Cambridge Studies in Social and Cultural Anthropology ", 110, Cambridge (R.-U.), Cambridge University Press, 535 p.

 

Le dernier livre écrit par Roy A. Rappaport avant sa mort, arborant un titre ambitieux, pose de bien épineuses questions sur l’existence humaine. Plus spécifiquement, il interroge la possibilité de la coexistence entre les humains, d’une part, et entre l’humanité et son environnement, d’autre part. Cette coexistence, établie avant tout dans et par le langage, est confrontée à divers problèmes issus de celui-ci. En effet, le mensonge et la tromperie constituent, pour Rappaport, des problèmes majeurs auxquels l’humanité continue d’être confrontée (voir l’introduction, p. 1-22). Le terme humanité est à prendre dans tous les sens du mot : l’humain en tant qu’espèce parmi d’autres, aussi bien que l’humain en tant qu’idéal, sont abordés dans cet ouvrage. Ce n’est pourtant pas un essai philosophique que livre Rappaport, mais bien une théorie complexe et audacieuse du rituel.

Comme une grande partie des auteurs en sciences des religions, Rappaport rejoint Durkheim lorsqu’il parle du rituel en tant qu’" acte social primaire " (basic social act) (p. 137). Se distinguant des autres théoriciens, toutefois, l’auteur ne se contente pas d’asseoir sa théorie sur les acquis durkheimiens : il tente une véritable reformulation — pour ne pas dire une mise à jour — de la théorie durkheimienne, en rendant explicites les données anthropologiques qui sous-tendent la majorité des théories actuelles. Son raisonnement est extrêmement dense et parfois tortueux ; il fait appel à des champs de connaissance aussi divers que la linguistique, la biologie, la génétique, les sciences cognitives, la sociologie, la philosophie et l’anthropologie, champs qui se révèlent tous, en dernière analyse, nécessaires au propos de l’auteur. On soupçonne souvent ce genre d’éclectisme théorique de n’être qu’imposture ; ce n’est cependant pas le cas de cet ouvrage, qui témoigne à la fois de l’érudition de l’auteur et de sa maîtrise des différents champs de connaissance — jusque dans l’aveu de leur incompatibilité.

Ainsi c’est le rituel qui, selon Rappaport, assure ce lien entre les différents sens du mot humanité. Le rituel est défini comme " l’accomplissement [performance] d’une séquence plus ou moins invariable de gestes et de paroles formels qui n’ont pas été entièrement encodés par les acteurs " (p. 24 ss ; traduction libre). L’auteur s’attarde plus particulièrement aux aspects auto-référentiel et canonique des rituels. Le premier aspect (voir chap. 3, " Self-Referential Messages ", p. 69-106) concerne l’information que livrent les acteurs, durant leur participation au rituel, sur leur propre état — ou encore sur l’état de leur communauté, de leur culture. Par là passent toute possibilité de changement au canon, toute variation permettant d’adapter l’éternel (l’inchangeable) à l’immédiat. L’aspect canonique concerne pour sa part la liturgie ou, pour reprendre l’expression de l’auteur, l’ordre liturgique. Une analyse très fine de cet aspect du rituel permet à Rappaport de saisir l’importance, en même temps que la vulnérabilité, du canon, et d’élargir la définition de ce terme pour englober les ultimes postulats sacrés (Ultimate Sacred Postulates) de cultures particulières. " Liturgical performance not only recognizes the authority of the conventions it represents, it gives them their very existence. " (p. 125)

L’ordre liturgique, outre son rôle primaire de lien avec l’origine ou le passé, serait en fait essentiel à la cohésion sociale. Rappaport, en s’appuyant (entre autres) sur la notion de performativité inhérente au langage — et donc, au rituel —, montre comment la participation à l’ordre liturgique opère des transformations réelles chez les individus, contraint ceux-ci à des obligations d’ordre moral et implique, automatiquement, une acceptation des préceptes canoniques. Ces derniers — on le verra un peu plus loin — demeurent en général assez flous pour être adaptés aux circonstances particulières. "The self-referential and the canonical are united in the acceptance of the canon. Acceptance is the self-referential message intrinsic to all liturgical performances, the indexical message without which liturgical orders ans the canonical messages they encode would be without consequence, non-existent, or vacuous." (p. 119) Ainsi, la participation au rituel se vit sur le mode binaire : ou bien l’individu y participe — s’engageant de cette façon, devant sa communauté, à respecter le canon —, ou bien il n’y participe pas. Cette façon de voir la participation et l’acceptation ont l’avantage de ne pas tenir compte des variations subjectives en termes de croyances, d’engagement, etc. La participation au rituel engage socialement l’individu, et c’est sur cette base qu’il sera ensuite redevable de ses actes (voir le chap. 4, " Enactments of meaning ", p. 107-138).

Rappaport, poursuivant sa réflexion sur l’humanité, aborde toutefois les changements qui s’opèrent au sein des cultures, et notamment la fragilisation des ordres liturgiques qui affecte la majorité des cultures occidentales. L’auteur montre d’abord comment la spécialisation des techniques et l’expansion des communications amènent, au sein des sociétés modernisées, une multiplication des deutéro-vérités — c’est-à-dire des vérités acquises par les individus par le biais d’expériences personnelles et uniques. Ces deutéro-vérités menacent éventuellement la crédibilité des ultimes postulats sacrés, notamment lorsque ces derniers ne sont pas assez solides au départ (p. 309). Lorsque la science devient source de postulats sacrés, la cohésion n’est plus possible : en effet, les " faits " issus de la science demeurent sujets à de nombreuses réfutations, falsifications, etc.

Ces propos touchent principalement l’humanité sous son aspect " vivre-ensemble " ; l’auteur aborde toutefois de front les théories évolutionnistes, qui font de l’humanité une espèce parmi les autres. Pour Rappaport, le rituel peut jouer une fonction adaptative de la plus grande importance lorsque les ultimes postulats sacrés tiennent compte de la relation d’interdépendance entre les humains et leur environnement. Le rituel, assurant la survie de l’espèce grâce à la transmission de ses modes d’être (techniques, idéaux, etc.), peut être considéré dans ses aspects physiques et biologiques (voir, entre autres, le chap. 7, " Intervals, eternity, and communitas ", p. 216-235) comme un facteur d’adaptation important : l’auteur offre plusieurs données issues de la biologie animale, ou encore de la neurologie, pour étayer son argumentation. " Sanctity in the absence of genetic specification of behavior stabilizes the conventions of particular societies by certifying directives, authorities who may issue directives, and all of the mythic discourse that connects the present to the beginning, establishing as correct particular meanings from among the great range of meanings available to the genetically unbounded human imagination. " (p. 321 ; italiques de l’auteur) Cette fonction du rituel contribue donc à réduire les risques de mensonge et de tromperie inhérents au langage et, du coup, à faciliter l’existence collective.

Dans les derniers chapitres, Rappaport aborde les " dysfonctions " associées au rituel dans les sociétés postmodernes. Selon lui, ce sont les ultimes postulats sacrés qui sont en cause : ces derniers doivent être infalsifiables, très généraux, immatériels et, enfin, complètement indépendants de toute institution réelle ainsi que de toute instance de pouvoir terrestre (p. 309). Le problème des sociétés contemporaines viendrait du fait qu’elles ont tenté d’absolutiser ce qui est relatif — c’est-à-dire les " faits " obtenus par des sciences en constant changement.

Mais le rituel lui-même n’est pas seul à changer : la science qui l’étudie doit également se modifier. La dernière section du livre, intitulée " Postmodern Science and Religion " (p. 456-461), décrit ce que serait une anthropologie engagée. Le pari de l’auteur est particulièrement audacieux puisqu’il propose, en fait, de nouveaux postulats sacrés pour l’humanité. Faisant suite à S. Toulmin (The Return to Cosmology), Rappaport pense que la notion d’écosystème pourrait rallier les humains. Conscient que cette notion a été inventée par l’Occident, l’auteur croit néanmoins qu’elle n’entrerait pas en conflit avec les ultimes postulats sacrés des autres religions du monde.

C’est donc un véritable engagement de la part des sciences des religions envers leur objet d’étude que prônerait Rappaport : au-delà de la théorie minutieuse et du diagnostic sur l’état de notre culture, la réflexion proposée vaut la peine d’être suivie jusqu’au bout. L’auteur offre un travail de recherche à la fois sérieux, critique et ouvert sur de nouvelles possibilités.

Eve Paquette

Université du Québec à Montréal