Édouard-Charles Lebeau, 2001, La santé au secours de la foi, Montréal, Éditions Médiaspaul, 239 p.

 

Cet ouvrage est une analyse visant à comprendre et à expliquer les positions adoptées par la religion catholique à l’endroit de la psychologie humaniste. L’explication repose sur la dichotomie du profane et du sacré ou, autrement dit, celle de la culture séculière et de la religion. Forcément, l’analyse se situe dans un contexte plus large, celui de la religion mise en rapport avec la culture moderne. Cet ouvrage traite d’abord de la santé psychologique des individus. Ainsi, la culture séculière est représentée par la psychologie humaniste et la religion, par la foi chrétienne.

L’auteur, dans cet ouvrage, traite de deux positions tenues vis-à-vis de la psychologie humaniste : celle des tenants d’un rapprochement ou d’une combinaison entre la psychologie humaniste et la foi chrétienne, et la position tenue par les critiques de la psychologie humaniste ; en fait, il est question d’un bilan ainsi que d’une clarification de ces prises de position. Cette forme de psychologie est un courant de pensée ayant été lancé, en Amérique du Nord, par Abraham Maslow. À vrai dire, il s’agit d’une psychologie individualiste se préoccupant de la conscience humaine et de l’expérience telle que vécue et représentée par l’individu. Ainsi, l’auteur fonde son livre sur la théorie de Peter Berger : " la stratégie de la légitimation ".

La stratégie de légitimation s’appuie sur la théorie de la " mise en ordre de l’expérience " — le nomos ou les nomoi. Ce nomos est la construction d’un monde social, d’un " monde qui va de soi ". Il est socialement construit, maintenu et supporté par plusieurs processus, notamment : la socialisation, le contrôle social et la légitimation. Celle-ci est le processus central de la " mise en ordre de l’expérience " et Lebeau la définit comme étant " [] l’ensemble des significations qui expliquent ou justifient un ordre donné " (p. 31). L’un des instruments par excellence de cette légitimation est la religion. Toutefois, cet instrument ne suffit pas à supporter et à stabiliser le nomos. Ce monde social requiert une base sociale, la " structure de plausibilité ". Il faut noter que, pour Berger, la force de la modernité est l’industrialisation ainsi que son système économique. Ce dernier étant le " modèle de marché ", il a introduit, par une multiplication des mondes sociaux, la différenciation des domaines et la dynamique de " la préférence des consommateurs ". Berger affirme que la religion, entrée dans ce processus de désintégration de la " structure de plausibilité ", subit une subjectivisation, c’est-à-dire qu’elle serait en situation de marché et qu’elle devrait donc répondre aux besoins des individus. C’est sur cette théorisation que se fonde l’ouvrage.

Pour Lebeau, les deux positions citées plus haut représentent deux types de légitimation. Il s’agit, dans le cas du rapprochement entre la psychologie humaniste et la foi chrétienne — la première position —, de la légitimation par convergence. Les tenants de la seconde position légitimeraient la foi chrétienne par discontinuité. Par conséquent, les deux positions, malgré leurs divergences, ont pour fonction de re-légitimer la foi chrétienne. Puisque l’ouvrage vise à mettre en relief la fonction de cette légitimation, l’auteur a analysé les positions adoptées par le biais d’exemples. Les auteurs se rangeant du côté de la légitimation par convergence sont Jean-Luc Hétu, Laval Létourneau, Amanda Brideau, Léopold de Reyès, l’abbé Gérald Chaput et le père Germain Villemure.

Le deuxième chapitre de l’ouvrage est consacré à Jean-Luc Hétu. Trois de ses ouvrages ont été analysés. Hétu met en relief des éléments de l’œuvre de Maslow : les expériences-sommets ainsi que la réceptivité et la docilité au dynamisme de l’organisme. Hétu est classé dans la légitimation par convergence parce qu’il préconise une re-légitimation de la foi chrétienne associée à la notion de santé psychologique. Pour sa part, Laval Létourneau traite de la relation d’aide en pastorale et argumente que la personne humaine possède un dynamisme d’accomplissement et de réalisation de soi. Ceci constitue le thème central de la psychologie humaniste. À l’instar d’Hétu, il subjectivise le christianisme. Une analyse des publications d’Amanda Brideau et de Léopold de Reyès constitue le sixième chapitre de l’ouvrage. Pour Amanda Brideau, la psychologie humaniste constitue le seul courant capable d’harmoniser et de rétablir l’équilibre entre la foi en Dieu et la valorisation de l’être humain. De son côté, de Reyès veut créer scientifiquement une théorie de potentiel humain en relation avec Dieu. Il s’agit de la théorie sur le potentiel théologal, et celle-ci vise à légitimer la foi chrétienne dans un monde scientifique. Lebeau consacre aussi un chapitre à l’abbé Gérald Chaput et au père Germain Villemure. Chaput adopte une position similaire à celle de Hétu, c’est-à-dire qu’à la suite de ses études sur le counseling pastoral, il a conclu que la validité du discours du pasteur se fonde sur la santé psychologique de ce dernier. Villemure, dernier exemple de la légitimation par convergence, stipule que les formes de l’institution religieuse disparaissent au profit de l’expérience personnelle d’une vie intérieure. Tous ces exemples utilisés par Lebeau sont caractérisés par l’adoption d’un concept ou d’une valeur propre à la psychologie humaniste.

Les autres chapitres de l’ouvrage ont été consacrés aux tenants de la position opposée : la légitimation par discontinuité. Le père Louis Roy, dominicain, critique vertement, dans le troisième chapitre, la définition et le sens séculier attribué à la psychologie humaniste. Cela, tout en prônant l’écoute et l’acceptation profonde de soi. Il est un tenant de la légitimation par discontinuité parce que, tout comme l’Église, Roy reprend certaines valeurs de la modernité — par exemple, l’écoute de soi — et propose de nous en faire découvrir le vrai sens par le chemin de l’évangile. Pierre Pelletier, Jean-Marc Charron et le père Gaston Raymond, dominicain, sont les trois auteurs analysés au chapitre 5 de l’ouvrage. Tous trois tiennent un discours théologique et ont une perception particulière des pratiques humanistes. Pour eux, le mouvement du potentiel humain et la culture psychologique peuvent avoir un caractère presque religieux. En fait, ils voient, dans ces courants, des religions de remplacement. Par contre, tous trois préconisent que le christianisme est constitué d’une dimension réaliste. Ceci, contrairement à la psychologie humaniste qui fait miroiter des illusions à ses pratiquants. Ils légitiment tous la foi chrétienne sur un mode de discontinuité, mais Pelletier est le seul à voir certaines convergences entre le christianisme et la psychologie humaniste.

Les auteurs légitimant la foi chrétienne par convergence ont tous intégré des concepts et des valeurs caractérisant la psychologie humaniste. Cette association entre la psychologie humaniste et la foi chrétienne fait de cette dernière une réalité subjective. Manifestement, tous les auteurs avaient pour but de re-légitimer cette foi en perte de crédibilité. Édouard-Charles Lebeau précise qu’il ne s’agit ni d’un compromis avec la culture ambiante, ni d’une rupture avec la tradition chrétienne. En réalité, ces auteurs restent liés à la tradition chrétienne, la revendiquent et tentent de maintenir une continuité avec celle-ci. Cela, il le qualifie de " discutable " sous un angle théologique : " Ce lien, donc, plus ou moins élaboré avec la tradition, donne à penser que l’intégration d’un élément culturel séculier comme la psychologie humaniste n’est pas suffisante pour les fins d’une légitimation. " (p. 204) C’est ce qui amène Lebeau à parler d’un rapport paradoxal de ces auteurs à la modernité ; rapport qui est exprimé dans ce que Berger nomme le " déplacement du lieu de la certitude ". Ce déplacement s’opère entre le nomos (monde social) et l’individu. Tel que présenté par Lebeau, il s’agirait d’une volonté de conserver la même certitude dans un monde différent.

La légitimation par discontinuité ou les critiques à l’endroit de la psychologie humaniste est une position selon laquelle la vision de l’être humain avancée par la foi chrétienne est dite plus réaliste que celle proposée pas la psychologie humaniste. Cette position, comme l’autre position, vise à re-légitimer la foi chrétienne. Cette re-légitimation n’est pas, selon Lebeau, le seul point commun entre les deux types de légitimations. Tous les auteurs présentés accordent une importance considérable à la santé psychologique. Ces deux positions de légitimation sont en situation de marché. Le produit est le même, il s’agit de la foi chrétienne. Toutefois, la concurrence se situe dans l’apport d’une position en comparaison avec l’autre position. Il s’agit d’une question de distinction : " […] il sera de moins en moins facile de faire une distinction entre les deux sortes de produit, ce ne sera peut-être finalement qu’une question d’étiquette (le glaçage). " (p. 167) Berger a appelé cette distinction " le phénomène de différentiation marginale ".

En conclusion, il s’agit d’un livre étoffé, l’auteur fait référence à plusieurs thèses émises par une pléiade de spécialistes. C’est un sujet qui, malgré son degré de difficulté, est relativement accessible parce que bien vulgarisé par l’auteur. Les pistes de recherches proposées dans la conclusion sont très intéressantes pour le champ de recherche en sciences des religions. Cette analyse, menée dans les règles de l’art, ne nous laisse tout de même pas sans interrogations, notamment sur la position adoptée par l’auteur à l’égard de la psychologie humaniste. Lebeau accorde une importance aux thèses de cette psychologie sur la base de la " stratégie de légitimation ". Tel qu’énoncé précédemment, cet essai est fondé sur la théorie de Peter Berger. Au fond, nous pouvons nous interroger sur la pertinence de l’utilisation de cette théorie.

Mélanie Samson

Université de Montréal