Frédéric Monneyron, 2000, La nation aujourd’hui. Formes et mythes, coll. " Questions contemporaines ", Paris, L’Harmattan, 190 p.

 

Le concept de nation, tel qu’il est entendu aujourd’hui, fait de celle-ci une unité politique fondée sur des projets mis de l’avant par des individualités et non des groupes, ce en quoi la définition de la nation moderne tranche avec celle qui a eu cours au Moyen Âge et qui s’est perpétuée par la suite. Le concept de nation s’est beaucoup transformé avec l’avènement de la modernité : la nation-ethnie définie par les penseurs depuis le Moyen Âge a été mise en question par les projets politiques modernes, projets qui visent à mettre en valeur les droits des individus et le primat de la raison universelle. Frédéric Monneyron, dans son ouvrage La nation aujourd’hui. Formes et mythes, se penche sur la question de cette substitution de la nation édifiée sur des principes holistes par une nation sous-tendue par des normes purement individualistes. À l’aide de la mythanalyse élaborée par Gilbert Durand, Monneyron entend analyser l’avènement de quelques nations et examiner les formes mythiques qui en marquent les bases, mais aussi déterminer comment les mythes s’incarnent dans les institutions. Prenant pour point de départ le prédicat selon lequel toute société est fondée par un geste holiste créateur de lien social " qui trouve dans le mythe son vecteur essentiel " (p. 26), le chercheur s’attache à démontrer que la nation moderne, en apparence épurée d’influence mythique, demeure structurée (souvent à son insu) par la force créatrice du mythe et que, dans le passage qui mène des mythes aux constitutions, celles-ci demeurent la plupart du temps à la remorque de ceux-là.

L’ouvrage se divise en trois parties. Chacune de ces parties rend apparent un visage de la nation, en explorant d’abord les fondations anciennes, puis la configuration plus moderne. La première de ces parties jette un regard sur trois pays (l’Angleterre, les États-Unis et la France) qui ont atteint ce que Monneyron nomme " l’idéal-type de la nation " (p. 29). L’Angleterre, première nation moderne, est structurée par des mythes chrétiens et païens qui, à mesure qu’ils vont se séculariser, permettront le passage " de la souveraineté universelle à la souveraineté territoriale " (p. 33) et donneront corps à la notion d’individu (en tant que soubassement de la nation moderne). À l’aide de certaines figures mythiques hébraïques (Adam, Moïse, puis Sem et David), l’Angleterre se donne un pouvoir surnaturel ; la référence aux Saxons, quant à elle (en particulier au dieu germanique Woden), garantit un pouvoir temporel. Ces deux constellations mythiques se séculariseront peu à peu et, de la Magna Carta (ou loi divine protégeant le groupe) à la constitution britannique, s’effectuera l’émergence de la souveraineté individuelle et territoriale. Le " dosage assez harmonieux d’universalisme et de particularisme, voire d’individualisme et de holisme " (p. 45) qui caractérise l’Angleterre résulte en grande partie, selon Monneyron, du mélange de références monogénistes et polygénistes transmises par les mythes d’origine auxquels cette nation se réfère.

Le cas des États-Unis et de la France est tout autre, ces deux nations, par voie de rupture, ayant troqué les mythes d’origine pour des mythes de fondation (arrive alors le moment où l’histoire est remplacée par l’idéologie). Par-delà leur ressemblance avec les premiers Britanniques, les habitants des États-Unis se sont donné une " identification imaginaire aux Hébreux sous triple référence mythique : terre promise, paradis terrestre et nouvelle Jérusalem […,] rupture historique qui permet le retour au temps des commencements nécessaire à la fondation nationale " (p. 53). Les Américains se veulent le peuple élu et, se réclamant de la volonté divine, se dotent d’une constitution faisant des individus des égaux, dans un idéal de liberté. Cette constellation mythique sera cependant tempérée par le mythe biblique de Cham, qui incite à l’exclusion de certains groupes (dans le cas présent, il s’agira des communautés africaine et amérindienne) et fait planer la tentation de la communauté organique. La nation française, de son côté, trouve son mythe fondateur dans " une formule laïque qui organise toutes les constitutions républicaines " (p. 69). Le grand vœu de la Révolution française, vouloir la France une et indivisible, selon la devise de Danton, relève du mythe, ne serait-ce que par le culte de la patrie qu’il initie. Il faut voir la Révolution comme le désir de fonder une nation et, dans la devise que se donne ladite nation, de compenser le déclin du pouvoir royal — et, ainsi, assurer la cohésion du pays. " Le mythe de l’unité et de l’indivisibilité de la République s’analyse donc comme le mythe fondateur de la nation française moderne avec ce qu’elle implique : à l’intérieur intégration dans le tout français, indifférencié, identique et rejet, à l’extérieur, de tout ce qui n’entre pas dans le moule. " (p. 78-79)

La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée " La " nation inachevée " ", présente l’exemple de nations qui n’ont pas su atteindre à l’autonomie parfaite en tant qu’unités politiques. Le cas de la Suisse est révélateur à cet égard. Bien qu’elle soit aussi fondée sur des mythes d’identité (le mythe de Guillaume Tell, entre autres, joue ici à plein, mythe qui traduit le désir d’ " unité, produit d’une volonté à l’indépendance, dans la diversité, produit de l’affirmation de ses différences ", p. 94), la Suisse voit ceux-ci se rationaliser dans l’acte de neutralité qui la caractérise. Se repliant sur elle-même, la Suisse institutionnalise en quelque sorte ses mythes et, même dans la lutte contre la centralisation qui l’a longtemps particularisée, elle réactive " les traits psychologiques propres à Guillaume Tell, ceux de l’individualisme et de la solitude, [qui] fournissent […] un modèle de comportement politique " (p. 96). Sous la surface, le mythe perdure et, bien que sécularisé, il continue de transmettre des velléités d’unité. Ce qui ne sera pas le cas du côté de l’Allemagne qui, pour sa part, allie une ascendance adamique (chrétienne) à une filiation païenne (germanique). Les figures bibliques d’Adam et de Noé en tant qu’ancêtres de la lignée allemande planent sur le destin de ce peuple, tandis que celle du dieu Wotan lui donne son cachet germanique. Cette alliance permettra que se constitue la " notion de Kultur, caractéristique de l’Allemagne que l’on oppose à celle, anglaise et française, de Civilisation " (p. 112-113). Fidèle aux impératifs de l’Empire romain germanique, l’Allemagne instituera un nationalisme qui tient du modèle fédéral et imprégnera son organisation politique d’un holisme qui établira un sentiment de supériorité (le fameux " aryanisme "), lequel se perpétuera au fil du temps. L’État nazi et, par la suite, la nation allemande (après la Seconde Guerre mondiale), souscriront par ricochet " à la transcendance et l’autorité spirituelle qu’implique l’idée d’Empire ainsi qu’à la part d’universalisme que celles-ci contiennent ". (p. 119) L’Italie aussi récupère un mélange de christianisme et de paganisme (dans les figures d’Adam et de Noé d’une part, d’Énée d’autre part), mais, contrairement à l’Allemagne, ce n’est pas sur le mode de la juxtaposition que s’opère cette récupération ; la succession prend ici la belle part du processus. Les mythes d’origine qui se relaient entraînent le passage de la Rome païenne à la Rome chrétienne. Se développe en marge de cette succession la fascination de l’Empire, avec le contrecoup que cela implique : " Des mythes d’origine qui sont aussi des mythes impériaux […] rendent [l’Italie] peu apte à cette souveraineté territoriale autour de laquelle, avec la souveraineté de l’individu se fonde la nation moderne. " (p. 131) En voulant réconcilier les deux constellations mythiques, l’Italie hésite entre le holisme et l’individualisme. Ce dernier, sous apparence de centralisation, se verra mettre des bâtons dans les roues, et le renvoi automatique à l’Empire romain (avec son cortège de mythes) favorisera un holisme à petite échelle.

La troisième partie de l’ouvrage se veut une analyse d’une forme d’organisation sociale apparue récemment. Avec son titre " Au-delà de la nation ", elle invite à une réflexion sur la place prise par le concept de nation en ce début de XXIe siècle. En Europe, d’abord, l’avènement de l’Union européenne convie à la prise de conscience de l’écroulement de l’État-nation. La Communauté européenne, afin de prendre en compte tous les actants concernés, ne manque toutefois pas de se fonder " selon un dualisme qui allie un universalisme chrétien sécularisé en primauté de l’individu et des particularismes germaniques sécularisés en autonomies nationales " (p. 155). D’où le retour du spectre du Saint-Empire romain germanique. Le mélange de monogénisme chrétien et de polygénisme païen entrevu plus tôt perdure et structure les bases de ce système. D’un côté, les mythes d’origine (la figure d’Adam faisant office de catalyseur) s’institutionnalisent spirituellement dans l’institution papale ; de l’autre, sur le plan temporel, la germanité fondatrice donne la fonction guerrière. L’impact sur le mode d’organisation sociale n’est pas mince : un retour obligé au holisme si empreint de mythe s’effectue. Outre-Atlantique, la situation est semblable. L’ALENA s’organise autour des mythes fondateurs américains, il vise à une extension du mythe du paradis terrestre (bien que le mythe de l’exclusion semble toujours présent). L’ALENA n’est pas désir d’union politique, mais simple coopération, ce qui se reflète dans la facture ambivalente prise par l’accord, qui montre " les États-Unis écartelés entre la volonté d’assurer à tout individu […] la prospérité et le bonheur et la recherche, inquiète, d’une cohésion culturelle qui ne peut procéder que par l’exclusion de groupes entiers " (p. 168).

En définitive, l’ouvrage de Frédéric Monneyron, en rendant apparents les mythes fondateurs des nations occidentales les plus en vue, révèle un pan de l’imaginaire humain. Définissant le style propre de chaque nation par le biais des traces mythiques qui fondent celle-ci et qu’elle véhicule, l’étude conduit le lecteur à comprendre que toute institution est œuvre d’imagination et que, dans les formes que ladite institution prend, se dissimulent des implications qui en dépassent les simples contours matériels. La portée d’un tel ouvrage n’est pas négligeable et elle se révèle particulièrement prégnante quand vient le moment de constater, en fin de parcours, que plus les sociétés évoluent, moins elles se départissent de leurs rudiments fondateurs.

Jean-Pierre Thomas

Université de Sherbrooke