Christine de Montclos, 2000, Un pèlerin politique ? Les voyages de Jean-Paul II, Paris, Bayard, 225 p.

 

Christine de Montclos est une éminente spécialiste des positions du Vatican, et du pape Jean-Paul II en particulier, sur diverses questions internationales actuelles, entre autres les problèmes du Tiers-monde, de l’Europe, de la Yougoslavie et de l’ingérence humanitaire. Elle avait déjà publié un livre en 1990 sur les voyages de Jean-Paul II, ainsi qu’un ouvrage remarquable en 1999 sur le Vatican et la Yougoslavie, dont nous avons rendu compte dans Religiologiques (22, automne 2000, p. 291-292). Paul VI n’a fait que six voyages hors de l’Italie durant ses quinze années de pontificat, et seul le dernier de ceux-ci, en 1970, a duré plus de trois jours. Dans ce long voyage de quinze jours autour du monde, il avait visité une douzaine de pays et avait même été l’objet d’un attentat aux Philippines. J’ai eu la chance de faire ce voyage dans le même avion que Paul VI, en tant que journaliste-pigiste pour Radio-Canada, et j’ai pu constater alors de visu l’impact qu’un voyage papal peut avoir sur les populations visitées. Les papes qui se sont succédés avant lui, depuis la période de l’exil des papes, à Avignon, ne voyageaient pas hors des États pontificaux et de l’Italie.

Jean-Paul II, élu pape en 1978, avait de son côté passé plus d’un an au total hors du Vatican lors de son 90e voyage hors de l’Italie, en février 2000. Il avait à ce moment là visité plus de 120 pays. De Montclos s’est proposé d’étudier ces voyages dans leur dynamique pastorale, c’est-à-dire comme une nouvelle évangélisation, leitmotiv qui représente la dynamique même de son pontificat. Durant ces voyages, le pape fut généralement très bien accueilli par des foules immenses, mais certains pays n’ont pas pu être visités, pour des raisons politiques plus que religieuses, et certains voyages dans des pays catholiques ont parfois eu lieu dans un climat de contestation contre la centralisation excessive et le conservatisme chronique du Vatican à l’égard des églises locales. Les visites de Jean-Paul II ont quand même réussi, en général, à encourager et à stimuler les églises locales, grâce à la prédication prophétique et aux célébrations liturgiques, surtout auprès des jeunes, et aux canonisations et béatifications de nouveaux modèles de sainteté. Par son insistance sur la liberté religieuse, l’œcuménisme, et la nécessité de faire en sorte que la foi anime l’économie, le social et même le politique, Jean-Paul II s’efforce de laisser aux gens autonomie dans ces domaines, et d’éviter aussi la récupération de la religion par les détenteurs du pouvoir, tout en faisant un effort pour rencontrer les défavorisés et les laissés pour compte de la société de consommation actuelle.

De Montclos, à partir du chapitre 2, évoque les grandes lignes du pontificat de Jean-Paul II à travers les axes majeurs des propos tenus durant ses voyages de 1979. À la conférence de Puebla, il met en garde contre les idéologies de la haine, de la violence et du désespoir, tout en condamnant ceux qui ne respectent pas la dignité, la liberté, l’intégrité physique et psychique, la justice sociale, le droit aux biens essentiels, et la participation à la vie économique, sociale et politique. Il condamne l’exploitation et endosse l’option préférentielle (bien que non exclusive) pour les pauvres, ainsi que le combat pour la justice sociale avec les armes de l’esprit. Dans son premier voyage en Pologne, il insiste sur le droit des nations à l’existence, à la liberté, à l’indépendance et à l’épanouissement de leur culture. En Irlande et aux États-Unis, il condamne la violence meurtrière du terrorisme et la violence institutionnalisée contre les faibles, et il appelle à la réduction des armements et à la paix. En Turquie, il fait la promotion de la tolérance religieuse et de l’œcuménisme, tant avec l’islam qu’avec l’Église orthodoxe. En 1980, en Afrique, il évoque le devoir de solidarité avec les pauvres des pays du Sud de la planète pour abolir les injustices, les inégalités et la discrimination raciale.

Tout au long de son pontificat, il reviendra sur des thèmes fondamentaux comme la condamnation des idéologies d’extrême gauche et d’extrême droite, la défense des droits et libertés, et la promotion de la solidarité. Il renvoie le marxisme et le capitalisme néo-libéral dos à dos, et met de l’avant une doctrine sociale de l’Église renouvelée, qu’il présente comme une anthropologie chrétienne libératrice. Le pape stigmatise souvent les excès du capitalisme sauvage, ainsi que tous les totalitarismes inhumains. À Cuba, il condamne l’embargo américain et le néo-libéralisme et il récuse l’athéisme, alors qu’en Haïti duvaliériste, il exige des changements profonds. Aux Philippines, devant le président Marcos et son épouse, il attaque la loi martiale et les violations des droits humains, alors que dans le Chili de Pinochet, il parle du caractère inaliénable de la liberté et des droits de la personne. L’appel à la solidarité planétaire et au partage avec les plus pauvres, et la défense des droits humains aux niveaux individuel, social, culturel et national, demeurent en somme deux des axes principaux de la prédication courageuse et prophétique du pape pèlerin.

Le chapitre 5 traite de l’avenir de l’Europe, spécialement de la libération de l’Europe de l’Est, une autre des préoccupations majeures de son pontificat. La reconstruction de l’Église et de son unité passe selon lui par le combat contre l’individualisme, le relativisme, la surconsommation, l’égoïsme politique et économique, mais aussi par l’ouverture œcuménique à l’égard des protestants et des orthodoxes. Il veut que cette unité aille au-delà du christianisme pour englober aussi le judaïsme et l’islam, et même l’hindouisme et le bouddhisme, selon l’esprit des grandes rencontres interreligieuses à Assise, où la recherche d’une juste paix et du respect de l’environnement occupe la première place. La paix entre les hommes et avec la nature passe par la réconciliation entre les religions et par le dialogue interreligieux, dans les enseignements récents de Jean-Paul II.

Finalement, les voyages du pape dans plusieurs pays du Proche et du Moyen-Orient en l’an 2000 représentent en quelque sorte l’apothéose et la synthèse de tous ses efforts pour instaurer la paix et le dialogue entre les chrétiens, les juifs et les musulmans, et entre les chrétiens eux-mêmes. En suivant les traces d’Abraham, de Moïse, de Jésus, et de saint Paul, le pape réalise une série de pèlerinages en vue du rapprochement et de la réconciliation entre les divers groupes religieux. Ce qu’il veut avant tout, c’est une purification de la mémoire et une demande sincère de pardon pour les fautes passées, dans un contexte difficile où les contraintes politiques et religieuses sont gigantesques, pour ne pas dire insurmontables. Certaines déclarations du pape sur le peuple juif, sur la shoah, sur les divisions entre chrétiens, et contre la violence et le terrorisme, constituent des avancées remarquables dans les relations interreligieuses dans cette partie du monde.

Dans l’épilogue, l’auteure fait le bilan de vingt années de voyages de Jean-Paul II. Elle souligne le caractère unique et l’extraordinaire cohérence entre les points forts de la démarche du pape : réunification de l’Europe, réconciliation entre les religions abrahamiques, et solidarité planétaire dans l’esprit d’Assise. Sans vouloir évaluer et mesurer avec précision les résultats de ces voyages pastoraux, l’auteure en relève trois effets évidents. Par leur médiatisation, ces voyages ont été des révélateurs et des catalyseurs, par exemple sur la situation des autochtones, des réfugiés et des autres victimes de la guerre, et des populations vivant sous des dictatures (plusieurs dictateurs en fait sont tombés dans les mois suivant une visite du pape). Ces voyages ont aussi contribué à une certaine unification du genre humain et des croyants grâce à leur insistance sur la paix et les valeurs communes. Dans plus de 2 000 discours, le pape a tenté de mobiliser les consciences, pour la défense de la liberté et des droits humains, pour sauver le politique par un retour à l’éthique, et pour abattre les murs de la haine et de la honte, et ceux de la méfiance et de la méconnaissance mutuelle.

Certains parlent déjà de Jean-Paul II comme de l’un des plus grands papes de l’histoire de l’Église, malgré certaines lacunes dues probablement à son origine familiale et nationale. Ces voyages remarquables ont modifié profondément l’image de la papauté, voire même du catholicisme. La barre est dorénavant très haute pour le successeur éventuel de ce personnage titanesque que des centaines de million d’humains ont vu, entendu, et aussi admiré. L’ouvrage de Christine de Montclos a le mérite de nous montrer, sans mièvrerie hagiographique complaisante, le rôle complexe et difficile de pasteur universel et de diplomate de Dieu que remplit le successeur actuel de Pierre. Elle nous fait aussi réfléchir sur la place changeante de la religion, du catholicisme en particulier, et tout spécialement de la papauté, dans un monde en pleine effervescence économique, politique et culturelle, où la guerre des dieux continue de faire rage.

Jean-Guy Vaillancourt

Université de Montréal