Raymond Lemieux

Le fanatisme ou les jeux pervers du sacré et du pouvoir

Au commencement, il y a le manque, il y a l’impossibilité d’assurer le fondement de nos constructions de sens, de garantir le consentement de l’autre à nos visées sur le monde. Et corrélativement, il y a le recours à l’Autre qui permet de colmater l’inachèvement de ces constructions, d’en garantir la créance et d’asseoir la possibilité d'habiter le monde avec l’autre. Le fanatisme est une réponse particulière à cet inachèvement qui oppose ses certitudes à la fragilisation généralisée du sens dans nos sociétés. Certitudes d’autant plus absolues que le sujet en appelle à une expérience absolument singulière de l’Autre, un " tout-ici-maintenant " objet d’une pure attestation qui va sans dire et l’isole dans le cercle de son propre langage.

Le pouvoir, quant à lui, repose sur une instrumentalisation de l’autre, sur un déni du manque qui, à la contingence de tous les sens, oppose la pérennité du sien, qui, sur l’arbitraire de sa propre construction sociale, appose le sceau de la nature et de l’éternité.

En regard de l’un aussi bien que de l’autre, la fonction des sciences des religions est de rendre l’individu à sa position de sujet éthique, d’assumer cette fragilité du sens et de faire advenir au langage des solutions de civilisations à l’absence de l’Autre.

Giovanina Gomes de Freitas Olivier

Religion et mondernité : une ébauche de la spiritualité postmoderne

Malgré certaines prévisions, l’avenir de la modernité n’a pas été la fin de la religion. Au contraire, il a engendré de nouvelles dynamiques de la spiritualité qui n’épuisent pas les religions historiques mais qui vont chercher dans leur univers symbolique des contenus plus ou moins adaptés aux besoins et aux expectatives de la vie contemporaine. La thématique de la guérison est typique des transformations subies par le religieux dans le contexte de la sécularisation : une guérison totale, immédiate, définitive, et accomplie dans l’ici-bas. Dans le présent article, nous avons voulu énumérer certaines caractéristiques que, d’après les réflexions de Danièle Hervieu-Léger et de Françoise Champion, nous ont paru essentielles à la compréhension de cette " nébuleuse mystique-ésotérique " qui règne en Occident. Nous concluons que les quêtes de la spiritualité contemporaine ne s’opposent pas à la quête moderne du bonheur individuel.

Patrice Brodeur

Pour faire place à l’étude critique appliquée de la religion

Les " experts en religion ", s’ils reconnaissent la pertinence sociale de l’étude critique de la religion, n’ont pas su se pencher sur les implications qu’une intégration réelle des dimensions théorique et pragmatique requiert afin de mieux articuler l’interdépendance entre le monde de la production intellectuelle académique et celui des réalités humaines parmi lesquelles nous baignons en plein état de symbiose aiguë.

L’article entend montrer la nécessité de définir rigoureusement (théorie et méthode) une nouvelle sous-discipline de l’étude critique de la religion : l’étude critique appliquée de la religion.

Cette définition et cette sous-discipline devront essentiellement s’appliquer à intégrer les dimensions théorique et pratique de l’étude critique de la religion, c’est-à-dire à penser la pertinence sociale de l’étude critique de la religion en continuité avec les conditions concrètes de son application dans une multitude de domaines où interagissent divers acteurs sociaux.

 

Baccar Gherib

Raison et Tradition dans " l’Auto-authentification " du Coran

Cet essai se propose de réfléchir sur la stratégie d’auto-authentification adoptée par le Coran. Cette dernière s’appuie, en apparence, sur l’autorité de la raison et vise à discréditer le discours des dénégateurs qui se réfèrent à leur tradition et aux croyances de leurs ancêtres. Or, nous montrons que, dans sa rhétorique, le Coran utilise moins la raison que le défi et …la tradition biblique !

Jacynthe Tremblay

La relation " je-tu " dans la philosophie de Nishida

Cet article s’efforce de fournir une interprétation de la notion de relationalité chez Nishida Kitarô (1870-1945), notamment à partir de l’essai intitulé " Je et tu " (1932). Il introduit en premier lieu la notion de " soi personnel " par le biais d’une critique du " je " individuel d’une part, et d’un rappel des implications du mot-principe " je-cela " chez Buber. Après avoir posé par la suite au début de la seconde section les paradoxes de l’inaccessibilité de la conscience de l’" autre absolu ", l’auteure montre que la société est le " lieu " (basho) de la rencontre entre le " je " et le " tu ". La troisième section s’ouvre sur une confrontation entre Buber et Nishida concernant la relation " je-tu " et ce, par l’entremise des notions nishidiennes d’ " auto-négation " et de " néant absolu ". Situés dans l’histoire et englobés par le néant absolu, le " je " et le " tu " entrent en relation sous différentes modalités, lesquelles trouvent leur accomplissement dans la très importante notion d’" éveil à soi " (jikaku).

 

Patrick Bruneteaux

Le dédoublement positif. Les dimensions de la sacralité individuelle dans les États modernes sécularisés

Sur le plan religieux, le dédoublement est la forme pratique du désir d’immortalité. L’homme se sait mortel et il ne peut accepter cette réalité que s’il se dit qu’une part de lui est non périssable. La figure du double, en somme, renvoie à la construction d’une sur-puissance qui vient calmer l’horreur du cadavre en putréfaction.

La forte poussée de sécularisation institutionnelle qui travaille la modernité occidentale depuis le XVIIIe siècle ne renvoie pas à la disparition du sacré (et du désir d’immortalité). Sans pour autant postuler l’existence d’une sorte d’invariant anthropologique, force est de constater que la religiosité n’est pas disparue, mais qu’elle s’exprime sur d’autres modes.

L’article, prenant acte des " déplacements de l’expérience du sacré " (D. Jeffrey) dans les sociétés occidentales tendanciellement sécularisées, pacifiées et individuées, explore les figures actuelles du dédoublement.

Olga Hazan

Les stratégies rhétoriques dans la peinture sacrée de la première Renaissance italienne

L’étude de quelques peintures du Quattrocento, dont quatre provenant de la collection des œuvres italiennes du Musée des beaux-arts de Budapest, révèle que les peintres, à cette époque, se servent de stratégies rhétoriques picturales qui opèrent à plusieurs niveaux, la perspective linéaire leur permettant d’articuler des espaces qui donnent toute leur ampleur aussi bien au sacrifice du Christ pour l’humanité qu’à leurs propres talents artistiques. En confrontant le spectateur à une multiplicité d’espaces par rapport auxquels il est invité à se situer, les univers sacrés auquel il aspire lui étant présentés comme accessibles à la condition de son acceptation du mystère chrétien, les peintres en profitent pour exploiter cette rhétorique à leur avantage, en faisant valoir la part miraculeuse de leur aptitude à représenter ce mystère.

 

Jean-René Milot

les médias à l’heure de l’islam et un spécialiste de l’islam à l’heure des médias

À l'occasion du 11 septembre, des spécialistes en sciences des religions, et tout particulièrement des islamologues ont été massivement mis à contribution par les médias. Quelles conclusions peut-on tirer de cette collaboration entre deux mondes dont les intérêts et les modes de fonctionnement ne coïncident pas toujours ?