André Beauchamp. 1996. Gérer le risque, vaincre la peur. Montréal : Bellarmin.


André Beauchamp a déjà publié plusieurs ouvrages importants en philosophie de l'environnement. Ancien président du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, théologien et philosophe spécialisé dans le domaine de l'éthique, consultant chevronné sur les questions de participation du public dans la gestion des activités pouvant avoir un impact sur l'environnement, il est la personne toute indiquée pour nous livrer le fruit de ses recherches et de ses réflexions sur les problèmes éthiques soulevés par la gestion du risque, qu'il perçoit comme une question sociale plutôt que comme une discipline purement scientifique ou technique. Pour lui le risque, c'est la mesure d'un danger, alors que la peur est une alerte précise, moins indéterminée que l'anxiété ou l'angoisse. Beauchamp base son livre sur les distinctions entre l'évaluation du risque (risk assessment) et la gestion du risque (risk management), et entre l'équité sociale (substantive) et l'équité procédurale. L'équité, qui n'est pas l'égalité, lui semble la question ultime à considérer dans la gestion du risque. Le défi crucial est donc de gérer le risque équitablement et par là de réussir à vaincre la peur, d'où le titre plutôt original de son ouvrage. Ce défi est de taille, car il y a actuellement très peu de travaux de publiés en français sur la gestion du risque, alors que les écrits sur la gestion des catastrophes et les études d'impacts sont plus étoffés et plus nombreux. Beauchamp est convaincu, en fin de compte, que «la gestion du risque n'est qu'une des facettes d'une question plus large, plus complexe et plus troublante, qui est celle de la peur» (p. l6).

Le premier chapitre aborde cette distinction entre la peur et le risque, d'un point de vue culturel, historique et social. Le risque est ambigu; il est souvent occasion de croissance, d'ouverture et de défi, mais il peut aussi être dangereux et déraisonnable. Risquer, c'est parier, c'est choisir entre deux possibilités, c'est jouer le tout pour le tout, c'est être complètement humain, et exercer pleinement sa liberté. La peur, par contre, est un mal, une angoisse ponctuelle face au danger réel ou perçu comme tel. Elle peut aussi être raisonnable, quand le danger existe bel et bien. De plus, elle est souvent: «le commencement de la sagesse». Elle peut être individuelle ou collective, spontanée ou réfléchie, permanente ou cyclique.

Le deuxième chapitre centre l'attention sur l'évaluation du risque, qui est différente de sa perception, de sa gestion et de sa communication, et qui vient toujours davantage en amont de ces trois étapes subséquentes. Le risque s'évalue par des calculs mathématiques objectifs. L'évaluation elle-même se déroule en 5 sous-étapes ou composantes: l'identification des dangers, l'analyse d'exposition, la caractérisation de la dose - réponse, la caractérisation du risque lui-même et en dernier lieu, l'analyse proprement dite du risque, qui sert à déterminer finalement l'acceptabilité de celui-ci. Ce chapitre se termine par des considérations éthiques sur l'évaluation des risques. Par exemple, les acteurs ont parfois intérêt, malheureusement, à définir le problème du risque à leur avantage au lieu de chercher à établir la vérité. Dans ce deuxième chapitre, l'auteur soulève d'autres questions éthiques, par exemple la distinction à établir entre les démarches scientifiques objectives et les considérations plus subjectives concernant les valeurs. Il y est aussi question de l'omniprésence de l'incertitude, que ne résolvent pas l'expérimentation, le cas du pire scénario et le recours aux statistiques de probabilité. Enfin, il y a toute la question des «droits» des animaux, et celle de l'honnêteté du chercheur, deux questions d'actualité qui sont fort complexes et que Beauchamp analyse avec finesse.

Le chapitre trois traite de la seconde étape, qui se situe entre l'évaluation et la gestion du risque, à savoir la perception de celui-ci. Le public (potentiellement) affecté a des perceptions différentes de celles des experts, qui sont souvent au service des promoteurs. Le risque varie selon nos façons de le percevoir, selon le stress ou la confiance qui nous tenaillent. Beauchamp reproduit un tableau du BAPE inspiré de Covella, qui dresse la liste de l6 facteurs qui influencent la perception du risque, ainsi que la classification tripartite d'André Delisle sur les facteurs qui ont une influence sur la perception du risque (références personnelles, caractéristiques des effets, et capacités de gestion), qui comprend elle aussi un total de 16 facteurs (voir pp. 65-67) assez semblables à ceux du BAPE. Les perceptions du public peuvent être, et même doivent être, étudiées sociologiquement, car il y a souvent un gouffre entre l'analyse du risque par les experts et sa perception par le public. Les études sur la perception ouvrent la recherche scientifique à des considérations sociales, par exemple au fait que les pauvres sont exposés à de plus grands risques que les riches dans leurs milieux de vie respectifs.

Le chapitre 4 examine les processus décisionnels de la gestion du risque. Pour les dépenses en santé, pour des barrages, pour les déchets, il n'est pas facile de trancher quand les ressources financières du gouvernement sont rares. La prudence, vertu éminemment positive, comprend trois étapes: la délibération, le jugement, et la décision qui est le passage à l'acte. Elle n'a rien à voir avec la pusillanimité et l'indécision. Elle suppose le recours aux valeurs autant qu'aux faits. La gestion du risque, en somme, relève du jugement professionnel, de la comparaison adaptative, et de l'analyse formelle (vg. analyse coûts-bénéfices, analyse multi-critères) mais elle a aussi un côté un peu plus subjectif chargé de valeurs et centré sur la qualité morale du décideur.

Au chapitre 5, l'auteur est amené à chercher les critères éthiques en jeu dans la gestion du risque. Il y centre l'attention sur l'équité sociale qui est au coeur du débat sur la gestion du risque. Beauchamp discute ici de la différence entre la morale et l'éthique, entre l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité que Max Weber a si bien caractérisées et entre l'approche utilitariste aujourd'hui dominante et la position anti-utilitariste et procédurale de Rawls. Il considère finalement que l'équité évoque la justice idéale améliorée, la loi tempérée par l'amour, la «fairness» (c'est-à-dire la transparence des procédures, l'égalité des chances pour tous et le partage des nuisances), le respect du bien commun et des droits individuels, la civilité (au sens de Denis Duclos), la répartition juste des avantages et des inconvénients et le fait de traiter l'humanité comme une fin et non comme un moyen (Kant).

Au chapitre 6, il est question de l'équité procédurale. Les deux grands critères éthiques du risque étant l'équité d'une part et la prudence de l'autre, les diverses sections de ce chapitre portant respectivement sur le consentement éclairé, le principe de précaution, la justice procédurale et le risque raisonnable viennent compléter la discussion de l'équité dans la gestion du risque amorcée dans les chapitres précédents.

Le chapitre 7 traite de la quatrième grande étape concernant le risque, à savoir la communication concernant celui-ci. Le gestionnaire doit gérer les risques réels, mais il doit aussi gérer les risques appréhendés, ce qui suppose une connaissance élargie des phénomènes, et donc aussi la communication entre les promoteurs et les publics. Domaine complexe, puisqu'on nage ici dans l'incertitude et souvent en plein climat de méfiance. D'où le besoin d'authenticité, de crédibilité, et aussi de transparence pour éviter la manipulation, la dramatisation excessive, voire la fraude. La création d'un groupe d'experts crédibles et soutenant des opinions opposées est proposée comme une solution intéressante pour aider à contrer les abus en situation de crise.

Le huitième et dernier chapitre s'intitule: l'entreprise et l'environnement. Beauchamp y aborde la question de la responsabilité éthique de l'entreprise à l'égard du risque et de l'environnement en général, au delà de celle des experts de l'État, et de l'opinion publique, obnubilée qu'elle est par son souci de rentabilité à court terme. Bien sûr, il y a dans sa responsabilisation sociale et environnementale une amorce de conscientisation, qui est cependant, parfois, une stratégie de séduction autant qu'une conversion authentique. C'est une démarche, en somme, pour humaniser, mais aussi pour sauver et faire croître l'entreprise. Beauchamp est fasciné par les efforts des frères Winter, deux entrepreneurs allemands qui ont écrit un livre plutôt intéressant pour montrer comment ils ont verdi leur entreprise afin d'en faire un modèle pour d'autres industriels, étant donné que l'environnement commence à rapporter au plan économique. Mais il est sensible aussi aux arguments d'Aktouf, de Faber et surtout de Le Mouël, pour qui l'entreprise est foncièrement immorale dans sa recherche effrénée de profits. Ce dernier chapitre se clôt par quatre pages de «Notes complémentaires sur la gestion de catastrophe» qui sont largement inspirées des excellents écrits d'Hélène Denis, l'experte québécoise en la matière. La catastrophe, c'est le cas extrême d'une crise aigüe dont les incertitudes sont multiples et interreliées, qui est imprévisible et qui a souvent des effets démesurés. Elle est donc infiniment plus difficile à gérer que le risque et la crise normale, ce qui n'empêche pas qu'on doive se préparer le mieux possible pour y faire face quand elle surviendra, et même pour tenter de la prévenir dans la mesure du possible.

La conclusion revient sur la distinction entre, d'une part, le risque, une situation objective probable, déchiffrable, et d'autre part le danger, une réaction subjective devant la menace, capable de déraper en frayeur paralysante, voire même en terreur. Les risques actuels sont surtout des risques de type technologique plutôt que des risques d'accidents ou de catastrophes naturels. La gestion de tels risques déborde largement la question de leur mesure. Quant à la victoire sur la peur, elle suppose, entre autres, de la lucidité, du courage, de la solidarité, et surtout une vertu de plus en plus prisée appelée précaution. Plutôt que de céder à la peur face au risque, mieux vaut donc tenter de l'évaluer avec précision et de le gérer sérieusement et prudemment tout en respectant l'équité entre les personnes et les groupes.

Ce petit livre, en somme, nous éclaire beaucoup sur la façon de gérer le risque et de vaincre la peur qui souvent l'accompagne. Il nous montre comment concilier l'éthique et la technique, ainsi que la générosité et la rationalité, dans nos rapports avec l'environnement. À cause de sa riche expérience dans le domaine et de sa façon très claire de s'exprimer, Beauchamp a réussi un tour de force avec ce livre. C'est à espérer qu'il continuera longtemps à nous livrer, comme il l'a fait avec une fréquence accrue depuis quelques années, d'autres synthèses magistrales sur un volet ou l'autre de la philosophie de l'environnement, un domaine nouveau dans lequel il est devenu une référence incontournable au Québec et même dans toute la francophonie. Les sciences sociales de l'environnement ont besoin de ce genre de contribution, en éthique de l'environnement tout particulièrement, dans leur construction de nouveaux paradigmes à la fois scientifiques et normatifs.

 

Jean-Guy Vaillancourt
Université de Montréal

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