François Boespflug, Françoise Dunand et Jean-Paul Willaime. 1996. Pour une mémoire des religions. Paris : La Découverte.


La place considérable occupée par les religions dans l'actualité internationale semble proportionnelle à l'«inculture» du grand public à l'endroit des religions du monde, et de l'histoire du christianisme en particulier. La preuve du déclin de la «culture religieuse» dans la société française n'est plus à faire, celui-ci conduit irrémédiablement vers une perte de la mémoire collective. Pour ne prendre qu'un seul exemple, seulement 15% des élèves du secondaire étaient capables, selon des chiffres de 1989, de nommer correctement les quatre évangélistes (p. 115). Comment peut-on «remédier à ce qui est perte d'une mémoire, dépossession d'un héritage culturel [...] et qui semble bien en même temps entraîner la disparition de valeurs auxquelles le message religieux est traditionnellement lié?» (p. 7) Voilà la question centrale à laquelle se propose de répondre ce livre.

En outre, les auteurs brossent un tableau général de la situation actuelle de la religion dans nos sociétés occidentales désacralisées. Plus particulièrement, ils analysent - statistiques à l'appui - les différentes facettes du phénomène religieux dans l'Hexagone. De plus, ils donnent un aperçu des problématiques relatives à l'«acte de croire». Par ailleurs, ils mettent en évidence la perte des repères traditionnels qui favorise «le développement d'un marché des offres religieuses» (p. 36). En effet, les métamorphoses que prennent le sentiment religieux à l'heure du New Age conduisent les consommateurs d'exotisme vers les cimes du nirvana ou dans les cavernes obscures des sectes. Dans cette «ultramodernité» ce n'est pas la fin du religieux, pensent les auteurs, «c'est le religieux autrement» (p. 59). En lisant certains passages, on a parfois l'impression de sentir une sorte de nostalgie du temps passé où les mêmes croyances étaient partagées par tous.

Dans un autre registre, la transmission du savoir religieux à l'école publique est au coeur des préoccupations des auteurs. En effet, tous les aspects de l'enseignement de l'histoire des religions ont été passés en revue: les obstacles et les enjeux y sont présentés d'une manière convaincante. Par un enseignement d'histoire des religions, les auteurs pensent à «une histoire au présent, attentive au rôle des religions dans le monde contemporain et au paysage socioreligieux actuel» (p. 186). Il y a longtemps que l'on n'a pas vanté les mérites de l'histoire des religions comme clef essentielle de la compréhension de la culture occidentale; sans compter l'importance de cet enseignement pour rendre intelligibles des pans entiers du patrimoine mondial (p. 165). À leurs yeux, il ne fait aucun doute qu'une approche déconfessionnalisée demeure possible dans le cadre de l'école laïque. Leur plaidoyer en faveur de cette approche et les arguments mis de l'avant pourraient désarmer tous les critiques. En fait, l'ouvrage est un véritable manifeste de l'enseignement de l'histoire des religions à l'école publique.

Dans la conclusion, les auteurs mettent en garde les autorités: il faut éviter le piège de la survalorisation du patrimoine national en plaidant pour une «laïcité ouverte». En d'autres termes, la célébration à outrance - comme on a pu l'observer récemment à l'occasion de certaines grandes manifestations - des racines religieuses de la France risque de glisser sur la pente dangereuse du nationalisme à tout crin. Pour éviter une telle situation, il doit y avoir une ouverture sur les religions qui façonnent, à l'heure actuelle, l'identité nationale. N'oublions pas, la France n'a pas de religion, seuls les Français en ont une. Enfin, si «la cause de l'histoire des religions à l'école est mieux comprise par l'opinion et mieux entendue par les responsables de l'Éducation nationale, notre objectif sera atteint» (p. 191). En rétrospective, les auteurs ont pleinement rempli leurs objectifs. Pour terminer, une digression s'impose. Les fonctionnaires du gouvernement québécois qui devront, un jour ou l'autre, se pencher sur le même épineux dossier, pourraient à la lecture de cet excellent ouvrage, tirer des enseignements pratiques.

 

Michel Gardaz
Université américaine du Kirghiztan

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