Laurent Cohen. 1997. Le roi Salomon. Paris : Seuil.


Journaliste vivant à Jérusalem, Laurent Cohen nous propose ici un essai qui combine mémoire et fantaisie sur un personnage hors du commun: le roi Salomon. Pour ce faire, il puise constamment aux nombreuses méditations juives qui ont traversé les siècles. Depuis les oeuvres de Philon d'Alexandrie et de Flavius Josèphe, jusqu'aux penseurs les plus modernes, en passant par les exégètes médiévaux, ces textes présentent un même souci: suggérer tous les non-dits possibles du texte thoraïque. C'est ainsi que par-delà le personnage de Salomon, tel qu'il apparaît dans quelques brefs chapitres du Tanak (voir 1 Rois 1-11 et 2 Chroniques 1-9), se superpose la figure du Salomon forgé par des commentaires d'inspirations mystiques, philosophiques ou allégoriques. Bien entendu, le portrait qui s'en dégage s'en trouve forcément non historique.

Or, c'est sans doute ici la principale faiblesse du présent livre. Certes, d'entrée de jeu, Laurent Cohen admet que le portrait de Salomon qu'il nous présente n'est «peut-être pas rigoureusement "historique"» (p. 13), mais cet avertissement fait sans grande conviction est nettement insuffisant; pire encore: il témoigne d'une profonde naïveté. Celle-ci, malheureusement, traverse l'ensemble de cet essai. Quelques exemples suffiront à illustrer mon propos. Il est bien connu que la tradition juive, comme la tradition chrétienne d'ailleurs, affirme que Salomon aurait composé le Cantique des cantiques au temps de sa jeunesse, les Proverbes à l'âge adulte et Qohélet dans sa vieillesse (voir par exemple Talmud de Babylone, Baba Bathra 15a). Mais vouloir accorder à cette affirmation une valeur biographique et historique, sur la simple base que les anciens l'ont enseigné, (voir les pp. 17-18; 56-57; 72-73; 78-79; 100; 112-113; 130) relève d'un argument d'autorité qui n'a aucun poids pour l'exégète moderne. Du point de vue strictement historique, il n'est pas plus sérieux d'affirmer que Salomon aurait écrit au soir de sa vie Qohélet 7,3 («l'austérité vaut mieux que le rire», [traduction discutable]) pour nous renvoyer au douloureux épisode familial qui est raconté en 1 Rois 1 (p. 33). Il est tout aussi dérisoire d'écrire que Qohélet 9,8 («Qu'en tout temps tes vêtements soient blancs, et que l'huile ne cesse de parfumer ta tête») est un verset «dont la portée "autobiographique" est attestée par quelques documents anciens» (p. 45); l'affirmation est d'autant plus frivole que Laurent Cohen ne donne aucune référence à l'appui. Certes, ces anciennes interprétations peuvent très bien interpeller le chercheur, mais aucunement l'historien qui tente de reconstituer les principaux événements contemporains de Salomon ou de l'auteur du livre du Qohélet qui vécut plusieurs siècles après ce grand roi.

Ces nombreuses remarques plutôt fondamentalistes qui traversent l'ensemble du présent livre s'accompagnent aussi de propos carrément anachroniques: par exemple, aucun historien sérieux ne pourra suivre Laurent Cohen lorsqu'il écrit que Salomon fut monothéiste ou, mieux encore, qu'«une source [on ignore laquelle] précise que, du vivant de Salomon, il y eut cent cinquante mille conversions au culte monothéiste. Et si ce chiffre, trop rond, ne saurait raisonnablement être tenu pour exact, il n'en indique pas moins que de très nombreux visiteurs durent se montrer sensibles au message religieux que l'on professait alors à Jérusalem» (p. 128). En bref, il m'apparaît très problématique de considérer les témoignages anciens, que ce soient les livres des Rois et des Chroniques ou les textes midrashiques et talmudiques, comme autant de biographies de Salomon (voir encore les pp. 46; 80 note 4; 91; etc.).

En outre, les remarques carrément polémiques à l'égard des exégètes chrétiens, des lecteurs qui lisent la Bible comme une oeuvre littéraire parmi tant d'autres ou des «portes-paroles d'un féminisme radical et quelque peu niais issu de la contre-culture du début des années 1970» (voir par exemple les pp. 37; 41; 59; 65; 105-106; 131;133) sont non seulement superflues, puisqu'elles n'ajoutent rien à la pensée de l'auteur, mais aussi superficielles; il aurait donc mieux valu que Laurent Cohen s'en tienne à rappeler les non-dits possibles du récit thoraïque à l'aide des anciens commentaires juifs dans le seul but de nous donner à penser sur notre propre condition humaine.

Malgré le fait que la dimension historique de l'exégèse est complètement escamotée alors que Laurent Cohen prétend, entre autres choses, reconstituer la biographie de Salomon, quiconque est intéressé à mieux connaître l'histoire fascinante de la réception de la figure légendaire du roi Salomon dans la tradition juive trouvera ici de quoi alimenter sa réflexion.

 

Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal

Sommaire des recensions / Page d'accueil