Pierre Cousin, Christine Fourage, Kristoff Talin. 1996. La mutation des croyances et des valeurs dans la modernité. Une enquête comparative entre Angers et Grenoble. Paris : L'Harmattan (coll. «Logiques sociales»).


Ce livre est une belle démonstration principalement quantitative portant sur une étude comparative de systèmes de valeurs entre deux villes, Angers et Grenoble, géographiquement situées dans des départements français différents. La démarche d'ensemble comprend l'administration d'un questionnaire auprès de 747 personnes, dont les groupes d'âge varient entre 23 et 42 ans (450 questionnaires à Angers, 297 à Grenoble), et des entretiens semi-directifs menés avec des enquêtés Angevins. C'est par le biais de l'adhésion à des valeurs, plus facilement repérables que les croyances ou les idéologies, et liées au contexte de la modernité, que l'analyse prend forme. S'inscrivant d'emblée à l'encontre de «l'ère du vide» de G. Lipovetsky, les auteurs illustrent notamment la tension existante entre l'intériorisation de valeurs tels la famille, l'amour, le travail, la liberté, et leurs réarticulations spécifiées (contexte socio-démographique, genre, génération, degré de croyances et de pratiques religieuses, attitudes politiques). Ils posent les jalons de cette tension dialectique entre l'individu et la société de façon explicite. «nous aurions au niveau collectif la prédominance de valeurs collectives de base constituant une sorte de tronc commun assez largement accepté (...). Par contre, dans la sphère individuelle, (...), la diversité des valeurs serait aussi grande que peut le permettre le respect de ce minimum commun» (chapitre 1, p. 17).

L'étude est constituée de cinq parties. En plus de camper l'angle d'analyse choisi, le premier chapitre situe le contexte comparatif des deux villes retenues (évolution démographique, morphologie religieuse, description socio-démographique). La seconde partie constitue l'amorce de l'analyse de la recomposition des systèmes de valeurs des enquêtés, celle des croyances et des attitudes religieuses. Malgré les similarités au plan des attitudes religieuses, les Angevins demeurent plus favorables aux rites religieux. La génération des 28-32 est celle qui opère une rupture à l'égard des rites religieux (communion, confirmation, profession de foi) et qui, parallèlement, privilégie les rites de passage (baptême, mariage et enterrement). Les auteurs y lisent la «présence d'un groupe en pleine constitution et qui choisit des valeurs délibérément a-religieuses» (chapitre 2, p. 85). Le troisième chapitre, second axe d'analyse, traite de l'étude du rapport au monde social et politique. Un des effets de la modernité serait la transformation de l'importance accordée aux valeurs collectives et à l'engagement social. La nature contemporaine de l'implication sociale peut être considérée comme des gestes individuels ponctués (don d'argent) pouvant aussi s'inscrire dans une visée humanitaire qui est plus développée à Grenoble. En quatrième lieu, les auteurs s'intéressent à l'espace occupé par des valeurs traditionnelles dont la famille et le travail. La famille, objet de remise en question dans les années soixante-dix, constitue dans l'époque contemporaine, marquée par des changements au plan du marché du travail, une «valeur refuge» (chapitre 4, p. 120). Les auteurs soulignent aussi la place accordée à la défense de l'environnement, au développement de la science et à la recherche sans toutefois se prononcer sur la pérennité de ces préoccupations. Dans le dernier chapitre, les auteurs font ressortir que la génération, le sexe et la dimension écologique (dimension géographique et contexte local) informent les systèmes d'attitudes des enquêtés. Bien qu'il existe des variations (âge, ampleur, sexe) dans la recomposition des systèmes d'attitudes, la génération des 28-32 se distingue particulièrement. De par sa trajectoire sociale et personnelle, ce groupe d'âge est celui qui se distancie le plus des valeurs familiales et religieuses. Il apparaît aussi celui qui exprime le plus fort besoin de transmettre à ses enfants l'éducation reçue.

Dans la conclusion, par l'intermédiaire des variables retenues (génération, dimension écologique, appartenance religieuses, attitudes politiques, sexe et références symboliques), les auteurs réitèrent l'existence de deux sous-cultures religieuses caractérisant les villes retenues. Grenoble est une ville davantage pénétrée par des valeurs de la modernité et de la sécularisation et le taux de pratiques religieuses est plus faible qu'à Angers. Cependant, l'appartenance religieuse relève de la conviction. À Angers, la dimension religieuse fait encore partie de la culture environnante et la dimension expérientielle de la croyance semble moins forte qu'à Grenoble. L'appartenance religieuse s'inscrit davantage dans la tradition. Il est intéressant de constater que les catégories «croyants pratiquants irréguliers» et «croyants non pratiquants» seraient plus sensibles à des religions minoritaires et aux croyances parallèles. Si une portion des enquêtés se décrivent aussi comme «incroyants», (typologie religieuse, chapitre 2, p. 67), plus de la moitié des personnes interrogées ne peuvent être considérées comme étant animées par des croyances religieuses ou anti-religieuses. Ce constat met en lumière l'évolution moderne du croire qui se présente davantage comme «une auto définition de la religion et des croyances aux contours flous» (conlusion, p. 136).

Il s'agit d'une étude où l'emphase est mise sur les variations, sur une analyse in fine à l'image de la description faite par les auteurs. En ce sens, ce livre contient une richesse d'informations contextualisées et différenciées pouvant aisément nourrir des recherches ultérieures. La rédaction est claire et concise et la lecture, bien qu'il s'agisse d'une étude quantitative, est aussi plaisante.

Cependant, à quelques endroits, les auteurs économisent l'argumentation, n'apportent pas suffisamment de nuances et n'appuient pas adéquatement l'interprétation. L'absence de références appropriées diminue la portée persuasive de la teneur de l'étude. Souhaitant rester modestes, les auteurs soulignent l'impossibilité d'identifier la préséance de certains facteurs dans la compréhension de systèmes de valeurs individuelles. Comme ils l'indiquent, cette tâche irréalisable et irréaliste a été soulignée par de nombreux auteurs dont aucune source n'est citée (chapitre 5, p. 121). Dans la conclusion, les auteurs font ressortir que «le lieu d'administration est le critère le plus fortement corrélé avec les systèmes de représentations» (p. 137). Alors pourquoi avoir restreint les entretiens non-directifs aux Angevins (introduction, p. 8)? Si les motifs de cette démarche est l'approfondissement de certaines données colligées par une méthode quantitative, comment se fait-il qu'un complément qualitatif n'est pas aussi pertinent en ce qui concerne les Grenoblois?

Les données rapportées relatives à la pratique de l'horoscope méritent, à notre sens, d'être plus nuancées. Par l'utilisation de deux tableaux statistiques tirés de questions sur la prise en considération de l'horoscope (lecture de l'horoscope et influence décisionnelle, chapitre 2, tableau 38-39, p. 76-77), les auteurs concluent que «... les Angevins sont davantage influencés par l'horoscope dans leurs prises de décisions.» (p. 76, 21%) que les Grenoblois (10%). Si 21% des Angevins expriment que l'horoscope peut influer sur leurs décisions (beaucoup: 4%, un peu: 17%), 79% n'y attribuent aucune signification (tableau 39, p. 77). En comparant les deux tableaux statistiques, les auteurs renchérissent sur le fait «que 6% des individus ne « pratiquent » jamais l'horoscope mais qu'il a une influence sur eux !» (p. 76-tableau 38, Angers-jamais, 32% et tableau 39, Angers, non concerné 26% : 6% ; tableau 38, Grenoble-jamais, 37% et tableau 39, Grenoble-non concerné, 31% : 6%). Cette conclusion est plus interprétée qu'interprétable.

Les explications concernant l'écart entre les taux de pratiques et de croyances-convictions des hommes et des femmes nous semblent insuffisantes. D'entrée de jeu (chapitre 1, p. 31), les auteurs décrivent deux interprétations possibles qui permettent de comprendre le plus haut taux (pratiques, croyances-convictions) retrouvé chez les femmes. Aucun des deux types d'analyse de ce phénomène n'est identifié: «Pour certains auteurs, (...). D'autres sociologues (...).» (ibid.) Les auteurs émettent l'hypothèse «d'une socialisation différentielle suivant le sexe» (ibid.) qui contribuerait à la mise en valeur d'un type d'espace distinct (intérieur pour les femmes, extérieur pour les hommes). Puis, la différence homme-femme est explicitement abordée (chapitre 5, p. 128-130) en reprenant les hypothèses précédemment décrites et non qualifiées. Ils s'interrogent si le sexe pourrait être une des variables constitutives des systèmes d'attitudes, et différencient la dimension objective (le taux de pratique) de la dimension subjective (la croyance en Dieu). Les éléments appuyant la croyance plus forte des femmes sont aussi leurs degrés de croyance dans la notion possibiliste, quelque chose qui existe mais ne peut être nommé, (femmes : 21%, hommes : 19% - annexe : tableaux, tableau 82, p. 167). La différence nous semble faible. D'autres données ayant trait à la vie socio-politique des femmes sont aussi ajoutées pour souligner cette différenciation homme-femme. L'importance moindre accordée au vote lors d'élections (femmes : 77%, hommes: 83%, p. 130), à l'adhésion politique (femmes : 11%, hommes : 15%, ibid) et syndicale (femmes : 22%, hommes : 33%, ibid) sert à valider le maintien de cette différenciation à l'époque contemporaine (1993). La différence homme-femme concernant l'insertion dans la sphère publique est présente mais l'écart ne justifie pas d'emblée, selon nous, la clôture de l'argumentation des auteurs. Le «retrait de la vie de la cité» peut s'expliquer par «une centration des femmes sur le noyau familial (...) qui les amène à se charger de la gestion des relations affectives» (p. 130). La conclusion reprend l'interprétation développée antérieurement. «Considérées comme les piliers de la cellule familiale, les femmes entendent bien continuer à s'y consacrer parce que celle-ci leur confère une part importante de leur statut social» (p. 137). L'association établie entre les femmes et leurs préoccupations primaires pour le bien-être des membres de la famille semble réduire l'expérience sociale des femmes. De plus, l'étude corroborant le maintien de l'investissement dans la sphère privée est issue d'une recherche non datée (p. 130 et bibliographie, p. 141). Si le constat statistique des auteurs (et l'ensemble des analyses quantitatives visant à rendre compte de la situation sociale des femmes) permet de saisir un aspect de la réalité, qu'est-ce à dire des femmes qui n'entrent pas dans ce décompte statistique? Outre la socialisation, quels sont d'autres facteurs sociaux pouvant éclairer ce phénomène? L'exploration des «recompositions selon des configurations variables» (chapitre 1, p. 16), si chère aux auteurs, n'est-elle pas là aussi indiquée?

Vu l'étendue de l'étude, la diversité des données colligées et leurs richesses, les auteurs auraient eu intérêt à reprendre un peu plus d'éléments issus de l'analyse quantitative dans les résumés synthèse. Les auteurs auraient pu refléter davantage le point de vue bien exposé au début de l'ouvrage. «Il en a résulté des recompositions selon des configurations variables (...). Cependant, nous ne sommes pas livrés au "vide", à "l'éphémère", à l'arbitraire, sans quoi il n'y aurait plus de société» (chapitre 1, p. 16).

 

Carole Damiani
Université de Montréal

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