David Le Breton. 1996. Passions du risque. Paris : Métailié (Collection Traversées) (3e édition mise à jour) [1991].


Dès sa parution en 1991, Passions du risque s'est affirmé comme un ouvrage de référence pour interroger non seulement les individuelles et proliférantes conduites ou activités à risque, mais aussi notre ambivalente modernité globalement traversée, légitimée même, par les rationalisations issues des progrès de la tekné et, par ailleurs, tentée de se ressourcer au plus près de quelques zones diffuses d'archaïsme. La mise à jour assortie d'une magnifique Postface à la 3ème édition que nous propose aujourd'hui David Le Breton éclaire encore davantage cette lecture anthropologique où les bricolages individuels, les quêtes intimes de sens pour des existences singulières, s'articulent paradoxalement aux fantasmes les plus sécuritaires de nos sociétés industrielles. La sociologie buissonnière et foisonnante de l'auteur s'apparente à celle de Georg Simmel (les fondements du lien social, l'expérience du monde moderne), de Roger Caillois (l'analyse des intrusions du sacré, le sacré intime), de Georges Balandier (les détours et les anthropo-logiques). Au-delà d'un inventaire à la Prévert des actuelles passions du risque qui colorent nos existences, l'auteur renoue avec une sociologie personnelle, intime elle aussi, d'où n'est pas absente une certaine philosophie, à la Montaigne, où les rapports à la mort confèrent du sens à la vie sociale.

L'efficacité symbolique se joue ici des pièges de l'utile et du possible : des hommes, « conquérants de l'inutile », explorent de nouveaux territoires d'aventures et de légendes, « se défoncent », « s'éclatent » dans une recherche lancinante d'élation, de vertige, d'intensité d'être. S'abandonner au jugement de Dieu, rappeler l'ordalie, se confronter à la limite perçue comme une nécessité anthropologique transmuent la prise de risque en quête de sens par la perception des sens. Mais l'ordalie aujourd'hui, dans une autre anthropo-logique, délaisse le rite social pour des sollicitations plus intimes, plus individuelles, voire inconscientes. Rite de passage, certes, l'ordalie moderne devient rite d'apaisement, rite du destin où l'individu cherche une réponse à la crise qu'il traverse que ce soit de manière parfois désordonnée en quelques adolescences ou plus socialement valorisée comme ces nouveaux aventuriers communément médiatisés. Ces passions du risque convoquent une mythologie de l'extrême; ces nouvelles aventures confèrent une plus-value symbolique à l'événement. Quelques phénomènes adolescents illustrent un peu plus ces quêtes de sens, ces rites parfois profanes qui conjurent les incertitudes liées à l'entrée dans la vie, le manque d'étayage, par un symbolisme de contrebande qui transparaît dans un ensemble de conduites à risque qu'il serait hâtif de qualifier de marginales : propensions au suicide, vitesses, accidents, fugues, délinquances, toxicomanies... Là où défaillent les marqueurs sociaux le risque vient signifier la possible consistance d'une vie sociale, un sens enfin à l'existence.

Aux antipodes de ces démarches adolescentes, les néo-aventuriers se posent, eux, en entrepreneurs. Loin des aventuriers de jadis, ils rationalisent l'aventure : l'espace, le temps et les autres ne sont que des figurants d'un spectacle où se révèle toutefois « l'homme sans qualité ». « La "nouvelle aventure" est une dramaturgie finement orchestrée, un rameau inédit des arts du spectacle où la relation à la mort, comme autrefois, dans les arts du cirque, se monnaie en biens symboliques et matériels » (p. 141). Quêtes d'identités, de ressourcement, de dépassement, d'affrontement, de confrontation à soi, aux autres, aux limites imaginaires comme symboliques : ces initiatives témoignent, tant pour l'adolescent fugueur que le cadre dynamique, de cette recherche incessante de sens que traverse aujourd'hui un nouvel imaginaire initiatique. Bouclant la démonstration David Le Breton revient à l'épreuve du sacré qui, dans la modernité, signe la quête de sens. L'événement à travers l'épreuve se mue en avènement. Y risquer sa vie revient à fabriquer du sacré intime où « Le côtoiement de la mort est une instance génératrice de sens » (p. 175). Avec l'auteur on perçoit le goût du risque comme un nouveau souffle : Éros n'existe que de la présence de Thanatos. Nous appréhendons nos existences comme des surfeurs, le haut de la vague vient réenchanter la vie quotidienne. La superbe postface arrive encore à ébranler les dernières rationalisations : nous ne vivons que de l'espace que nous laissons chacun à l'imprévu, fut-il audacieux. La sécurité ne tient que du goût que l'insécurité procure même fugacement. Rompre le cercle de nos habitudes pour entrouvrir, non sans témérité, l'espace du désir. Ainsi, nos rapports intimes à l'épidémie par le VIH balayent les propos préventifs un peu trop clean : informés du risque, celui-ci reste malgré tout, presque nécessairement, présent à nombre d'entre nous. Les papillons de nuit se brûlent toujours les ailes à l'attrayante lumière. Le risque, à des degrés certes divers, fait encore partie de notre vie pour que vaillent nos existences. « Le bonheur n'existe pas, il n'y a que la difficulté d'exister » disait il y a déjà quelques années Maud Manonni; David Le Breton explore cette difficulté, cette recherche d'intensité d'être en tant qu'instance anthropologique. En ces temps modernes de «délitement» du lien social, de crise culturelle, cette lecture nomade, telle une aventure, nous offre de nouveaux horizons.

 

Thierry Goguel d'Allondans
Institut de Formation Psychopédagogique Permanente, Strasbourg

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