Ramón Martínez de Pisón Liébanas. 1996. La fragilité de Dieu selon Maurice Zundel. Du Dieu du Moyen Âge au Dieu de Jésus-Christ.. Montréal : Bellarmin (Recherches, nouvelle série, 32).


Parler de la fragilité de Dieu, n'est-ce pas déjà une antithèse au point de départ? Pourtant c'est comme cela que Maurice Zundel présente le Dieu de Jésus-Christ. Du moins c'est ce que Ramón Martínez de Pisón Liébanas nous laisse entendre dans cet ouvrage. Le sous-titre nous livre pour sa part la structuration de l'ouvrage: à partir de l'expérience de Dieu chez Zundel (chapitre premier), l'auteur nous entraîne sur le chemin de conversion de nos images de Dieu. Du Dieu magicien céleste omniscient et tout-puissant, nous sommes invités à partager la renversante découverte d'un Dieu fragile source de la possibilité de l'accomplissement humain qui, à son tour, est l'espérance même de Dieu.

D'entrée de jeu, la conception que nous avons de Dieu pose la conception que nous avons de l'humain. Le Dieu que nous voulons bouche-trou propre à combler nos manques de puissance et de connaissance est un Dieu devant lequel la soumission aveugle est la seule attitude possible. Cette vision de Dieu est, aux yeux de Zundel, un héritage du Moyen Âge. Il s'agit d'une image qui pose en antagonistes Dieu et les humains. Ceci a pour conséquence de voir Dieu comme le violeur de la liberté humaine et justifie, a fortiori, les associations douteuses entre l'Église et le pouvoir en plus de rendre suspect l'exercice de la liberté. La découverte de Zundel s'inscrit à travers sa rencontre d'un Dieu pauvre et désapproprié de lui-même; un Dieu fragile.

Ce Dieu est un inconnu que les chrétiens ignorent. Il s'agit d'un Dieu différent qui ne peut que se donner. Il donne son vrai sens à l'expression «Je est un autre» Ceci signifie alors «que Dieu n'a de prise sur soi qu'en se communiquant» (p. 53). Dieu est humble, sans prise sur lui-même, il n'est pas responsable du mal. Il en est la première victime. Zundel va encore plus loin en disant «Dieu est plus mère que toutes les mères» (p. 59). La croix de Jésus-Christ signe l'abandon de Dieu aux mains des humains. C'est «le jugement d'une mère qui meurt par amour pour ses enfants dans le temps même où ils refusent son amour» (p. 64). Pour Zundel, Jésus-Christ «devient le cas limite dans lequel l'homme et Dieu se rejoignent: l'homme parfaitement libéré et Dieu pleinement révélé» (p. 67). Le salut apporté par Jésus est un salut qui nous entraîne à nous libérer de nous-mêmes. Il s'agit d'un salut pour notre «ici et maintenant» et qui pénètre notre humanité dans ses racines. Plus encore, «Jésus a inscrit, au centre de l'histoire, cette prodigieuse équation: pour Dieu, l'homme = Dieu» (p. 82). Dieu attend désormais d'être accouché par les humains; il se livre entre nos mains.

Une telle vision de Dieu n'est pas sans entraîner des conséquences majeures au niveau de l'Église qui devrait être un mystère de pauvreté. En étant mystère de pauvreté, l'Église est une société sacramentelle dans le sens qu'elle est le lieu de la communion à un même Amour qui est la Vie de notre vie. Cette Église-là est mystère de communion où, «en étant ensemble, on reste dans une solitude inviolée où chacun est unique pour Dieu et avec Dieu» (p. 99). Nous avons alors à devenir un évangile vivant dans notre vie en nous engageant sur le chemin de notre devenir humain. Le trajet s'effectue en nous désappropriant et en nous libérant de nous-mêmes. C'est sur ce sentier que nous pourrons reconnaître la présence divine au sein de notre réalité humaine en devenant cette même présence pour les autres.

Le chemin de l'expérience de Dieu passe nécessairement par le chemin de notre devenir humain. La valeur infinie de la personne humaine passe par la libération des contraintes externes et surtout la libération de soi-même, du narcissisme qui enferme et rend prisonnier. Le chemin du devenir humain est dans la libération de soi, le chemin de l'expérience de Dieu passe par la libération de soi. Zundel indique que l'expérience de Dieu et l'expérience de l'homme sont une seule et même chose. Nous avons alors à «reconnaître que le Règne de Dieu, c'est l'homme arrivé à son épanouissement» (p. 122).

Ce renversement de conception nous entraîne aussi à changer nos perspectives morales. Nous sommes invités à passer d'une morale légaliste, faite de fidélité à une loi extérieure, à une mystique chrétienne qui vise la maîtrise non par la contrainte mais par l'accomplissement de l'être. Cette mystique suppose donc un engagement personnel aux conséquences plus profondes que l'accomplissement d'un devoir. Elle nous situe dans le mouvement de l'amour qui «exclut toute appropriation, tout égoïsme, tout ce qui ne serait pas ouverture vers l'autre» (p. 137). Cette mystique chrétienne est empreinte d'un réalisme qui a une énorme portée tant individuelle que collective et sociale.

L'auteur termine son livre sur la question du mal. On aura deviné que la pensée zundélienne inverse également le problème du mal. Au lieu d'être créateur du mal, Dieu en devient la première victime. Le problème du mal renvoie à l'incapacité qu'a Dieu de se communiquer quand un être humain le refuse. «Le Mal se révèle comme une blessure faite à Quelqu'un» (p. 170). Le mal que nous faisons est le fruit de notre liberté qui n'est pas encore parvenue à rencontrer le coeur de son être habité de la lumière de Dieu. Alors nous blessons Dieu, notre être et les autres.

Ce discours sur Dieu est intéressant et bien fait au niveau du contenu. Cependant, il n'est pas évident que la stratégie de l'auteur qui consiste à présenter une multitude de citations de Zundel rende bien la profondeur du discours de ce dernier. Il y a beaucoup de citations et des répétitions évidentes qui laissent un certain sens de superficialité. Le discours de Zundel semble être pris exactement pour ce que Zundel veut dire comme si tout discours ne voilait pas forcément, en même temps qu'il la révèle, la pensée de son auteur. À ce moment-là surgit l'importance d'une distance critique de la personne qui cherche à comprendre par tous les moyens possibles ce que l'auteur a bien pu vouloir dire en s'exprimant comme il l'a fait. Dans le texte que nous avons lu, la pensée de Zundel et la pensée de Ramón Martínez de Pisón Liébanas semblent se confondre. À tout le moins, il faut y regarder de près pour découvrir ce qui appartient à l'un et ce qui est de l'autre.

L'idée de base de cette monographie est proche de la ligne de feu qui parcourt les évangiles: la libération face à toutes nos images pour entrer en relation, non plus avec les images réductrices que nous nous faisons des autres et de Dieu, mais avec les personnes et avec Dieu qui sont bien au delà de la façon limitée dont nous pouvons les percevoir. Passer du Dieu du Moyen Âge au Dieu de Jésus-Christ consiste précisément à abandonner toutes nos images. Remplacer une image désuète par une image, si belle soit-elle, revient au même: la personne demeure dans une relation duelle ou n'existent que mouvements de fusion et de rejet parce qu'il n'y a pas place pour l'altérité des autres ni du Tout Autre. Est-ce cela que Zundel voulait?

Ancrer davantage le développement du discours en étudiant l'évolution de la pensée de Zundel conjointement avec ce qu'il dit de sa vie spirituelle pourrait confronter cette difficulté. Ainsi des questions du genre qu'est-ce que la liberté pour Zundel et comment il la découvre dans sa vie, qu'est-ce que l'amour pour lui et comment il le vit et finalement comment il a découvert ce que signifiait pour lui dire oui ou non à Dieu, ces questions auraient pu aider à saisir davantage, par delà le contenu des textes, l'ampleur et la richesse de sa pensée. Ceci revient à suivre le mouvement de la vie même de la personne par delà les images que nous pouvons nous en faire.

Il me semble que c'est dans le témoignage de ce mouvement que nous pouvons être rejoints dans nos vies. Alors, il se pourrait bien que nous découvrions que la liberté, l'amour et l'ouverture sont les fruits de la croissance humaine et spirituelle, déjà là mais pas encore. Il se pourrait bien aussi que nous ressentions que cette croissance ne peut se faire sans faire la vérité dans notre vie. La vérité sur nous risquerait de nous dévoiler la source du mal qui nous ronge dans l'identification à nos images. Nos images nous révèlent le lieu où nous sommes prisonniers, enfermés en nous-mêmes, dans nos illusions, dans nos idoles vides même quand cette idole est l'Homme.

Alors, le salut offert en Jésus serait profondément lié à notre incapacité à nous délivrer par nous-mêmes de nos images sans qu'un Autre, sans image de lui-même, se fasse Autre et autre. À ce moment-là, la Croix nous révèle à quel point notre fermeture est radicale et à quel point l'homme et la création sont désirés par Dieu.

 

Claude Mailloux
Université de Montréal

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