B. S. Rennie. 1996. Reconstructing Eliade. Making Sense of Religion. New York : N.Y. State University.


Eliade ne laisse personne indifférent; on est pour ou contre. Mais dans cet amas d'écrits, de commentaires et de critiques produits à son sujet, il est facile de s'y perdre et même de constater qu'il existe autant d'Eliade qu'il y a d'études, tant chacun le comprend différemment. Cela provient en grande partie du fait qu'Eliade n'a jamais tenu à livrer systématiquement sa pensée. Plusieurs lui ont reproché ses généralisations, croyant faussement que la cohérence théorique est nécessairement le synonyme d'une réflexion systématique. On a désapprouvé son petit côté humaniste, ses présupposés ontologiques, ses implications politiques, etc. Mais aujourd'hui qu'en est-il d'Eliade? Fait-il sens pour une théorie en science des religions? C'est donc à la demande de Ricketts, que Rennie se proposa de publier une nouvelle version de ce qui fut à l'origine sa thèse de doctorat portant sur ces préoccupations. Au lieu de procéder à une déconstruction d'Eliade en l'étudiant d'un seul point de vue, Rennie tend plutôt vers une reconstruction critique de la pensée éliadienne. Mais en aucun cas, Rennie ne tombera dans la facilité d'une simple défense d'Eliade puisqu'il affirme dès le départ: «[m]y purpose is not to validate Eliade's understanding of myth in competition with others, - that would be a major work in its own right - but to clarify what Eliade's understanding was, and how it has been misunderstood» (p. 61).

Cette reconstruction de la pensée éliadienne s'élabore en une admirable herméneutique circulaire bâtie en trois parties «organiquement» liées les unes aux autres de manière à pouvoir en confronter constamment les conclusions. Ainsi, Rennie définit d'abord, à travers l'oeuvre scientifique et littéraire, les catégories implicites de la pensée éliadienne en mettant en relief leur cohérence, car ce n'est qu'en face de la totalité des écrits de l'historien des religions qu'il est possible d'avoir accès au sens de son oeuvre. Puis, les premières conclusions sont confrontées aux différentes critiques ou objections soulevées à l'encontre d'Eliade. Les arguments apportés tiennent compte des résultats antérieurs et de l'état actuel de la recherche dans chacun des domaines couverts. Ceci permet, en dernière analyse, une nouvelle vérification ou mise à l'épreuve des conclusions pour déterminer si l'oeuvre d'Eliade peut être ou non utile à l'étude de la religion et pour dégager certaines pistes de recherche intéressantes.

Dans la première partie (pp. 1-117), l'étude et la mise en relation des catégories éliadiennes éclairent les usages néologiques et idiosyncratiques de certains termes. Un chapitre est dévolu à chacune des catégories éliadiennes: la hiérophanie, le sacré, la dialectique du sacré et du profane, la coincidentia oppositorum, l'homo religiosus, le symbole et le symbolisme, les mythes et la mythologie, l'illud tempus, et finalement, l'histoire. Chacune des catégories est étudiée de manière à pouvoir suivre son évolution au fil des publications, pour ensuite être soumise à une première critique. Il apparaît que bon nombre d'entre elles, comme celles sur le sacré ou sur l'historicisme découlent d'une mauvaise compréhension. D'une part, nous aurions sûrement apprécié un traitement plus approfondi sur les manières dont le discours de l'homo religiosus se détache du contexte historique, et d'autre part, nous réalisons que, derrière la complexité des catégories, se dresse un mouvement dynamique et interactif, non linéaire mais séquentiel, d'une herméneutique créatrice circulaire qui rappelle à plusieurs niveaux, l'herméneutique de Gadamer.

Dans la seconde partie (pp. 119-212), les critiques sont énumérées l'une après l'autre, puis confrontées en considérant leurs implications et leurs objections. Le but n'est pas tant de situer Eliade dans l'histoire de sa discipline mais d'en examiner certains des aspects critiques. À la défense du relativisme éliadien, Rennie argumente que le problème provient de l'association contemporaine du rationalisme avec le réel et le véridique par opposition au relativisme associé au subjectivisme; tous deux reposant sur une décision irrationnelle. Les implications politiques d'Eliade sont introduites à travers les publications de Strenski, Berger, Volovici et Dubuisson. Rennie note que de nombreuses accusations reposent sur une méconnaissance des catégories éliadiennes et qu'un bon nombre d'entre elles émanent malheureusement d'une dynamique qui fut engagée contre Éliade par un courant critique du milieu intellectuel. L'auteur s'engage ensuite à la confrontation de la critique proprement scientifique d'Eliade en s'appuyant surtout sur l'article de Brown. Plusieurs tels que Allen, Baird ou Penner, se méprennent en «croyant» qu'Eliade «lui-même» implique l'autonomie du sacré. Ce dont il est véritablement question n'est guère l'affirmation ou la réfutation d'une réalité ontologique du sacré mais l'étude des expressions du réel dans l'histoire, i.e. des hiérophanies, en tant que phénomène de la croyance. L'argumentation de Rennie est si bien construite que la dernière confrontation avec Alles devient superflue et alourdissante. Déjà, il est évident pour le lecteur que la conclusion à laquelle Rennie arrivera quelques pages plus loin, est évidente. Tout cela, dit-il,

(...) raises serious doubts as to the validity of other criticisms, revealing them to be more coherently comprehensible as misunderstandings of Eliade rather than revelations of self-contradictions or unwarranted assumptions. If such a defense of his thought can be sustained, it must be recognized that further consideration of Eliade is a valid project for the study of religion. We may need to go beyond Eliade, but we need to understand him first. Certainly, we should not simply ignore his work as corrupted by egregious flaws (p. 212).

Dans la troisième partie (pp. 213-259), Rennie insiste, à l'instar de Smart, sur la nécessité d'aller au-delà d'Eliade, mais aussi sur le besoin de venir compléter le travail inachevé d'Eliade tout en tenant compte des développements récents apportés par le «postmodernisme». À maints égards, Eliade aurait été l'un des précurseurs du postmodernisme. Par exemple, sa perception de l'homme moderne et son rapport avec l'événement historique rejoint celle d'Habermas, alors que le concept de l'imagination créatrice rencontre celui de «catenas» chez Hassan. De plus, une similarité étonnante sur la notion du temps traitée par le biais du parallaxe se retrouve à la fois chez Eliade et chez Joyce. Il expliquerait, dans une certaine mesure, la difficulté que l'on rencontre lorsque l'on doit discerner, par exemple, les plans relatifs à l'homme archaïque de ceux de l'homme moderne. Malheureusement Rennie n'approfondit pas davantage. Enfin, Rennie conclut par quelques suggestions: l'étude des mythes doit se détacher du carcan occidental pour percevoir les catégories propres au religieux. Bien que l'introduction de la phénoménologie ait permis une ouverture extraordinaire en libérant la discipline de l'autorité des religions institutionnelles, elle ne l'a cependant pas prémunie contre ce courant «scientifique» insidieux qui encourage la sur-valorisation d'une prétendue méthodologie «objective». Ce courant «scientifique orthodoxe» oublie que le «mythe de la science» avec son lien historiciste utilise le même argument préréflexif valorisé irrationnellement par l'idée paradisiaque d'une compréhension parfaite. Il encourage ainsi le «camouflage» du sacré. Une des avenues entrevues par Eliade dont il faudrait tenir compte est l'apport de la critique littéraire, mais malheureusement Rennie n'approfondit pas davantage. Quoi qu'il en soit, si la discipline cherche à devenir plus rigoureuse sur le plan méthodologique, elle devra démontrer le sens des phénomènes pour que ses représentants ne perpétuent pas un vide de sens.

Finalement, notons au passage qu'outre une volumineuse bibliographie ainsi que deux index, on trouve des erreurs de retranscription dans les textes français, quelques accents en moins ainsi que l'oubli du numéro de page dans le renvoi de la note 6 page 148. Cependant, cela n'enlève rien à la qualité de la recherche, ni à la réflexion du contenu. Le professeur Rennie a réussi une introduction de qualité à l'oeuvre ainsi qu'à l'herméneutique de Mircea Eliade. Il a su reconstruire la pensée éliadienne en mettant en évidence son originalité, ses acquis et ses faiblesses et en offrant, à la fois, une synthèse critique des études antérieures ainsi qu'une réflexion fort intéressante sur les recherches futures.

 

Brigitte Ouellet
Université de Montréal

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