Diane Steigerwald. 1997. La pensée philosophique et théologique de Shahrastani. 548/1153. Québec : Les Presses de l'Université Laval.


[NDLR: pour des raisons techniques, il a été impossile de translitérer les termes d'origine étrangère (notamment arabes et iraniens) en ayant recours aux signes diacritiques usuels]

 

Ce livre, qualifié à plusieurs reprises d'«essai» (pp. 2; 14; 20; 33; etc.), est en réalité le fruit d'une thèse de doctorat présentée en 1994 à l'Institut d'études islamiques de l'Université McGill. C'est pourquoi il est préfacé par le professeur Hermann Landolt qui fut sans doute son directeur de thèse (pp. VII-VIII). Comme l'indique le titre, l'objectif principal de ce livre est de dégager la contribution philosophique et théologique de Shahrastani à la connaissance universelle des traditions humanistes. Pour ce faire, D. Steigerwald divise sa recherche en six chapitres. Dans une longue introduction qui sert de premier chapitre (pp. 14-48), après avoir exposé un bref survol historique du sunnisme et du shi'isme et décrit rapidement les grandes divisions du livre, l'auteure nous présente plus longuement les trois pôles vers lesquels convergent la pensée de Shahrastani: l'ash'arisme, l'avicennisme et l'ismaélisme.

Suite à cette première approche contextuelle, elle nous invite, dans son deuxième chapitre (pp.49-86), à découvrir la vie de Taj al-din Abu al-Fath Muhammad ibn 'Abd al-Karim al-Shahrastani (479/1086-548/1153), né dans la ville de Shahrastan au Khurasan (maintenant dans la République du Turkménistan), ainsi que ses oeuvres. Sachant très peu de chose sur sa vie et absolument rien de sa famille - le tout est résumé en moins d'une page (p. 52) - D. Steigerwald se préoccupe de dévoiler l'identité ismaélienne du penseur. Cette question étant très importante pour mieux cerner les origines et l'originalité de la pensée de Shahrastani, une annexe (pp. 298- 307) lui est entièrement consacrée. Quant au reste de ce deuxième chapitre, il nous présente de façon succincte le contenu des cinq principales oeuvres de Shahrastani(sur un total d'environ vingt-six parmi lesquelles quatorze sont perdues et sept encore manuscrites et cinq éditées) auxquelles l'auteure fera référence dans le reste du livre: Kitab al-milal wa-nihal (Livre des religions et des sectes), livre qui constituera le sommet de l'histoire musulmane des religions jusqu'au dix-huitième siècle; Kitab nihayat al-aqdam fi'ilm al-kalam (Le livre de l'aboutissement des cheminements dans la science du kalam), livre qui montre les limites des acquis de la théologie musulmane; Musara'at al-falasifa (La lutte contre les philosophes), critique rigoureuse de la philosophie avicennienne; Mafatih al-asrar wa Masabih al-abrar (Les clefs des mystères et les lampes des serviteurs de Dieu), introduction à la science du Coran et commentaire complet des deux premières sourates; et Majlis, titre qui n'est jamais traduit par l'auteure, mais qui signifie, en persan comme en arabe, «Assemblée», «Réunion». Cet opuscule de moins de quarante pages, qui est la seule oeuvre rédigée en persan et non en arabe, fut vraisemblablement le dernier des cinq livres à être écrit par Shahrastani. Or, ce court traité sur la création et l'Ordre constitue le principal ouvrage analysé dans la présente recherche. Relié à ce premier chapitre, une autre annexe (p. 297) présente la chronologie possible de ces cinq oeuvres principales de Shahrastani.

Le sujet de la présente recherche étant délimité en fonction des idées maîtresses qui forment l'axe de pensée de Shahrastani, le troisième chapitre, bien entendu, est consacré à la conception de la Déité (pp 87-148). Plusieurs problèmes y sont traités: l'intérêt accordé aux Attributs divins, la conception de la Volonté divine, de la Connaissance divine, de la Parole éternelle, de l'Ordre (Amr), du Créateur (Khaliq), de la création (khalq), et l'importance de l'influence ash'arite et ismaélienne sur la théologie et la théosophie de Shahrastani.

Dans le chapitre quatre, intitulé «Cosmologie et création» (pp. 149-195), l'auteure nous fait découvrir comment Shahrastani conçoit la création et avec quelle école, il a le plus d'affinités. Parmi les principaux sujets examinés, on peut mentionner les thèmes suivants: Dieu comme Agent de la création et les anges, la création éternelle en acte, la création ex nihilo, le monde de l'Instauration ('alam al-Ibda') et le monde de la création ('alam al-khalq). Quant à l'école avec laquelle il a le plus d'affinités, il s'agit de l'école ismaélienne.

Intitulé «Nubuwwa», le chapitre cinq (pp. 196-240) est consacré, comme son titre l'indique, à la prophétie. Tout en étant toujours préoccupé d'identifier les sources, les influences et l'originalité de la pensée de Shahrastani, D. Steigerwald présente, entre autres choses, les principales caractéristiques propres au Prophète et analyse les liens entre les miracles et l'Impeccabilité, les miracles et le Coran, le temps cyclique de l'ismaélisme et les cycles prophétiques, le rôle de Khidr (= Élie, source de la signification ésotérique de la Révélation, Maître intérieur de Moïse, Serviteur de Dieu, etc.) et celui de Moïse, etc.

Le dernier chapitre (pp. 241-289) est réservé à l'analyse du concept d'«Imama» (institution spirituelle des Guides de Dieu). Il est bien connu que l'Imama continue d'être une source de division dans la communauté musulmane, principalement entre les sunnites pour qui le choix de l'Imam (Guide de Dieu) est laissé à la discrétion des hommes et les shi'ites pour qui l'investiture de l'Imam est divine, permanente et éternelle. Bien entendu, étant fortement marqué par la pensée ismaélienne, Shahrastani partage plutôt les grandes convictions shi'ites. Toutefois, les mouvements religieux shi'ites étant nombreux, D. Steigerwald concentre son analyse sur la singularité de l'Imamologie de Shahrastani. Pour ce faire, elle étudie l'importance et la nécessité de l'Imama et d'un Guide divin, les qualités essentielles de l'Imam, le mode de désignation et les formules louangeuses à l'égard de 'Ali et des ahl al-bayt (membres de la maison [du Prophète]), ainsi que le concept de Nuri mastur (Lumière cachée) qui évoque le Nur al-Imama (Lumière de l'Imama) des Ismaéliens.

Une courte conclusion (pp. 290-296) récapitule quelques idées majeures de la recherche. Quant à la longue bibliographie (pp. 308-343), qui a été soigneusement consultée comme le montrent les 95 pages de notes du livre!, elle témoigne de sa compétence de lectrice, mais aussi de son immense dette! Enfin, un système de transcription pour l'arabe et le persan (p. 3), trois listes d'abréviations (pp. 4-13) et un index général (pp. 344-378) complètent le livre et en facilitent l'utilisation.

Dans l'ensemble, la recherche, bien qu'elle porte sur une littérature plutôt abstruse, est remarquablement claire et bien structurée: en effet, pour chacun de ces chapitres, D. Steigerwald concentre son étude sur les trois pôles de la pensée de Shahrastani, l'ash'arisme, l'avicennisme et l'ismaélisme - sauf pour le chapitre six où elle se confine à l'ash'arisme et à l'ismaélisme - et en analyse les diverses similitudes et divergences afin de mieux cerner ses convictions personnelles. Certes, démontrer que Shahrastani fut secrètement, mais profondément, un Ismaélien n'est pas une nouveauté absolue. Al-Sam'ani et Abu Muhammad al-Khwarazmi, contemporains de Shahrastani, lui avaient déjà attribué une identité ismaélienne. De nos jours, des islamologues et orientalistes comme Wilferd Madelung, Guy Monnot et Jean Jolivet ont déjà défendu cette thèse, mais D. Steigerwald a le mérite de la confirmer de nouveau en amenant, dans chacun des six chapitres de ce livre, des précisions jusqu'à ce jour inconnues. Dit autrement, ce livre apporte une contribution majeure, non seulement à la pensée tortueuse, subtile, complexe et ésotérique de Shahrastani, pensée foncièrement enracinée dans la théosophie fatimide, mais aussi à la pensée islamique du Moyen Âge, voire plus précisément de la période d'Alamut (483/1090-655/1257) de l'histoire ismaélienne.

En résumé, ce livre de D. Steigerwald, qui rassemble un nombre impressionnant d'extraits de sources primaires en arabe et en persan non translittérés - on doit saluer ici le courage et le très beau travail des Presses de l'Université Laval qui n'ont pas craint pas de publier telle quelle une véritable recherche «scientifique» - et qui résume une somme considérable de recherches, sera désormais incontournable pour les spécialistes qui s'intéressent à la pensée philosophique et théologique de Shahrastani. Après avoir lu un livre d'une aussi grande qualité, on ne peut qu'espérer voir D. Steigerwald poursuivre sans tarder ses recherches sur ce grand historien des religions, métaphysicien et théosophe que fut Shahrastani.

 

Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal

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