Hedwig Wahle. 1997. Juifs et Chrétiens en dialogue. Vivre d'un héritage commun. Bruxelles : Éditions Lumen Vitæ (Collection «Trajectoires»).


Préfacé par le grand rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, ce livre se donne pour objectif de présenter de façon sommaire, mais relativement complète, le judaïsme et son histoire. Pour ce faire, Hedwig Wahle, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame de Sion, docteur en philosophie (judaïsme) et fondatrice du «Centre d'information au service de la compréhension entre juifs et chrétiens» à Vienne, a divisé son livre en quatre grandes parties.

La première partie, divisée en trois chapitres, aborde l'héritage commun aux juifs et aux chrétiens, avec une insistance sur les racines juives du christianisme des origines. Le premier chapitre (p. 13-41) porte sur la personne de Jésus et la belle formule de l'exégète juif Shalom Ben Chorin, dans son livre intitulé Mon frère Jésus (Paris : Seuil, 1983, p. 12), résume bien l'enjeu de ces pages: «La foi de Jésus nous unit; c'est la foi en Jésus qui nous sépare.» Le deuxième chapitre (p. 43-50) donne un court aperçu de la sociologie religieuse du judaïsme du premier siècle de notre ère, avant la destruction du Temple de Jérusalem en l'an 70. H. Wahle nous présente donc les principaux groupes religieux de l'époque, à savoir les pharisiens, les sadducéens, les esséniens, les zélotes, les sicaires et les judéo-chrétiens. Quant au troisième chapitre de la première partie (p. 51-63), il examine les principales fêtes juives et leur influence sur la liturgie et les fêtes chrétiennes.

La deuxième partie du livre, elle aussi divisée en trois chapitres, tente d'expliquer les causes de l'éloignement progressif du christianisme vis-à-vis du judaïsme. Le chapitre 4 (p. 67-82) montre qu'un des points décisifs de cette séparation entre juifs et chrétiens, qui se percevaient à l'origine comme un groupe interne au judaïsme, résida dans l'attitude de ces derniers pendant la révolte contre Rome (66-70 de notre ère) et leur prise de position vis-à-vis de Jérusalem et du Temple. Dans ce chapitre, H. Wahle explique également comment les évangélistes ont projeté rétrospectivement les controverses entre l'Église et la Synagogue de la fin du premier siècle sur l'époque de Jésus afin de confirmer, entre autres choses, que Jésus était inoffensif pour Rome. En procédant ainsi, les évangiles exprimaient indirectement que les pagano-chrétiens, auxquels ils s'adressaient, étaient, eux aussi, inoffensifs. Elle en déduit fort logiquement qu'on ne saurait donc utiliser sans précaution et sans commentaire le style polémique du Nouveau Testament dans les discussions religieuses, dans la prédication et dans la catéchèse. La deuxième grande cause qui explique l'éloignement progressif du christianisme vis-à-vis du judaïsme est expliquée au chapitre 5 (p. 83-96). Il s'agit de l'avènement de Constantin qui fit du christianisme une religion d'État. C'est alors que de religio licita, le judaïsme devint la religion d'une minorité opprimée. Cette oppression est bien décrite dans les pages qui traitent des législations hostiles aux juifs (voir le Code théodosien), des Croisades, des légendes de meurtre rituel, de l'inquisition, etc. Le chapitre 6 (p. 97-106), consacré aux temps modernes, poursuit cette analyse de l'antijudaïsme (et non de l'antisémitisme comme l'écrit la plupart du temps H. Wahle qui semble oublier que les Palestiniens, les Arabes, etc. sont eux aussi des sémites) religieux, économique, social, politique et même racial, qui, rappelle-t-elle, aboutira à la choah.

La troisième partie, divisée en quatre chapitres, a pour objectif de rappeler les étapes les plus importantes du développement du judaïsme depuis la destruction du Temple de Jérusalem jusqu'à nos jours. Pour ce faire, le chapitre 7 (p. 109-123) présente les principales oeuvres et les grands penseurs juifs depuis le premier siècle de notre ère jusqu'au dix-huitième siècle. Parmi les oeuvres présentées, on retrouve les deux Talmuds, les travaux des massorètes ainsi que la littérature kabbalistique et hassidique. Assez curieusement, H. Wahle passe sous silence l'abondante et importante littérature targumique et midrashique. Quant aux noms retenus et présentés plus longuement, on retrouve ceux de Saadiah Gaon, Salomon Ibn Gabirol, Yehuda Halévi, Moïse Maïmonide, Salomon ben Isaac, mieux connu sous le nom de Rachi, Sabbataï Tsevi, Jacob Frank et Moïse Mendelssohn. Bien entendu, ici un choix s'imposait, car la liste aurait pu être très longue et le choix que fait H. Wahle nous apparaît tout à fait judicieux. Le chapitre 8 (p. 125-132), pour sa part, nous présente les principaux courants du judaïsme moderne: les mouvements réformé, orthodoxe, conservateur et reconstructioniste. Beaucoup plus lacunaire, le chapitre 9 (p. 133-142) examine rapidement les liens que les juifs ont entretenus au cours de l'histoire par rapport à la terre d'Israël. À ce sujet, par exemple, pas un mot n'est dit des Qaraïtes. Quant au chapitre 10 (p. 143-154), il explique les prescriptions les plus importantes du judaïsme contemporain: la circoncision, la bar mitsvah, la mezouzah, les lois alimentaires, le chabbat et les prières de la Synagogue.

Après avoir montré l'aliénation croissante entre chrétiens et juifs (deuxième partie), H. Wahle ne pouvait terminer son livre sans aussi considérer le mouvement inverse: les essais timides de rencontre et de compréhension à travers les siècles. C'est le sujet de la quatrième et dernière partie du livre qui se divise en trois chapitres. Le chapitre 11 (p. 157-162) décrit les rares efforts isolés pour un rapprochement qui ont eu lieu depuis le onzième siècle, avec Gislebertus Crispinus, jusqu'aux nombreuses initiatives chrétiennes du vingtième siècle (Association des Amis d'Israël, Bureau catholique pour Israël, etc.), en passant par le philosémitisme des humanistes chrétiens de la Renaissance et de certains théologiens des dix-septième et dix-huitième siècles. Le chapitre 12 (p. 163-177), consacré à la persécution des juifs sous le régime nazi, rappelle essentiellement l'existence des nombreux réseaux de solidarité et de résistance organisés par les chrétiens d'Allemagne, d'Autriche, de Pologne, de Slovaquie, de Hongrie, de Roumanie, de Turquie, de Bulgarie, du Danemark, de Hollande, de Belgique, de France et d'Italie. On pourrait discuter longuement de sa tentative de disculper entièrement l'attitude du Pape Pie XII, lorsqu'elle écrit, par exemple, qu'«en tant que Pape, Pie XII a aidé les persécutés dans la mesure de ses moyens, économiquement et moralement» (p. 176). Il est effectivement faux de prétendre que Pie XII n'a rien fait pour les juifs, mais la question de fond qu'occulte H. Wahle demeure néanmoins: ce qu'il a fait suffisait-il en ce moment historique, cela suffisait-il de la part de quelqu'un qui se prétendait le «représentant du Christ» sur terre? La réponse ne peut être que négative. Ce Pape germanophile, anticommuniste et davantage diplomate que théologien n'a, en effet, jamais utilisé publiquement le mot «juifs»; il n'a jamais explicitement condamné l'invasion allemande de la Pologne; il ne soutint pas les évêques hollandais dans leur intervention publique en faveur des juifs; etc. Comme la liste des reproches pourrait être très longue, le lecteur pourra compléter ce chapitre trop partial par la lecture de Hans Küng, Le judaïsme (Paris: Seuil, 1995), qui consacre les p. 332-340 au silence du pape Pie XII. Enfin, le chapitre 13 (p. 179-192) donne un bref aperçu du développement des relations entre juifs et chrétiens après Auschwitz et depuis la création de l'État d'Israël. Dans ce chapitre, H. Wahle met bien en relief le fait que l'État d'Israël et la politique israélienne continuent de constituer aujourd'hui un des obstacles majeurs au dialogue judéo-chrétien et cela malgré la reconnaissance récente de l'État d'Israël par le Vatican. Il est en effet parfois très difficile pour un chrétien de critiquer l'État d'Israël sans se faire accuser d'antisioniste ou d'antijudaïste. C'est sans doute pourquoi on retrouve dans sa courte conclusion de deux pages cette phrase très tiède et plutôt surprenante: «Mais depuis l'Intifada, des critiques, quelquefois justifiées (c'est nous qui soulignons), se sont élevées, à l'égard de l'armée et de la politique israéliennes» (p. 193). En outre, quiconque lit les journaux pourra avoir des doutes sur l'optimisme de H. Wahle lorsqu'elle écrit, à propos des relations entre les Juifs et les Palestiniens: «Aujourd'hui, les rapports commencent à se normaliser, mais un long chemin reste encore à parcourir» (p. 193).

Une brève bibliographie (p. 195-196) et un glossaire (p. 197-202) terminent le livre. À ce sujet, on peut noter que le mot da'at signifie non pas «sagesse» (hokemah), mais plutôt «connaissance» (p. 189 note 15).

Malgré ces quelques critiques et malgré les lacunes inévitables qu'on pourrait encore relever ici et là dans ce livre, on peut conclure que H. Wahle invite tous ceux qui sont désireux de mieux comprendre l'enracinement du christianisme dans le judaïsme, ainsi que le judaïsme d'aujourd'hui dans toute sa diversité et son dynamisme, à un très beau voyage sur le long chemin du dialogue judéo-chrétien. Bien entendu, le chemin qui reste à parcourir est encore très long - en réalité, n'est-il pas sans fin?-, mais comme le souligne le Traité des Pères, cité dans la préface du grand rabbin Guigui, «il ne t'est pas demandé d'achever le travail, mais tu n'es pas libre de t'y soustraire».

 

Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal

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