Jean-Jacques Wunenburger. 1997. Philosophie des images. Paris : P.U.F. / Thémis-philosophie.


Depuis les ukases prononcés contre l'imagination par les philosophes du siècle classique n'y voyant qu'une «maîtresse d'erreur et de fausseté » ou une «folle du logis », bien peu nombreux sont ceux qui font profession d'intellectualité à s'être attachés à tenter de penser globalement la question de l'image.

On connaissait la déjà ancienne tentative phénoménologique d'Henry Joly, en 1871, celles de Mircea Eliade, de Jean-Paul Sartre ou d'un Mac Luhan et Gilbert Durand nous a appris, depuis maintenant presque trente ans, à relier cette question à celle de la spécificité de la nature du sapiens sapiens.

Il nous manquait, et l'entreprise pouvait sembler hasardeuse tant les entrées d'un tel sujet sont nombreuses et hétérogènes, une véritable synthèse.

C'est désormais chose faite avec l'ouvrage que vient de nous livrer le philosophe Jean-Jacques Wunenburger, professeur (est-ce un hasard?) comme Joly et Bachelard à l'Université de Bourgogne et qui signe là incontestablement en même temps qu'un monument d'érudition raisonnée et critique, un ouvrage de référence qui sera désormais indispensable d'abord à tout spécialiste et enseignant en Sciences Humaines et sociales, mais aussi à ceux qui se préoccupent de communication, de beaux-arts, de sciences politiques.

L'ouvrage est conçu en trois parties, en cela conforme aux grands classiques de toute bonne philosophie:

- le monde des images,

- la nature des images,

- les fonctions et valeurs des images.

Il y a là un parti-pris qui, partant du constat général estimant que «la vie et la culture de l'esprit sont marquées de nos jours par l'omniprésence des images », à tel point que l'on peut parler d'une civilisation des images, nous amène à entrevoir cette «catégorie vide et déconcertante» comme objet de connaissance. Puis, posant en termes mesurés et dialectiques la question de sa nature (mimesis, ressemblances et dissemblances), il nous apprend finalement à l'entrevoir dans ses rapports avec la connaissance et la pensée comme avec la vie elle-même et le sacré.

Magistrale démonstration qui réhabilite définitivement l'image comme objet de connaissance en même temps qu'elle nous oblige à la repenser à travers différents prismes (l'inconscient, le linguistique, le matriciel, le matériel).

Partant de la difficulté qu'éprouve le chercheur à appliquer des typologies à cet objet, compte tenu, dans la pratique, de la pluralité et de la diversité des occurrences et contextes où l'image se manifeste, Jean-Jacques Wunenburger explore d'abord ses fluctuations sémantiques, ses usages possibles, entre représentations sensibles, représentations abstraites et les traitements qu'elle subit pour être fixée (mémoire), déformée (imagination), les supports et voies qui en permettent la manifestation: stimuli sensoriels (elle est perceptive), le souvenir (elle est mnésique), les programmes a priori (elle est anticipatrice).

Ceci oblige alors notre auteur à entrevoir l'image comme méthodologie, entre deux orientations: celle du positivisme scientifique, qui la réduit au signe et celle de l'herméneutique compréhensive qui l'exalte en symbole.

Promue au rang d'entité représentative, autonome et primaire, l'image en conquiert un statut transcendantal et Jean-Jacques Wunenburger convoque ici l'appui de ses illustres prédécesseurs: Emmanuel Kant (le schématisme perceptif), Ernst Cassirer (la fonction de symbolisation) et bien entendu Gaston Bachelard et Gilbert Durand et leurs approches poïétiques et structurales de l'Imaginaire.

Pour lui, et transparaissent ici ses propres choix philosophiques, les images sont des représentations à double sens, elles justifient d'une interprétation symbolique et de passer en revue les traitements herméneutiques auxquels elles sont soumises:

- réducteurs avec les philosophes du soupçon ( Marx, Nietzsche et Freud),

- amplifiants, du côté de la phénoménologie et de ses variantes, d'Husserl à Bachelard, qui réhabilitent l'image comme « correspondant à des attitudes spécifiques de la conscience ».

La seconde partie de l'ouvrage est utilisée à poser la question du statut de l'image et de son ambiguïté puisqu'elle est à la fois dépendante d'une autre chose qu'elle reproduit (mimesis) et qu'elle s'en écarte en étant autre chose.

Avec érudition Jean-Jacques Wunenburger explore alors les formes de la mimesis (analogie, réduction, expression) pour en instruire le procès et en arrive à souhaiter libérer l'image de la hantise de la ressemblance par «auto-poïésie » (p. 135).

L'image dans son mode même d'existence, son ontologie, doit être comprise à travers ses modes de présence comme ses ambivalences, la « nostalgie de l'être » qu'elle révèle (p. 174), sa dimension cosmique, d'où l'intérêt qu'il y a à « cultiver une imagination créatrice par laquelle l'âme peut rendre vivante, en son oeil intérieur, des images qui participent de la vie éternelle de la nature », voie explorée, et Jean-Jacques Wunenburger nous le rappelle avec à propos, par les surréalistes, mais aussi par Bachelard et Sartre qui nous faisait nécessité «d'inventer un discours inédit, un entre-deux de la pensée » dont nous percevons bien l'urgence de nos jours.

Ces explorations ayant permis de redonner à l'image un statut épistémologique et philosophique que d'ailleurs ses contempteurs n'avaient pu lui faire perdre tant elle restait liée à l'aventure humaine, Jean-Jacques Wunenburger nous propose un vade-mecum philosophique du «penser en images » sans pour autant occulter, dans ses usages, la nécessité où nous nous trouvons de reconsidérer « l'essence même des processus cognitifs, d'envisager l'existence d'une pensée figurative, d'un intellect poétique, d'une imagerie symbolique » (p. 199).

Ceci le conduit à examiner « l'intellect imageant » et, contre une tendance intellectualiste qui visait à s'affranchir des images, à y voir au contraire, avec Kant, « des figures de pensée » et à considérer avec Gilbert Durand, les corrélations qui existent entre «syntaxe de l'imaginaire et structures intellectuelles ». Passant en revue les théories de la pensée imageante, de Platon à Bergson, il termine son travail en explorant les fonctions et valeurs de l'image.

Il n'est en effet «pas de vie intellectuelle sans médiation de l'image » (p. 249) et les faiblesses de l'image (reflet, aliénation, sacrilège, fantômes, prolifération) ne doivent pas faire oublier sa force, tant elle «participe aux visées et situations les plus décisives de la vie active » (p. 269), de la vie morale (idéaux), du politique (images du pouvoir, telles celles de l'État et de la Nation, symbolique de l'Autorité), et jusqu'aux mythologies de la subversion qui ouvrent la question du sacré et du religieux, de l'art, lequel «atteste chez l'homme un besoin universel de fabriquer des images » (p. 291).

Cette réflexion philosophique sur les images est particulièrement bien venue dans un monde marqué, comme l'avait établi Gilbert Durand, par «une pensée pathologique qui se désimprègne du sens, dans laquelle les images et les mythes se rétrécissent jusqu'à être pris pour des perceptions et des sensations » (Gilbert Durand, La Foi du Cordonnier, Paris: Denoël, 1984, p. 33).

«Placer l'image au coeur de l'esprit est peut-être, comme le souligne Jean-Jacques Wunenburger, le meilleur moyen pour comprendre ses activités » (p. 292).

Ce travail y contribue en tout cas excellemment, mieux, il fait désormais un sort définitif à l'ancienne discrimination héritée concept/image. Il participe ainsi du combat surréaliste d'un des devanciers de notre auteur, André Breton, lequel, en 1934, assignait comme but intellectuel au mouvement qu'il avait fondé de « faire reconnaître à tout prix le caractère factice des vieilles antinomies destinées hypocritement à prévenir toute agitation insolente de la part de l'homme » (André Breton, «Qu'est-ce que le surréalisme?», dans Oeuvres complètes, Paris: NRF/La Pléiade, 1992, p. 248).

 

Georges Bertin
Université catholique de l'Ouest (Angers)

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