Vincent Amiel (dir.). 1997. Krzysztof Kieslowski. Paris: Jean-Michel Place/Positif, 179 p.



Hommage au regretté cinéaste (1941-1996), Krzysztof Kieslowski rassemble des analyses et entretiens publiés depuis 1980 dans la revue Positif et s'enrichit en outre de témoignages et de textes inédits.

De prime abord, la mention de ce recueil peut paraître «déplacée» en regard des ouvrages auxquels Religiologiques ouvre habituellement ses pages «Recension». La dimension sacrale s'impose toutefois d'emblée pour qui connaît l'univers cinématographique de Kieslowski. Qualifié en effet de métaphysique, l'oeuvre du metteur en scène polonais offre une vision du monde originale, empreinte de passion et de mystère; ses héros et héroïnes se confrontent à leurs propres valeurs et croyances, lesquelles prennent pour noms Amour, Musique, Liberté, Égalité, Fraternité... Impossible dès lors aux auteurs d'occulter la quête d'absolu qui, notamment, traverse la somme kieslowskienne. Certains de ces spécialistes en cinéma font une bonne place à la morale; des termes tels «initiatique», «âme», «pardon» ou «rédemption» hantent par ailleurs leurs pages.

Sorte de profession de foi du réalisateur lui-même qui, dès Sans fin (1984), dira:

Je m'approche de ce qui n'est pas clair de ce qui est mystère, de ce qui est doute, de ce qui est prémonition. L'extérieur n'existe pas. Dans la plupart de mes films et dans ceux que je ferais, si je fais encore quelque chose, il y aura ces éléments métaphysiques, de manière encore plus présente. [...] la métaphysique, c'est la justification du but. (p. 70)

À propos de Tu ne tueras point - véritable révélation du Festival de Cannes en 1988 -, Michel Sineux écrit:

La dimension métaphysique de l'oeuvre nous saisit progressivement, comme par imprégnation. Cette longue errance dans une ville fantastique, surréelle et hyperréelle en même temps, des trois personnages qu'un même destin fortuit et ludique va réunir pour que s'accomplisse la tragédie de l'horreur et de l'absurde, a quelque chose de gnostique. L'univers crépusculaire, aqueux, boueux, que le filtrage systématique de la photographie souille, obscurcit et rend davantage opaque encore, semble vouloir faire référence à quelque infra-monde conçu mais raté, par un faux Dieu, démiurge tout à la fois maladroit et méchant. (p. 64)

Alain Masson, quant à lui, résume fort bien l'esprit général de la série de téléfilms du Décalogue kieslowskien (1988). «À des commandements simples et bien connus, et pour l'essentiel approuvés par tout un chacun, Kieslowski confronte un monde ou des histoires dont le rapport à ces commandements est à la fois incontestable et obscur. La confusion des symboles et le tohu-bohu narratif manifestent adéquatement l'embrouillement des valeurs, qui appelle et repousse une Loi absolue. Tel est le monde pour les personnages et pour les spectateurs.» (p. 92)

«On peut être athée et croire au hasard!», lance Marin Karmitz, producteur des Trois Couleurs: Bleu, Blanc, Rouge (1993-1994) et complice de Kieslowski. Ce dernier «n'aimait pas (le mot est faible) l'Église catholique, il n'était pas un esprit religieux; en revanche, il était profondément influencé par la lecture des textes.» Et, de poursuivre Karmitz à propos de la trilogie: «[...] il s'agit surtout d'une réflexion sur l'homme, au coeur de la vie et de la création. On ne part pas de Dieu pour arriver à l'homme, on part de l'homme pour arriver à Dieu.» (p. 173)

Lors de la sortie en salle de Trois Couleurs: Bleu (1993), Agnès Peck saluait ainsi, fort élogieusement, le premier volet du triptyque:

Après la référence biblique du Décalogue, le chiffre trois suggère également tout un symbolisme chrétien que l'on retrouve dans la dernière partie du film, à travers l'emprunt au Nouveau Testament (un passage de la Première Épître de saint Paul aux Corinthiens célébrant la valeur suprême de l'amour). Mais outre le message spirituel qu'il délivre («L'amour ne périt jamais»), message optimiste qui prend, dans les circonstances actuelles, une singulière importance (comme si Kieslowski depuis déjà La Double Vie de Véronique semblait ne pas vouloir ajouter à la désespérance du monde par une tonalité lugubre), Bleu est aussi une expérience cinématographique totale, mêlant avec une maîtrise et une inspiration encore inégalées chez le cinéaste plusieurs niveaux de perception et d'intellection. (p. 121)

«Expérience cinématographique totale» qui n'a pourtant pu rallier une partie de la critique qui s'était déjà éloignée du réalisateur polonais. Contrairement à leurs confrères des Cahiers du Cinéma - lesquels reprochent notamment à Kieslowski de soi-disant «manoeuvres papelardes» (p. 138) -, les collaborateurs de Positif auront, selon les termes de Vincent Amiel, «accompagné» Krzysztof Kieslowski «jusqu'au bout». (p. 10)

Trois Couleurs: Rouge marque l'ultime mise en scène du prolifique réalisateur (soit plus de quarante films, documentaires ou fictions). L'aspect religieux s'y inscrit encore et tel le lit Alain Masson dans sa «version théologico-politique»:

Le juge [interprété par Jean-Louis Trintignant], de sa retraite, observe le comportement des hommes; il pense leur conduite sous une double loi, celle qui permet de condamner leurs actes, celle qui permet de les prévoir; s'il lui est arrivé d'user et même d'abuser de sa puissance judiciaire pour exercer sa vengeance, sa sérénité se nourrit désormais de la certitude que les fautes mènent inévitablement au drame. [...] Le monde va trop mal pour qu'il y ait besoin de passer condamnation. Coup de théâtre: ce Dieu de l'Ancien Testament s'incarne, s'attendrit, découvre l'anxiété de la mort et la vérité de l'Amour. Au règne de la loi, à l'intelligence des causes succèdent complicité amicale et sociabilité intime. Mais aussi l'indécision et l'inquiétude. (p. 136-137)

Pour découvrir ou redécouvrir donc le parcours de Krzysztof Kieslowski, à travers ses mots et le regard des autres... en dépit de quelques (légères) sources d'agacement. Au fil de plusieurs pages se glissent, en effet, certaines erreurs: confusion, par exemple, entre deux épisodes du Décalogue (p. 169) ou au sujet d'une interprète (p. 124). Il s'agit certes de fautes pardonnables - certains articles ont notamment été rédigés alors que le film en question était encore en projet ou en tournage -, mais que l'on aurait très bien pu, après coup, rectififier (dans une courte note en bas de page peut-être qui n'altérerait en rien le texte original).

Ces petites notes discordantes s'effacent toutefois lorsque, à la fin de son émouvant témoignage, l'actrice Irène Jacob (La Double Vie de Véronique, 1991 et Rouge, 1994) livre ces quelques phrases écrites par Krzysztof Kieslowski: «Le monde n'est pas seulement ces lumières brillantes, ce rythme effréné, le coca avec une paille, la nouvelle voiture... il existe une autre vérité... un au-delà? oui sûrement: bon ou mauvais, je ne sais pas, mais... autre chose...» (p. 163)


Manon Lewis
Université du Québec à Montréal

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