André Beauchamp. 1996. L'électricité est-elle à risque? Les champs électromagnétiques et la santé humaine. Montréal: Bellarmin, 125 p.


Dans ce petit livre d'un peu plus d'une centaine de pages, André Beauchamp, spécialiste de l'éthique de l'environnement et de la gestion du risque, tente de répondre à la question du danger possible des champs électromagnétiques (C.E.M.) générés par les lignes de transport et de distribution d'électricité, et par les appareils industriels et domestiques qui nous entourent. L'électricité, cette merveille des temps modernes qui a révolutionné nos vie en simplifiant une foule de tâches accaparantes, représente-t-elle un risque sérieux pour notre santé et pour notre environnement? Les fours à micro-ondes, les téléphones cellulaires, les couvertures chauffantes, les écrans d'ordinateurs, les télévisions couleurs et les pylônes et transformateurs d'Hydro-Québec, sont-ils vraiment dangereux comme certains le croient, ou sont-il tout à fait inoffensifs comme le prétendent ceux qui veulent nous vendre tous les nouveaux gadgets qui nous font entrer dans une ère de progrès sans fin? Beauchamp se base sur les avantages et les limites d'une stratégie de gestion développée par l'américain Granger Morgan de l'Université Carnegie-Mellon de Pittsburg sous le nom de Prudent Avoidance pour analyser la question du doute et du soupçon concernant la nocivité des champs électromagnétiques.

Ancien président du Bureau des audiences publiques sur l'environnement qui a tenu deux séries d'audiences qui ont abordé cette question durant son mandat, Beauchamp, qui est maintenant membre de la Chaire de recherche en éthique de l'environnement Hydro-Québec/McGill, directeur d'une maison de consultant en environnement appelée Enviro-Sage Inc., et partenaire du groupe Consensus Inc. qui se spécialise dans la médiation environnementale et la résolution des conflits, est bien placé pour mener cette recherche qui se situe au confluent de l'éthique, de la gestion administrative, et du droit de l'environnement.

Dans nos sociétés industrielles avancées les gens vivent dans un confort de plus en plus grand, mais ils ont à faire face à des dangers de plus en plus insidieux. L'auto symbolise bien cette ambivalence. La technologie est un demiurge qui apporte à la fois des bienfaits et des malédictions, et qui exige donc d'être évaluée scientifiquement quant à ses impacts et quant aux risques qu'elle apporte, avant d'être déclarée acceptable. Beauchamp s'inspire ici de son livre paru peu de temps après celui-ci intitulé Gérer le risque, vaincre la peur (Montréal: Bellarmin, 1996) pour aborder la question des dimensions sociales des risques technologiques et de leur gestion qui met à l'épreuve la qualité des liens sociaux qui nous unissent. Selon lui, notre savoir scientifique sur les risques réels des champs électromagnétiques est encore trop limité pour qu'on puisse y appliquer intégralement la méthode de l'évaluation du risque. Dans une dizaine d'années, peut-être, la recherche épidémiologique en laboratoire et sur le terrain livrera des résultats concluants. Mais en attendant que ce risque soit confirmé ou infirmé, Beauchamp tente dans son deuxième chapitre de dresser l'état des connaissances et des opinions actuelles en la matière. Il décrit les controverses et les recherches concernant l'impact possible de ces champs sur la santé humaine.

L'auteur rappelle qu'un circuit électrique sous tension produit un champ électrique, qu'un circuit en fonction produit un champ magnétique (qui est plus dangereux que le champ électrique) et qu'une ligne de transport en opération produit à la fois un champ électrique et un champ magnétique. Il résume ensuite les études épidémiologiques faites sur le lien entre l'exposition au champ électromagnétique et divers types de cancer et conclut que ces études contribuent à affirmer la plausibilité d'un lien, surtout pour la leucémie chez les enfants, mais qu'elles ne suggèrent pas de conclusions fermes.

Devant cette situation de doute, Beauchamp propose une solution: «l'élimination à coût raisonnable». Beauchamp préfère cette expression à celle d'évitement prudent, qui est la traduction littérale de prudent avoidance. Celle-ci consiste à agir prudemment malgré l'incertitude, en faisant des choix ayant des incidences financières limitées, tout en continuant de développer les connaissances sur la question. Il s'agit essentiellement, pour éviter le risque, de sortir les gens des champs électromagnétiques par des coûts raisonnables tout en menant des recherches et en informant le public. Selon Granger Morgan, c'est là la seule position éthique responsable, dans la situation actuelle d'incertitude scientifique. Cette stratégie d'évitement prudent se situe à mi-chemin entre une approche normative draconienne d'intervention immédiate et massive, et un attentisme passif qui considère la question comme inexistante et qui refuse toute implication concrète.

Le chapitre quatre montre comment le dossier de l'élimination à faible coût a progressé au Québec, à partir de l'analyse de quatre rapports du BAPE qui ont abordé la question des risques pour la santé occasionnés par les champs électriques et magnétiques. Les deux premiers rapports du BAPE sont issus d'audiences présidées par Beauchamp lui-même. Le premier rapport (no 14, en 1984) reconnaît l'existence d'un problème et incite Hydro-Québec à intensifier les recherches indépendantes sur le lien entre santé et lignes de transport. Suite au deuxième rapport, (no 22, en 1987) le décret d'autorisation du projet a obligé Hydro-Québec à faire «un bilan régulier des connaissances scientifiques des effets sur la santé des lignes à haute tension...» Le troisième rapport (no 47, en 1992) demande à Hydro de poursuivre les recherches et lui suggère une stratégie de «Prudent avoidance» qui comprend un suivi de l'information à transmettre au public.

Enfin, le quatrième rapport du BAPE (no 28, en 1993) est le plus prolifique et le plus complet des quatre sur la question. Il conclut à la plausibilité des effets à long terme des champs électromagnétiques sur la santé humaine et suggère des mesures d'atténuation de ceux-ci. Entre les quatre approches possibles (statu quo, adoption d'une norme, évitement prudent et moratoire), le BAPE opte pour l'évitement prudent, tout en spécifiant que les coûts doivent toujours être pris en considération. Les groupes verts ont tendance à opter pour l'approche normative, même si elle est souvent très coûteuse. Les gouvernements choisissent parfois le moratoire, qui est souvent une arme à deux tranchants. Beauchamp conclut ce chapitre en montrant comment Hydro-Québec demeure sur ses positions, qui se caractérisent par une soumission aux directives du gouvernement, un engagement dans la recherche de la transparence et finalement le maintien de l'option du statu-quo au détriment de la stratégie de l'évitement prudent.

Le dernier chapitre porte sur cette stratégie d'évitement prudent, que Beauchamp préfère appeler l'élimination à faible coût, qui est une application du principe de précaution, cet impératif moral qui nous enseigne par exemple qu'il est toujours préférable de libérer un coupable plutôt que de condamner un innocent, d'interdire un bon médicament plutôt que d'en autoriser un mauvais. L'élimination à faible coût gère la perception du risque plus que le risque lui-même. Elle permet de faire beaucoup et surtout de donner l'impression de faire beaucoup sans trop en faire. Elle mise sur la recherche, la communication, et sur certains types d'actions peu coûteuses comme sortir les gens des champs électromagnétiques, allonger les pylônes, modifier la mise en terre, agrandir les emprises ou en interdire l'accès ou encore produire des appareils émettant moins de champs. Il s'agit de pondérer les coûts et les avantages d'une diminution du risque tout en contribuant à modifier la perception que le public a de la volonté du promoteur à s'engager.

En respectant la situation incertaine concernant l'état actuel des connaissances, l'élimination à faible coût montre que l'entreprise est pro-active, prête à informer le public, et impliquée dans un démarche d'éthique de la responsabilité. Par ailleurs, cette approche a ses limites car elle ressemble davantage au calcul financier qu'à de la véritable prévention, à une stratégie de communication plutôt qu'à un partage d'information, un dialogue sincère ou l'instauration d'un discours public et interpersonnel. Elle est une approche étapiste, astucieuse, et évolutive, et non une simple panacée pour faire avaler la pilule à ceux qui doivent subir la présence d'installations à risque.

Beauchamp termine ce chapitre en abordant la difficile question de l'équité, celle du dialogue et celle de la solidarité sociale. Il conclut ensuite son ouvrage en parlant de gestion préventive des champs électromagnétiques, et de l'application possible de l'approche d'élimination à faibles coûts à d'autres problèmes où les risques ne sont pas encore quantifiables. L'ouvrage comprend une série de 8 annexes avec des données plus techniques, ainsi qu'une bibliographie sommaire annotée des principaux articles, rapports et ouvrages consultés par l'auteur.

En somme, ce petit livre réconcilie de façon heureuse des préoccupations éthiques et de l'information technique sur un problème important qui se pose à l'heure actuelle dans toutes les sociétés industrielles avancées. Il nous éclaire sur d'autres problèmes plus ou moins semblables (par exemple, le sida, la maladie du légionnaire, le réchauffement climatique, l'amincissement de la couche d'ozone, la qualité de l'eau potable, le commerce des armes, les manipulations génétiques) où les risques sont grands, les certitudes rares, et les dilemmes éthiques fort complexes. Beauchamp montre bien comment en plein coeur des sociétés technologiques et industrielles avancées, le questionnement éthique et les impératifs moraux demeurent au centre de nos préoccupations, de nos angoisses et de nos espoirs.


Jean-Guy Vaillancourt
Université de Montréal

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