Jean Pierre Béland. 1995. Finitude essentielle et aliénation existentielle dans l'oeuvre de Paul Tillich. Coll. «Recherches, nouvelle série», 31. Montréal: Bellarmin, 348 p.


Jean Pierre Béland cherche dans son ouvrage à mettre en évidence la genèse, le développement et l'aboutissement d'une distinction fondamentale présente dans la Théologie Systématique de Paul Tillich, celle entre la finitude essentielle et l'aliénation existentielle. Si cette distinction structure l'oeuvre majeure de Tillich, est-il possible d'en retracer l'évolution au cours de son oeuvre? L'auteur, un collaborateur des premières heures au projet Paul Tillich de la Faculté de théologie de l'Université Laval (Québec), assume les paramètres méthodologiques du groupe de recherche de l'Université Laval et, tout en présentant sa propre lecture de l'oeuvre tillichienne, déploie cette distinction. L'ouvrage de Béland reprend donc la division tripartite habituellement employée dans la recherche tillichienne. Il consacre ainsi une première partie (chap. I) à la période dite schellingienne (1910-1918), puis une seconde (chap. II-IV) à la période de la théologie de la culture (1919-1926) et une dernière partie (chap. V-VII) à la période américaine (1933-1965).

Il lira aussi Tillich par Tillich, c'est-à-dire que ses efforts porteront moins sur une éventuelle réception critique que sur une exégèse attentive des textes de Tillich, afin de mieux dégager les tenants et aboutissants des thématiques de la finitude et de l'aliénation chez le théologien philosophe. L'auteur espère que cette lecture de Tillich ouvrira au lecteur un chemin menant au-delà d'un optimisme idéaliste et d'un pessimisme existentialiste.

Mais Béland ne se contente pas d'une simple recherche thématique sur une distinction importante et intéressante de l'oeuvre tillichienne. Sa recherche est encadrée par de bonnes présentations de l'univers tillichien; le lecteur est alors introduit aux éléments pertinents lui permettant ensuite de suivre le développement de la thèse de l'auteur. Et si l'ouvrage constitue une bonne initiation à Tillich, il prend aussi part à un important débat dans la recherche tillichienne concernant l'évolution de l'oeuvre de Paul Tillich. En effet, tout au long de son parcours, l'auteur réagit à deux interprétations de l'oeuvre tillichienne (celle de M. Michel qui situe Tillich dans un cadre idéaliste de la philosophie de l'identité et celle de J. Richard qui suggère chez Tillich un passage de l'idéalisme à l'existentialisme) et défend bien sa propre thèse: il perçoit fondamentalement Tillich comme un existentialiste, qui aurait déployé dès sa jeunesse ses activités dans le cadre de l'existentialisme (alors schellingien), mais qui aurait évolué vers un existentialisme modéré, moins excessif, ce qui lui aurait permis de faire la distinction entre la finitude et l'aliénation.

Son premier chapitre consacré en grande partie à la lecture tillichienne de Schelling illustre comment Tillich peut être considéré, déjà à cette époque, comme un existentialiste. Le jeune théologien allemand ne conçoit la réalité ni de manière purement idéaliste, ni de façon purement existentialiste; au contraire, il cherche à concevoir une vision globale de la réalité, à établir une relation entre ces deux modes de pensée différents. Mais à cette époque, Tillich tend à réduire la finitude à l'aliénation.

Le second chapitre nous introduit aux aspects essentialistes de la théologie de la culture, alors que le troisième s'intéresse aux marques de l'aliénation dans cette théologie. Tillich use bien du cadre essentialiste et de ses composantes pour mieux prendre en compte le fait de l'aliénation dans la réalité. Ces chapitres mettent bien en évidence l'intention de Tillich d'unir la dimension essentielle de la réalité à la dimension concrète, plus aliénée de l'existence. L'une n'éclipse pas l'autre; ses travaux théologiques et philosophiques s'élaborent à partir du contraste entre l'essence et l'existence.

Le bref chapitre portant sur la condition de créature dans la Dogmatique de 1925 poursuit la thématique retenue et montre clairement l'importance de la distinction à venir dans la théologie systématique. Tillich s'explique l'ambiguïté de la condition de créature en analysant les moments constitutifs de la réalité: le premier est essentiel et le second en contradiction avec l'essence. L'ambiguïté de la condition de créature résulte de la présence de ces deux moments dans la réalité: celle-ci porte les traces d'un rapport essentiel avec son origine (finitude essentielle) et celles d'un rapport de contradiction avec cette même origine (aliénation existentielle).

Le cinquième chapitre explique l'existentialisme de Tillich. L'auteur y développe les aspects historique, philosophique et théologique de l'existentialisme. Ce chapitre constitue une introduction aux deux derniers chapitres qui approfondissent la finitude essentielle et l'aliénation existentielle dans la Théologie Systématique, l'oeuvre majeure de Tillich. L'auteur n'étudie pas simplement alors les thématiques minutieusement, mais il les situe à l'intérieur de la structure de l'oeuvre, de sorte que ces chapitres, en plus d'opérer la démonstration de l'hypothèse de travail, constituent une présentation des éléments fondamentaux de la Théologie Systématique de Tillich.

Ce livre offre donc une introduction d'ensemble à la pensée de Tillich; il présente un fil conducteur original pour s'approprier un matériel peu accessible au lecteur francophone. La production tillichienne, fortement philosophique, est composée de nombreux textes, qui sont encore en allemand. On regrette cependant que l'auteur n'ait pas été plus critique à l'égard de l'entreprise tillichienne. On peut admettre toute l'importance d'une lecture sympathique, mais ne devrait-elle pas inclure une dimension critique? Ainsi, ne serait-il pas intéressant de questionner la pertinence et l'actualité du cadre conceptuel de l'oeuvre tillichienne? La prise en charge par Tillich de l'idéalisme et de l'existentialisme et son effort d'équilibrer ces deux visions suffisent-ils aujourd'hui pour ouvrir une voie aux femmes et aux hommes aux prises avec les trous noirs de l'existence et les écartèlements du réel? On se serait aussi grandement intéressé aux possibles répercussions de la distinction déployée tout au long de l'ouvrage. Tant pour l'activité théologique que pour la vie de la foi, la distinction nous apparaît proposer un espace de liberté pour assumer sa condition de créature, sans les affres de la culpabilité ou d'un destin aveugle. En dépit de ces réserves, le livre de Béland est un ouvrage à lire pour les lecteurs intéressés à mieux connaître la pensée de Tillich.


Marc Dumas
Université de Sherbrooke

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